Je suis un invisible

Je suis un invisible

5 novembre 2013, 14:45

Il est entré dans ma vie comme on rentre dans une maison dont la porte serait grande ouverte. J’aime flâner dans ce magasin qui vend de la nature et des découvertes. Il m’a demandé comment le thé infusait dans la théière boule. Comme ça, à trois mètres de moi, comme si on se connaissait déjà. Le genre de type qui vous fiche un sourire sur la face sans que vous puissiez crier gare. Intrigué et amusé, je me rapproche de lui.

Les fentes sont là pour que l’eau traverse le filtre, dis-je. Ah oui? Formidable! Je l’écoute me parler du thé. Du café. D’une machine qu’il a vu à la télé et qui met une heure et demi pour faire une tasse. La seule dans le monde. Elle est à New-York. Il faut alterner le café et le thé. Le café, c’est pas bon pour le cœur. Il est électricien. Il alterne le vouvoiement et le tutoiement, comme s’il n’osait pas vraiment. Tutoies moi, je lui dis. Et puis il m’emmène de l’autre coté du magasin. La table chaise, il est très fier de me la montrer. Exalté qu’il est par sa trouvaille. Je m’assoies dessus. Un peu petite mais c’est mignon. Je ne peux pas tout acheter. Oui oui, elle est petite, répète-t-il comme pour se persuader que j’ai raison. Je suis si maladroit. Il est si fragile. Je ne sais plus quoi dire. Il me fait sourire, puis rire. A ses dépends? Non. Il est juste touchant. Et puis nous repartons vers le fond du magasin. Il y a moins de monde. Il me montre le système solaire composé de boules en plastique. Ça ne ressemble pas à grand chose mais il est fasciné comme un enfant pourrait l’être dans son berceau. Je n’en peux plus de sourire. Une question en vient à m’obséder. Je n’y tiens plus: Tu m’as reconnu? Il me dit simplement: oui. Tu as donc un don pour reconnaitre les gens? Non, me fait-il. Puis il manifeste son envie de partir. Je lui tends la main. Je ressens une grande énergie passer. Il me dit un simple merci et disparait. J’ai eu juste le temps d’attraper la théière, de choisir un thé et de me diriger vers la caisse avant de réaliser qu’il me manquait déjà. Et que je ne le reverrai jamais. La caisse s’enraye, tous les yeux se braquent vers elle, personne ne fait attention à moi. Une immense tristesse m’envahit. Les larmes aux bords des yeux. Dans le bus en rentrant, personne n’a pu les voir. Je suis un invisible, tout comme lui.

L’histoire se déroule en Janvier 2012.

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