Gaëlle

Gaëlle

Dernières modifications le 6 mars 2016·9 minutes de lecture

Souvenez-vous. Hiver 2007. Je vivais une expérience intense et bouleversante dans Second Life. Un voyage à l’intérieur de ma propre psyché. Un peu comme dans The cell. J’y ai expérimenté plusieurs avatars avant de trouver, avec le temps et l’expérience, celui qui était le véhicule le plus naturel: mon équivalent en femme. Je m’étais appliqué à reproduire mon visage à l’aide des outils à disposition. Tout le long de l’aventure, mon habillement avait évolué vers plus de noblesse et de “magie”, mais il y avait une constante: la couleur verte. J’avais un attachement curieux avec mon avatar. Il était à la fois proche de moi et en même temps une espèce de fantasme féminin.

La lumière de fin de journée fait disparaitre les tâches de rousseur.

Ce voyage initiatique eut la vertu de me rassurer quand à mon équilibre psychologique. Passés les premiers instants où l’on teste un peu tout, j’ai tendu vers le sain. L’espoir était donc permis. La mise en pratique dans la vie réelle allait prendre beaucoup plus de temps. Et puis je suis reparti comme je suis venu. Une idée me restait en tête: et si toutes les choses merveilleuses produites par l’imaginaire, ainsi que les personnes paraissant irréelles existaient vraiment? Pourquoi tout cela devrait-il rester confiné dans le virtuel? Quelques mois ont passés et puis est venu ma première expérience de la Trance au Freedom Festival. Tel un déglingué. Court mais tellement intense là aussi. Mais assez long pour me rendre compte que je découvrais un univers où Second Life pouvait exister en vrai. Totalement réaliste quant à mon état, je percevais bien le décalage entre ces personnes qui mettaient de la magie dans chacun de leurs gestes et moi. Un brin de frustration, mais heureux tout de même de savoir. Il est clair que si les choses étaient restées en l’état, je n’aurais pas persévéré dans l’univers de la Trance. Je ne serais pas devenu le danseur que je suis. Car cela demande du travail physique et relationnel. Allah avait un plan sans faille. Je vais vous le raconter.

Thomas et moi décidons de nous rendre à l’Arcadia, à Blois. C’est un tout petit festival, presque familial. Mais, cela suffira à chasser cette impression d’être resté sur notre faim. C’est aussi la dernière opportunité de son de l’été sans dépenser trop d’argent. Le festival remplit son office: sans avoir la dimension imposante de ses homologues internationaux, il possède un charme non négligeable, le son y est bon et surtout l’ambiance est bon-enfant. Nous voilà l’après-midi. Dans l’herbe. Thomas demande du feu à sa voisine. Je la regarde. Je crois que je l’ai reconnu instantanément: il s’agissait de mon avatar Second Life en chair et en os. Au début, je n’y croyais pas. Les effets du Mdma? Cette longue chevelure rousse ondulée, ces tâches de rousseur, ces yeux verts et puis ces vêtements verts. Et puis surtout cet air d’enfant, cet air innocent. D’habitude j’ai toujours beaucoup de mal pour aller vers les femmes, surtout lorsqu’elle m’impressionne. Mais là, je n’étais pas dans mon état normal, alors je lui ai parlé le plus naturellement du monde. Ainsi elle est restée avec nous. Partie, puis revenue. Et lorsque les gens ont quitté le festival, elle est restée aussi. J’ai tout de suite senti sa fragilité. Sa façon de parler, si enfantine. Et son rire. Inimitable. Le dernier soir, elle s’est mise à jongler tout en dansant. Ainsi donc te voilà. Te voilà mon petit avatar. Même dans mes rêves les plus fous, je n’aurais jamais imaginé te rencontrer. Avec Thomas, nous sommes parti tôt le matin. Alors nous lui avons laissé un mot. Je ne fais jamais de telles choses d’habitude. Au moment de quitter les lieux, je savais que je laissais une partie de moi-même là-bas.

Mais Gaëlle habitait Paris. J’étais donc le seul à pouvoir la revoir. Il y avait une Trance à la ferme. Je la rejoignais et elle m’y emmenait. Cette fois, nous eûmes le loisir de plus nous parler, de nous découvrir. Cette impression de proximité était impressionnante. Si bien que l’on pouvait ressentir les blessures de l’autre. Il nous fallait les faire ressortir pour les combattre. Ce coté enfantin avait un prix: celui du vol de l’enfance. Gaëlle avait découvert très récemment, en effectuant un travail en profondeur, qu’elle avait été violée durant la toute petite enfance. Vous savez, ce moment où les souvenirs se confondent avec les rêves. Violée comme dans un rêve. Et puis après, elle avait du subir la violence. On ne ressort jamais indemne de choses comme cela. Tous ceux qui avaient vu sa photo, avaient eu la même réaction, le même malaise. Tout était inscrit dans son regard et son expression de visage.

Face à une femme-enfant comme elle, tout prédateur se mue en agneau. Je n’aurais jamais osé lui faire le moindre mal. Je m’en serais voulu à jamais. C’était la première fois qu’une femme me désarmait à ce point. Cela ne faisait que quelques heures que l’on se connaissait, et pourtant j’avais l’impression qu’une vie était passé. Elle me dit alors: ”Stephan, tu ne réalises pas qu’il t’est arrivé la même chose qu’à moi? Que tu as été abusé alors que tu n’étais qu’un tout petit enfant?” Malheureusement, ma réaction fut le déni. J’en venais même à nier sa propre histoire en imaginant qu’elle s’était laissée embobiner par des manipulateurs tant l’effet miroir de nos vies était important. J’ai mis du temps à admettre après ce déclic initial. En fait, cela m’a pris jusqu’à 2014. Lorsque ma mère était hospitalisée et que toute mon enfance revenait à la surface, j’ai demandé à Allah de me répondre sur ce point. Et ce, sans équivoque, tant le sujet est grave. La réponse fut limpide, immédiate et affirmative. Ainsi donc, je comprenais tous ces blocages physiques avec autrui. Mon mutisme en présence d’inconnu durant une grande partie de mon enfance. Mutisme qui m’a poursuivi de nombreuses années et dont je garde encore des séquelles maintenant dans certaines situations de stress. Ce rejet instinctif que j’avais à l’égard de ma mère depuis toujours. Un rejet inexplicable jusque là. Une partie de ma mémoire avait décidé d’occulter pour s’en sortir, mais une toute petite partie, animale, instinctive, œuvrant pour la survie, prenait le pas sur tout le reste lorsque la configuration qui me plonge dans un malaise physique se met en place. Non, je n’ai aucun souvenir conscient. Mais, l’apprendre n’a pas été une surprise. Plutôt une libération.

Nous sommes rentré. Elle est venu chez moi pour prolonger le week-end dans la même ambiance Trance. J’ai donc mis de la musique. Et puis j’ai enlevé mon tee-shirt et je l’ai jeté dans un coin. Geste normal pour moi puisque lorsqu’il fait chaud, je danse torse nu. Mais Gaëlle a pris peur et elle est parti. Dieu que je m’en suis voulu d’avoir fait cette erreur et de ne pas avoir su la retenir. Je crois que tout s’est joué à ce moment là. Ou pas. De toute façon, je n’envisageais pas autrement que de laisser faire le temps, tout le temps. Avec un être aussi fragile, il était inconcevable d’agir comme je le faisais avec les autres.

Nous nous sommes revu bien sur. Dans une autre soirée. Et puis je me suis mis à aller dans toutes les soirées Trance, en espérant la revoir. J’étais tombé dans le piège. Elle ne venait pas. Je ne faisais que penser à elle et je dansais, je dansais. Je me faisais des amis. J’observais les autres. J’échangeais. Au fur et à mesure, j’améliorais ma technique et ma communication non verbale. L’été est revenu, avec ses nombreux festivals. La longue maturation de l’hiver portait ses fruits. Je m’achetais des tenues de lutin, vertes, violets, marrons, sarouels, capuches pointues, ceinture en cuir à poches. Ça y est, je n’étais plus un visiteur, mais un tranceux à part entière. A mon tour de faire rêver les observateurs. C’est un tout. Il y a bien sur la manière de danser, mais il y a le regard, le comportement, la manière de parler, de sourire, de tournoyer autour des groupes. Mettre de la magie dans sa vie. Le plus beau compliment fut un jour à Ozora. Un garçon vint me voir et il me demanda si j’étais réel. J’ai compris alors que la larve était devenue papillon.

Je revoyais Gaëlle, de temps en temps. Sa vie était tellement tumultueuse, riche en rencontres. Si lumineuse, et si sombre à la fois. Je me souviens de cet horrible personnage. Il avait quelque chose de diabolique. Sur le dance-floor, il se permettait de l’attraper par les cheveux et de la traiter comme la dernière des… en lui tirant la tête en arrière. Moi qui n’osait même pas la frôler. Face à un tel comportement, j’étais désemparé. Et elle ne protestait pas et le laissait faire. Elle écoutait ma vie, ma vie de déglingué, me donnait des conseils, ne me jugeait pas. On aurait dit qu’elle voulait que je trouve quelqu’un qui prenne soin de moi car elle m’avait bien fait comprendre qu’il ne se passerait jamais rien entre nous.

Et puis un jour j’ai rencontré Alice sur internet. Et Alice a pris soin de moi. J’ai fait beaucoup de mal à Alice malgré tout. Et je sais qu’elle m’a beaucoup aimé. J’ai préféré ne pas parler d’Alice à Gaëlle. De toute façon, selon moi cela n’aurait rien changé. Je ne la voyais que quelques fois par an. Elle ne faisait pas parti de mon quotidien. Une sorte de parenthèse dans ma vie. Une porte de sortie vers un autre monde.

Il y avait une soirée à Paris juste avant l’été, quelques 3 ans après notre première rencontre. Alice avait découvert la Trance depuis plusieurs mois, et elle avait hâte que la saison commence réellement. Sa vie était changée à jamais. Sa garde-robe aussi. Vous savez comment sont les femmes. Gaëlle est revenu d’on ne sait où au petit matin. J’étais heureux de lui présenter Alice, de lui montrer que quelqu’un prenait soin de moi. Alice était stupéfaite: “Vous voir l’un à coté de l’autre est assez impressionnant, vous êtes tellement proches, on pourrait croire que vous êtes frères et sœurs alors que vous êtes des exs.” Elle ne me crut pas lorsque je lui dis qu’absolument rien ne s’était passé entre nous.

Depuis ce matin là, depuis maintenant presque 6 ans, je n’ai plus jamais eu de nouvelles de Gaëlle. Elle a disparu de ma vie. Comme ça.

Pfuiiit…

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