LSD

LSD

Dernières modifications le 11 mars 2016·12 minutes de lecture

En photo, le Kosmicare. C’est un lieu au Boom, où sont ramenés tous ceux qui font des “bad trips” et qui ne peuvent plus prendre soin d’eux. Des professionnels sont alors là pour les prendre en charge et les mettre dans un environnement paisible afin d’assurer une redescente en douceur. Malheureusement, chaque année, des festivaliers ne reviennent jamais de leur expérience psychédélique. Ils sont les perchés. “Cheperzz” est le terme employé dans l’univers des freeparties, un milieu plus trash que la Trance, pour nommer ceux qui sont constamment sous acides. Les budget étant limités, ils finissent par se mettre tout un tas de choses bizarres dans le nez ou dans la bouche. Mais tout cela est bien loin. La Trance est un milieu de petit bourgeois encanaillés. On ne trouvera jamais un Kosmicare dans un teknival.

C’est un peu par hasard, en 2008, que je tombe sur le Kosmicare. J’ai mal à la cheville et j’ai perdu mes amis. Il fait nuit, je n’ai pas envie de dormir, mais je ne peux pas danser. Nous ne sommes jamais plus seuls qu’au milieu de la foule. Je me pose alors à l’entrée du Kosmicare. En réalité, j’ai juste besoin de parler. Pendant tout le temps que je passe là, j’observe les allers et venues sans toutefois être trop indiscret car lorsque vous arrivez dans cet endroit, vous ne vous montrez pas sous votre meilleur jour. Je ne suis donc pas rentré dans la tente. L’ambiance m’a suffit et ce que j’ai entendu aussi. La Trance et le monde de la musique électronique en général, glorifie la prise de drogue. Tous mes amis n’ont jamais eu d’autre envie que je fasse comme eux. Mais ce soir là, j’avais bien pris conscience de la dangerosité de ce monde là.

Bien évidemment, en 2007, au Freedom, j’ai pris du Mdma. Mais ce n’était que de faibles doses, et j’ai surtout ressenti les effets de l’alcool. Cela facilitait l’expression de mes émotions, m’apportait de l’endurance, cela me suffisait amplement. Une fois cette première expérience passée, j’ai vite appris à dire non, ou alors pour des doses infimes. Jamais je n’ai pris de cocaïne. Avoir côtoyé des gens en descente de coke m’a vacciné à vie. Il faut savoir que je n’ai jamais fumé de cigarettes, ni de joints et que les rares véritables cuites à l’alcool se comptent sur les doigts d’une main. Je n’aime définitivement pas perdre le contrôle. L’insistance d’autrui pour me pousser à la consommation produit l’effet inverse. Si être une tête dure me dessert souvent, parfois c’est un net avantage.

Alice a découvert la Trance à l’Arcadia 2009. C’est avec impatience que nous attendons donc l’édition 2010 du Boom. Cette fois, c’est décidé, après trois ans passés dans l’univers de la Trance, je suis bien décidé à tenter de prendre du LSD. Nous allons vivre l’expérience ensemble. Depuis le temps que j’entends le récit de toutes ces aventures comptées avec de grands yeux émerveillés, il fallait bien que je sache. Le LSD n’est pas une drogue comme les autres. C’est une drogue de l’humilité. Il ne s’agit pas de s’en servir pour se sortir de la morosité. Ce n’est pas une drogue récréative mais révélatrice. Celui qui est dans de mauvaises conditions risque de le payer très cher. J’avais bien intégré le principe. Il me semblait que le Boom était l’endroit le plus propice à la meilleure des expériences. Je n’étais pas loin d’avoir raison. J’avais omis un détail, un tout petit détail. Mais quand le processus est lancé et que le LSD a capturé votre esprit, vous vous retrouvez face à la réalité pure et dure. Et il est impossible de se sortir de son propre esprit. Je vais donc tâcher de vous raconter l’intégralité de l’expérience.

Autant être franc et dire les choses d’entrée, car une fois le trip commencé, vous allez voir qu’il va m’être difficile de tout décortiquer. Si vous avez lu l’article “Gaëlle”, vous savez que mon esprit lui était attaché. Je ne pouvais rien y faire. Vous savez aussi que notre couple était impossible. J’ai donc rencontré Alice sur internet. Alice est une bonne personne. Elle a pris soin de moi et a été patiente. Nous avons partagé beaucoup, elle et moi, dans de nombreux domaines. J’étais très heureux de lui faire découvrir l’univers de la Trance. De voir qu’elle s’est épanouie dedans et a prolongé l’expérience après notre rupture. Ce n’était donc pas uniquement pour me suivre. Mais avec toute l’affection que j’avais pour elle, je n’étais pas amoureux d’Alice. Et Alice, si elle aime profondément l’univers de la Trance, n’est pas une danseuse. Pas une guerrière. Les guerrières existent, et j’en ai croisé beaucoup. Mais elle ne l’était pas et dans ce domaine, on ne peut pas simuler. Ceci étant dit, allons chercher le buvard de LSD sur le parking des camions avec les Krayoutes, je vous rejoins sur le dance-floor juste après.

Toute l’équipe est là. Une partie reste en arrière, attendant la montée. Je suis parti en éclaireur avec deux guerriers. Le LSD monte alors très vite. Le son est hyper rapide ce soir là. Je ne tape pas un temps sur deux mais tous les temps. Autant dire que ma façon de danser doit être impressionnante en terme de vitesse. Tout à coup, alors que je suis à fond et que je semble bien parti pour des heures d’éclate avec mes deux acolytes, on vient me chercher de toute urgence. Alice trippe mal. Elle ne supporte pas de me voir danser ainsi. Elle pense que je suis devenu fou. Que je vais rester ainsi. Elle a peur. Ce sont là les effets du LSD sur elle à ce moment là. Mais elle est incapable de le comprendre, elle pense être dans son état normal. Elle est persuadé que le buvard n’était pas imprégné, que j’ai tout eu et elle rien. J’essaie de lui expliquer que tout va bien. Que je m’éclatais ainsi parce que mes potes étaient là pour une fois, mais qu’il est clair que nous allions faire autre chose, et que c’était d’ailleurs prévu. Nous avons toute la nuit et bien plus encore pour expérimenter toute une foule de choses. Certains de mes amis peuvent s’avérer être de joyeux lurons, et prendre des drogues avec eux ne peut être qu’une expérience ludique. Alice se calme. Elle ne pleure plus. Je la prends par la main pour revenir vers les autres. Mais la foule est dense et il fait nuit. Impossible de les retrouver. Et au Boom, plus le temps passe, plus les chances de retrouver quelqu’un diminue. Au bout de quelques temps, je dois me résoudre, je ne les retrouverai pas. Me voilà donc seul avec elle. Elle n’a pas envie de danser, elle a peur, elle ne veut pas que je m’éloigne, et à première vue n’a pas vraiment l’air de quelqu’un qui veut s’amuser.

Qu’à cela ne tienne. Il est clair que je lui en veux de m’avoir séparé du groupe, mais je suis conscient de ma responsabilité envers elle. Je vais donc tout faire pour rendre cette expérience la plus agréable possible pour moi et pour elle. Nous allons donc dans la galerie des peintures sous LSD. Les peintures sous LSD, c’est un peu comme les images en relief, il faut les lunettes pour réellement les voir. Sauf que là, les lunettes, c’est le LSD. Et uniquement le LSD. Aucune autre drogue ne peut provoquer ces effets visuels. Vous pouvez tout essayer. Les tableaux prennent vie devant mes yeux. Un monde fascinant, dans lequel on peut passer des heures entières. La galerie est grande et la notion du temps bien abstraite sous drogue. Il me semble qu’Alice ne perçoit pas les mouvements des tableaux. Cela la conforte dans l’idée qu’elle n’est pas sous trip. Mais, les effets visuels ne sont pas garantis. D’un individu à l’autre, le LSD n’agit pas du tout de la même manière. Cela ne voulait donc rien dire. Mais elle a été patiente, et appréciait la qualité du travail artistique en lui-même.

Ensuite, nous avons passé un long moment à parcourir le site. De nombreux éléments décoratifs prenaient vie sous LSD. Je comprenais que le Boom était clairement pensé pour être en adéquation avec cette drogue spécifiquement. Voilà pourquoi il y a toujours ce lien étrange entre l’organisation et l’espèce de mafia qui régule le très juteux marché de la drogue sur le festival. Et puis ce qui devait arriver arriva. Je suis entré dans une phase plus profonde du LSD. Mes sentiments ont commencé à se matérialiser. Un type est sorti des toilettes, je ne l’avais jamais vu de ma vie. Son visage rayonnait. Je lui parlais comme si je l’avais toujours connu. Il me répondait, en français heureusement comme par hasard, de la même manière. Ce fut bref, mais intense. Nos âmes ont vraiment échangés quelque chose. Il était lui aussi sous LSD, bien entendu, et vivait la même expérience de vision. Et puis Alice est arrivé à son tour. Mais son visage était sombre et déformé. J’étais horrifié. Je savais très bien que c’était l’effet de la drogue et que cela ne faisait que révéler les choses enfouies. Je n’avais donc pas peur et je faisais tout pour lui cacher comment je la percevais. A partir de ce moment, et jusqu’à la fin, son visage ne va pas m’apparaitre autrement. Drôle de compagnie.

En nous promenant sur le site, je constate que ma vue est juste flou sans plus sur les autres visages. Je ne les vois pas aussi déformés, sauf ceux de certains, mais ils sont peu nombreux. C’est fascinant. Dans la mesure où je ne connais pas ces gens et ne peut donc avoir aucun sentiment à leur égard, que suis-je alors en train d’observer? Serait-ce leur aura? Je percevais bien une dimension mystique, qu’il y avait là une porte de compréhension qui venait de s’ouvrir. Mais une porte bien dangereuse.

Les heures passent. Nous commençons à être fatigué. J’essaie d’éviter le visage d’Alice. Nous nous éloignons du son vers un endroit plus tranquille pour attendre le lever du jour. Avec la fatigue, ma vision est de plus en plus flou. Il faut dire qu’en temps normal déjà, dans le noir, ma vision est trouble et me fait voir des choses, des mouvements. Vous savez, le cerveau recompose à sa manière. Sous LSD, il s’en donne à coeur joie parce que les informations commencent à faire cruellement défaut. Il me faut donc constamment être dans la lumière et ne pas fixer les objets. Je suis en mouvement permanent, et je commence à fatiguer. Cette fois, c’est Alice qui me soutient, car je le vis mal. Je trouve le temps long. Je me mets donc à parler, à parler, pour tromper le temps. Je ne peux pas fermer les yeux car aussitôt dans le noir, il se forme des images perturbantes. Je suis bien conscient que cela va s’arrêter à un moment, mais cela devient réellement éprouvant. Mon cerveau tourne en permanence à pleine vitesse. Impossible de trouver la sérénité. Est-il possible de partir trop loin? Que le cerveau fasse un surrégime ou bien rompt de fatigue comme le ferait un muscle? Je suis terrorisé intérieurement, mais je parviens à ne pas le montrer.

Et puis au bout d’un moment qui m’a paru une éternité, les premiers filets de l’aube sont apparu. La nuit abdiquait. Enfin. J’allais être délivré de ma prison d’obscurité. Nous quittons la healing zone qui retombe dans le silence grâce à mon départ. Direction la plage. Au fur et à mesure que le ciel pâlit, je reprends confiance en moi. Je compte les secondes. Nous nous posons près d’un baraquement qui fait face au lac. Nous tenons à peine debout. La nuit a été longue et rude. Je crois que je n’ai jamais attendu la venue du soleil avec autant d’impatience. Ses premiers rayons arrose les hauteurs et dévalent le long des pentes. Dans quelques instants, il sera sur nous. Mais déjà les effets visuels disparaissent. Mon cerveau commence à ralentir sa course effrénée. Enfin. Après toutes ces heures. Je goûte à ces instants, tels une renaissance. Je peux me taire à présent. Calmer le flot ininterrompu de mots. Le visage tourné vers l’astre, j’attends que ses rayons viennent me rassurer. Et puis, et puis, ils viennent enluminer mes paupières. Je pénètre alors dans un autre monde. Un monde fait d’or. Tout n’est que lumière. Il me semble avoir vu une pyramide faite d’or et des personnages autour. Des personnages magnifiques. Serait-ce là-haut? Serait-il possible qu’un ailleurs existe? Que j’ai ouvert une porte vers cet ailleurs? Toute l’ultime détresse s’est transformé en joie intense. J’ouvre les yeux. Le monde est un peu flou mais il ne gigote plus en tout sens. Il est là, stable, apaisant. Et quand je referme les yeux, l’or du soleil me renvoie là-bas.

Mais nous n’avons pas d’autre choix que d’aller dormir à la tente. Le matin, le son cogne fort.

Je m’écroule. Heureux.

Quelques heures plus tard, nous nous réveillons. Si je n’ai plus du tout d’effets visuels, néanmoins mon cerveau est toujours en effervescence. Sans être à saturation. J’ai alors une inspiration créatrice et j’emprunte l’appareil photo de Thomas. Quelle fascinante sensation que de capturer les visages dans cet état. L’appareil devient comme un prolongement de l’oeil, ou plutôt, il s’efface totalement. Comme si mon âme essayait de capter l’essence de l’âme qui me fait face. Comme si l’image comportait des informations supplémentaires et que j’étais en possession d’un logiciel pour les extraire et les traiter.

Le LSD a encore agit de nombreuses heures après. L’expérience avait été bouleversante, et j’irais même jusqu’à dire transcendante. Je suis désolé de ne pas avoir la capacité d’offrir ce voyage au travers de mes mots, mais je crois que parfois les mots sont bien dérisoires. Et puis surtout, ce n’est pas mon mode d’expression préféré.
Mais je me suis promis que jamais plus je ne recommencerai.

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