Phase II

Phase II

Chose promise, chose due.

Comme tout élève de classe prépa, j’avais entendu parler des Arts et Métiers. Une réputation sulfureuse. Une ambiance sectaire. Faisant parti des admis, je reçus dans ma boite aux lettres, de la part des élèves de deuxième année, les Anciens, des photocopies d’une partie du carnet des Traditions, ainsi que des recommandations afin de préparer la période des usinages. Il me fallait apporter des chaussures noires solides, un rotring parmi d’autres choses. Le ton était donné. Ayant l’impression de tomber dans un traquenard et réticent à l’idée de subir cette épreuve, je décidais de ne pas donner suite. J’effectuais donc ma rentrée dans une autre école beaucoup moins prestigieuse et parisienne. Mais il était écrit que je devais devenir gadzart, non pas pour être ingénieur mais pour comprendre. Un coup de pouce du « hasard » m’a donc fait changer d’avis au dernier moment.

Me voilà donc débarquant à Bordeaux, dans une région que je ne connais pas du tout. Les usin’s ont déjà commencé. Pas le temps de faire une entrée en matière, je dois courber l’échine immédiatement. Le premier contact avec les Anciens est rude car je n’ai pas de zagrise (blouse) sur le dos. Je me fais donc sévèrement rabrouer pour cela, alors que je ne sais même pas de quoi l’on m’accuse.

De toute façon, au début, les choses sont simples. Tu regardes l’infini, c’est à dire le symbole infini qui a été dessiné sur le col de ton camarade de devant. Tu poses ta main droite sur son épaule droite. Tu essaies de suivre quand ça avance. Tu tentes d’amortir le choc quand il y a un arrêt brutal. Tu te sers contre lui quand un Ancien te le demande. Bref, tu prends ta place dans le monôme, en faisant comme tu peux et surtout, tu la fermes.

Mais pas tout le temps. Parce qu’il faut aussi chanter. Oh, à ce moment là, il n’y avait pas trop le choix. En une semaine, un seul chant avait été diffusé. Peu de monde le maitrisait. Aussi, de nombreux anciens se plaisaient à s’acharner sur ceux qui faisaient du « playback ». Dont je faisais parti, par la force des choses. On apprend vite à remuer les lèvres et à passer inaperçu.

Mais la vie est parfois cruelle. Cette arrivée tardive n’était pas ma seule particularité. Si celle-ci s’est estompée avec le temps, l’autre a augmenté.

Vers l’age de 16 ans, j’ai commencé à avoir des douleurs lombaires. Comme elles ne cessaient pas, on m’a fait des radios. Il se trouve que j’ai une malformation de naissance de la colonne vertébrale. Pour faire simple, je suis trop cambré. Mon bassin est trop basculé vers l’avant et du coup, l’alignement entre les premières lombaires est mauvais. Dans la vie courante, ce n’est pas spécialement handicapant. Mais, je ne peux pas rester trop longtemps debout sans bouger, surtout dans le froid. Il m’était arrivé dans les années passées, de rester bloqué. Je n’avais pas d’autre choix que de m’assoir et d’attendre. Parfois pendant des heures. Bien sur, c’est indétectable à l’oeil. Si je me plains de douleurs, il faut me croire sur parole. Mais dans le monde des usinages, la parole d’un conscrit n’a que peu de valeur. En effet, nombreux sont ceux qui rusent pour échapper au supplice du monôme et feignent un mal quelconque. Comment distinguer celui qui ruse de celui qui dit vrai? Éternel problème.

Le moyen le plus simple pour créer un semblant de cohésion dans le monôme, était donc de nous faire taper la phase. La phase, pour ceux qui n’ont pas suivi, c’est le fait de taper du pied gauche sur le sol pour battre le temps, et ce, même à l’arrêt. C’est une sorte de tempo pour les chants. Mais qui s’avère être une arme redoutable de torture psychologique la plupart du temps. Vous l’avez compris, la phase était une souffrance physique pour moi à cause de mon défaut vertébral. Avec le temps qui passe, la fatigue accumulée, le stress permanent, la douleur était devenu insoutenable.

Et pourtant je tenais. Je faisais de mon mieux pour ne rien paraitre et ne pas subir la colère des anciens. J’étais bel et bien soumis.

Et puis est arrivé ce fameux soir. Je n’en pouvais plus. J’ai du me résoudre à me déclarer malade. Tandis que mes camarades souffraient en bas, j’étais consigné à l’étage de la résidence. J’éprouvais de la honte et le sentiment de lâcheté. Au milieu de la soirée, un ancien est venu me chercher. Une assemblée conscrite était organisée en amphi. On jugeait que je pouvais m’y rendre puisqu’il s’agissait d’un moment de réflexion entre conscrits, installés normalement dans l’amphi. Je traversais donc l’esplanade de l’école dans la nuit en compagnie de l’ancien. Nous pénétrons dans les bâtiments scolaires et il me conduit jusqu’à la porte de l’amphi. Mes camarades sont en pleine discussion, je vais m’asseoir dans un coin. Peu de temps s’écoule avant que je commence à avoir des vertiges. Je n’entends plus les débats. Ma vue se trouble. Je n’aurais jamais du venir ici. Mais comment voulez-vous que quelqu’un comprenne cela? Il n’y a personne du corps médical. Tout juste une petite formation de secourisme pour certains. Je me lève pour sortir de la salle. Je suis encore dans les escaliers alors que je m’effondre devant toute la promotion.

Je me réveille dans le couloir. Autour de moi, les gens sont affolés. Il y a un gros murmure dans la salle à coté. Je crois que tout le monde a été choqué par cet incident.

Enfin, je peux rentrer dans ma chambre et me reposer vraiment. Des gens viennent me voir pour me poser des questions. Je peux enfin expliquer mon problème et être cru. Il fallait en passer par là. Hélas. On m’affublait du sobriquet de zapom, celui qui tombe dans les pommes.

Dans les jours qui ont suivi, je ne me suis pas senti bien. Un nouveau malaise menaçait. Mais je ne tapais plus la phase. J’étais condamné à demeurer à la fin du monôme, avec les malades. Un endroit pas vraiment enviable, parce qu’à la frustration de ne pas pouvoir faire comme tout le monde se rajoutait les remarques de certains anciens qui s’imaginaient compenser nos manquements par une pression psychologique accrue.

En gros, certains devaient être persuadés que les malades sont de bons simulateurs.

Je suis ressorti très éprouvé de cette expérience. J’ai accumulé un retard dans ma scolarité que je n’ai jamais pu rattraper. Ce qui m’a conduit à ne pouvoir accéder à la troisième année d’étude qui n’est en réalité qu’une année constituée d’enseignements complémentaires et d’un projet de fin d’étude d’un semestre. J’ai donc effectué la totalité de l’enseignement scientifique de cette école. Mais c’est encore une autre histoire.

Si j’étais prédestiné à intégrer cette école, j’étais prédestiné à changer de voie. Aussi, je n’ai rien à regretter. De mon expérience, je puise pour comprendre la nature de ce qui est à présent mon ennemi en tant que musulman pratiquant. Il n’y a pas mieux que d’avoir pensé comme lui pour le combattre. D’autres ont eu moins de chance. Je m’en vais vous parler d’eux un brin.

Igol a pété un câble un soir. Il faisait parti de nos anciens. Il était très dur pour ceux qui n’avaient pas assisté à la scène de savoir ce qui s’était passé. Ce dont je me souviens, et qui était récurrent, c’était la tête des anciens lorsque quelqu’un mentionnait sa bucque (pseudo). Même si ils étaient joyeux, l’instant d’après, ils regardaient le sol d’un air triste comme si une personne venait de mourir. La première fois que j’ai assisté à ce phénomène, cela m’a marqué. L’un d’eux s’est même éloigné pour pleurer.

Un jour, j’ai rencontré Igol. Il allait bien mais on sentait bien qu’il y avait quelque chose de cassé en lui.

K’léa était une jeune fille de 20 ans. Plutôt jolie et bien faite avec qui je partageais la rousseur. De plus, elle était de famille 126. Il y avait donc une sorte de pont entre elle et moi. Pour la fête de fin des usin’s, nous devions défiler en ville, déguisés. Si pour certains, cela pouvait s’avérer amusant, pour d’autres, cela pouvait devenir un prétexte à humiliation. Tout dépendait du déguisement choisi pour nous. On me demande de me déguiser en Lova Moor par rapport à mon pseudo, Lov(e). Je me suis déguisé en femme et tout le monde était content. Par contre, et pour une raison obscure, un malin a eu la brillante idée de demander à K’léa de se déguiser en gant de toilette. Ce qu’elle a fait. Je ne connais pas tous les détails, mais je sais qu’à partir de ce moment là, elle déclencha une pathologie anorexique. Elle finit par être absente pendant de long mois. Puis à être en alternance: 6 mois à l’école, 6 mois à l’hôpital. Alors que je vivais encore sur Bordeaux, j’étais tombé sur elle. Elle m’avait expliqué qu’elle avait obtenu des dérogations pour mener sa scolarité en pointillés. A quoi pourrait donc lui servir son diplôme si elle n’est plus capable de travailler? me disais-je alors.

Bien des années plus tard, alors que j’étais en plein Paris pour la fête de la musique et que j’étais entré dans une superette, je la croisais dans les rayons. Je l’ai reconnu immédiatement malgré le fait qu’elle soit méconnaissable. Elle était devenu squelettique. Elle marchait à petit pas. Bien évidemment, elle ne m’a pas vu. Mais mon coeur a fait un bond en la voyant. Il ne me faisait aucun doute que sa vie était brisée.

Il y a eu ce garçon qui faisait parti de la Bo 192, avec qui j’ai discuté toute une soirée. Je ne me souviens plus de sa bucque. Je me souviens juste avoir appris qu’il s’était suicidé quelques temps après. Une vie qui se résume à une simple anecdote. Cela n’a surement aucun lien avec les usinages, mais cela illustre le principe que réussir un brillant début de carrière professionnelle n’apporte pas nécessairement le bonheur et n’est pas un palliatif.

Je pourrais vous parler d’Ali bab’s. Il était l’un de mes trinômes sur un projet de fin d’année. Nous n’avons pas eu la moyenne. J’ai appris qu’il est venu un soir avec un couteau et qu’il a planté le professeur responsable de ce projet. Celui-ci a failli en mourir. Il s’en est fallu de peu. L’étudiant était déterminé.

Quand je suis devenu ancien, j’ai choisi la dernière chambre à coté des douches. Parfois, quelqu’un venait me dire qu’il espérait que la chambre n’était pas maudite, car il s’agissait de la chambre d’Herman. Herman était un Bo 192. Il aurait donc du quitter le centre de Bordeaux avant que je n’y rentre. Au cours de ma seconde année donc, un papier fut apposé sur la porte d’une chambre de mon couloir. Il y était dit qu’un jour par semaine,  Herman y viendrait en vue de prendre des cours, mais qu’il ne serait pas présent le reste du temps. Une sorte de fantôme.

Et puis un jour, j’ai pu voir le fantôme avec mes propres yeux. Il trainait ses pieds jusqu’à la cuisine. On aurait dit un vieillard. J’avais du mal à croire qu’il s’agissait d’un jeune homme de deux ans de plus que moi. J’avais alors 23 ans. Lui adresser la parole donnait envie de pleurer tant il paraissait complétement au ralenti. Totalement shooté aux médicaments.

Personne n’a eu le courage de m’expliquer ce qui s’était passé. Mais il est clair que les usin’s étaient la cause de cet état.

On pourra me faire de grandes théories sur la nécessité de la pression psychologique pour fédérer l’unité dans un groupe disparate. Que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Mais si c’est au prix du sacrifice d’au minimum une vie par promotion, comment cautionner une telle chose?

Et je ne vous parle pas de tous les comportements de repli ou d’autodestruction que j’ai pu observer. De cet impitoyable rouleau compresseur qui aspire à briser les plus faibles et à désinhiber certains plus que de raison. Tout en créant des coeurs de pierre. Le service militaire, à coté, passe pour une aimable plaisanterie. Au moins, à l’armée, on peut arguer, que le niveau intellectuel est beaucoup plus hétérogène donc propice aux tensions.

Et puis le temps est venu de préparer l’usinage de la promotion à venir et de se réunir en tables rondes. Dès le début, j’ai manifesté mon refus de renouveler la forme des usinages, notamment les cris. Il m’a été répondu que le temps manquait pour une si profonde remise en cause. Fin du débat.

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