Il talonnera

Il talonnera

Mathieu 6.5Lorsque vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites, qui aiment à prier debout dans les synagogues et aux coins des rues, pour être vus des hommes. Je vous le dis en vérité, ils reçoivent leur récompense.
Parmi mes contacts, nombreux sont ceux qui posent un regard critique sur la pratique de l’Islam. Nous ne sommes pas plus pertinents que lorsque nous analysons les choses de l’intérieur et motivés par l’irrépressible envie de revenir aux fondements. Ainsi, l’un d’eux, citait ce verset pour illustrer une vidéo qui faisait un certain “buzz” dans les réseaux communautaires. Il s’agissait de la vidéo d’un homme qui priait en pleine rue dans un lieu de passage, et qui se faisait aborder par des policiers. Tandis qu’une partie des internautes s’insurgeait de la présence des fonctionnaires, en adoptant une posture victimaire, l’autre s’enorgueillissait de la piété de cet homme qui bravait les interdits pour adorer son Créateur. Rares sont ceux qui dénonçaient l’acte comme ostentatoire. Penser ainsi et s’affirmer dans cette position revenait à collaborer avec l’ennemi. Peu s’en faut que certains vous excommunient pour votre crime de lèse-ummah.
Il y aurait beaucoup à dire sur le fait de prier en public. La prière codifiée selon le rite dit musulman est très ostentatoire. A croire qu’en dehors de la gymnastique, point de salut. Il s’agit ici de s’adresser à Dieu et de matérialiser sa soumission. L’individu est hors du groupe, il n’a nul nécessité d’exécuter des mouvements en synchronisme avec les autres. La prière, dans la perspective d’un dialogue privilégié avec Dieu, peut donc s’effectuer dans une forme discrète aux yeux du monde. Il suffira alors de baisser la tête pour marquer sa soumission. L’intention prend alors le pas sur l’apparence.
Mais ce n’est pas le coin des rues qui me préoccupe aujourd’hui. Et voilà maintenant un long moment que je repousse l’écriture de cet article. Il se trouve qu’un jour, alors que je m’étais rendu à la mosquée pour la prière du midi, l’histoire me revenait en tête. Me voilà à méditer sur le verset de l’évangile de Mathieu. L’une des parties résonne dans ma tête tout particulièrement: “qui aiment à prier debout dans les synagogues”. J’ai souvent lu ou entendu ce verset, et jusqu’ici, je n’y avais jamais vraiment réfléchi. Cela fait un écho à ce que je ressens lors de la prière à la mosquée: généralement, l’accent est porté sur la récitation du Coran par l’imam. Le temps passé dans la prière en groupe est majoritairement passé debout et à écouter un humain pour les croyants. Les temps de prosternation sont souvent réduits à leur plus simple expression. Et ce, d’autant plus qu’ils sont parfois au nombre de 8. Quelle est la base de la prière sinon cet instant unique de proximité avec Dieu? Comment peut-on imaginer s’élever spirituellement alors que l’on compresse le coeur du lien qui nous unit? Parfois, j’ai participé à des prières où le soujjoud ne permet pas de dire plus de trois mots. Passant naturellement de nombreuses minutes en prosternation, je suis donc généralement frustré lors de la prière en groupe. Et je ne peux que constater le gâchis de la mobilisation de tant de gens dans la volonté de plaire à Dieu, qui s’instaure par un ritualisme par trop routinier.
Et si le fait de se tenir debout était une innovation, me dis-je dans cette prière là. Je repense à ces versets durant l’après-midi. Et puis arrive l’heure de la prière du soir. Je consulte alors mon téléphone. Depuis 2012, j’y ai installé une application qui me donne les horaires de prières (celle de Sylvain Saurel). C’est une appli qui n’a que peu évolué en 4 ans et fonctionne correctement. Je constate qu’en lieu et place de l’icône, il n’y a rien. Mon coeur bondit dans ma poitrine. Que signifie cette disparition? Suis-je dans l’égarement dans mon approche de la prière? Je commence à paniquer en constatant que l’appli est inaccessible. Voilà un signe fort. Avec Dieu, on ne peut pas jouer. Au bout de quelques secondes, je comprends que l’appli est en train de se mettre à jour et que l’icône a disparu temporairement. J’attends donc. La mise à jour prend fin. Depuis 4 ans, l’icône qui figurait en bonne place sur l’écran d’accueil de mon portable représentait un croissant de lune sur un fond bleu sombre. Une nouvelle icône apparait alors: un personnage assis sur ses talons.
Depuis ce jour, les prières que j’accomplis seul, sont toujours récitées dans cette position. Ensuite, à la place du roukou, je me mets sur mes genoux à la manière des chrétiens qui recherchent la soumission. Puis je reviens sur mes talons, pour ensuite me prosterner. C’est bel et bien la prosternation qui devient le coeur de ma prière et c’est là que je vais passer le plus de temps. Les pieds ne se relèvent pas, le corps est détendu au maximum. Il faut alors attendre de taire le tumulte dans sa tête et ressentir la présence divine par le coeur. Une douce chaleur peut alors s’emparer de lui. Mais ce n’est pas systématique. Si cela arrive de temps en temps, il faut alors s’estimer heureux et accepter de ne faire que de la “présence” le reste du temps.
2.239. Mais si vous craignez (un grand danger), alors priez en marchant ou sur vos montures. Puis quand vous êtes en sécurité, invoquez Allah comme Il vous a enseigné ce que vous ne saviez pas.
Ce verset montre que la salât n’est pas sous une forme unique et que sa forme s’adapte aux conditions. En marchant ou à cheval, il n’est pas possible de changer de position.
Lorsque nous prions en groupe dans des espaces restreints, la position debout est plus efficace, ainsi que le repliage des orteils de pieds pour laisser plus d’espace derrière soi. La position debout est aussi plus sécurisante dans une situation de présence ennemi.
Lorsque le croyant se retrouve avec plus d’espace et en sécurité, ces contraintes disparaissent et il peut se positionner au mieux pour favoriser la méditation, ainsi qu’allonger pleinement les temps de chaque position. Ce qui est valable chez lui est aussi valable à la mosquée lorsqu’il n’y a pas foule. Il est intéressant de noter que les turcs, une fois la prière en groupe accomplie, se répartissent dans la salle de prière de manière à se ménager le plus d’espace. Cette pratique, plutôt curieuse pour un néophyte ou un arabe, pourrait alors prendre tout son sens.
Enfin, il est important de comprendre que les idées qui me viennent en tête ne sont pas la vérité absolue. Ce n’est que la combinaison de ces idées avec l’interprétation des signes que je pense percevoir qui peut accoucher des articles rédigés. Ainsi donc, si il y a innovation, celle-ci est voulue par Dieu avec la venue du Coran, dans une perspective évolutive de la Révélation. En effet, il semblerait que la prosternation en groupe soit l’évolution qui succède pleinement à la forme de rite pratiqué dans le temple des bani Israël, centré autour du sacrifice, qui a été elle-même suivie par l’eucharistie en l’Eglise.
Paix sur les âmes de bonne volonté.
Note: Dans mon camion, j’étais contraint, étant donné la hauteur du plafond, de ne pas pas prier debout. Je m’en accommodais fort bien.

L’ancien logo de « Salat times »

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