Crevette

Crevette

Dernières modifications le 3 septembre 2016·9 minutes de lecture

Les hommes sont cruels. C’est ainsi. Je ne suis pas venu ici pour me plaindre. Mais que voulez-vous, on ne voit le monde que par ses propres yeux. Je le sais d’autant mieux que je suis photographe. Pas un grand, non, mais juste suffisant pour reconnaitre ce qui va plaire ou pas. Aussi, ce que je donne comme image sur internet, je le maitrise presque totalement. Lorsque je me lance dans une séance d’autoportrait, c’est un véritable calvaire. La quasi totalité des clichés sont inexploitables. Il m’est même souvent arrivé d’abandonner car je n’arrivais à rien. La bonne lumière, le bon cadrage, le bon angle, la bonne expression. Si tout cela n’est pas réuni, c’est peine perdue. Il est absolument hors de question que quiconque voit cela. D’ailleurs, je n’aime pas trop me regarder dans une glace. Le mouvement ne me met pas en valeur. Si pour rendre un visage beau à l’image, il faut autant de contraintes, cela signifie tout simplement que ce visage n’est pas beau. Un visage beau et harmonieux se révèle tel qu’il est simplement en vidéo. Pas besoin d’une image arrêtée triée sur le volet. Un visage beau, l’est, quelque soit la coupe de cheveux, l’éclairage et sous tous les angles.
Lorsque j’ai débuté en photo, j’ai eu la “chance” d’avoir comme sujet principal une femme extraordinairement belle et charismatique. Cela a pu me donner l’illusion un temps d’être un bon photographe et d’avoir la prétention de persévérer dans cette voie artistique, qui comme toute voie artistique requiert énormément de travail et surtout d’amour des autres pour établir un relationnel qui est la base de tout. Mais, au bout d’un moment, j’ai compris que je ne remplissais pas les critères et qu’une carrière artistique n’était fondamentalement pas pour moi. Je n’avais pas assez de talent, et j’étais bien trop paresseux pour compenser un relationnel totalement défaillant, voire contreproductif. J’ai du admettre que la photo n’était en réalité que le seul moyen de communication que j’avais avec le monde extérieur. Coincé à l’intérieur de moi-même depuis plus de 30 ans, j’avais trouvé là un moyen de prouver que j’avais des émotions et que j’éprouvais de l’amour pour les autres. Alors les gens passaient outre mon comportement curieux. Peut-être par intérêt aussi. Parfois, ils n’arrivaient pas à faire le lien entre l’homme et “l’artiste”. Ils ne savaient pas comment l’exprimer, mais je sais décoder mieux que personne ce que les gens ressentent. Enfin, c’est ce que je crois…

Crevette. Voilà le genre d’insulte à laquelle j’ai du faire face dans ma vie. Prononcée par des personnes persuadées que je n’étais même pas capable d’en comprendre le sens réel. L’irrespect le plus total. Des injures, il y en a eu d’autres. Bien sur. Des sobriquets. J’avais une maxime pour me réconforter: La laideur a ceci de plus qu’elle ne disparait pas avec l’âge. Et puis, un jour j’ai découvert internet. Mes photos en ligne me facilitaient le travail. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai pu lire la déception sur le visage de celle qui me rencontrait. Pour les plus franches, elles l’exprimaient par des mots: “Je ne te voyais pas comme ça.” Lorsque vous avez établi une sorte de complicité virtuelle, le rejet est encore plus dévastateur. Et parce que malheureusement j’ai une libido totalement détraquée, j’ai souvent fait n’importe quoi et rencontré n’importe qui. Des histoires navrantes. Des situations honteuses. Un comportement de drogué en manque. Tout simplement.

J’ai bien sur progressé grâce à mes multiples expériences spirituelles. Jusqu’à ma découverte de l’Islam et de Dieu. Mais on ne change pas du jour au lendemain sur un coup de baguette magique. Je n’ai fait que contraindre mes pulsions, les cacher. Il en faut peu pour faire tout ressurgir. Un regard et je perds le contrôle. Dans la définition du Coran, je serais surement un pervers. En tout état de cause, si je devais mourir ainsi, je ne miserais pas beaucoup sur mon entrée dans la grâce. On pourrait se dire que ce n’est pas l’état de la progression qui compte, mais l’effort mis en œuvre, l’intention. Oui, c’est vrai. Malheureusement, je n’ai plus l’impression d’avancer. Je stagne. Je stagne et je perds pied. Parce que je n’éprouve plus que du dégout à mon égard, j’ai perdu l’envie de vivre. Laissez donc le Shaytan là où il est. Mon âme est souillée. Et tout ce que je supplie à Dieu à présent est:”Laisse moi ainsi!” “Tu vois bien que cela ne sert à rien.” Malgré cela, Il persévère encore et encore. Il m’envoie des gens bénéfiques sur ma route, me guide vers des choses qui me seraient utiles. Mais rien n’y fait. Je bloque. Alors je compense par la théologie jusqu’à en devenir chirurgical. Car qu’on ne s’y trompe guère, ce n’est pas par amour pour le monde spirituel que je consens autant de temps et de sacrifice. Mais juste par compensation. Dans l’espoir de Sa miséricorde. Tout en étant pleinement conscient qu’il vaut mieux un être homogène. Tout comme à un examen, on ne peut pas réussir en ayant un zéro dans une matière. Le zéro est éliminatoire.

Dans ces conditions, comment voulez-vous que je parvienne à former un couple avec qui que ce soit? Et si cela devait arriver, ce serait pour retomber irrémédiablement dans mes anciens travers. Rien n’est résolu. Et le temps passe. Mes amis me questionnent souvent à ce sujet. Les frères aussi. La pression est constante. Cela ne fait que renforcer mon mal être. Autour de moi, ne sont que des barrières infranchissables. Des barrières que je construis. Nul d’autre que moi est à blâmer.

Alors, oui, j’ai effectivement un imaginaire hors-norme. Ce n’est pas d’hier. Cela remonte au plus profond de mon enfance. A vrai dire, je n’ai jamais eu d’autre mode de fonctionnement avec le monde. Lorsque l’adolescence est venu et que j’ai été poussé par mon attirance par les femmes, je me suis rapidement perdu. Dans mon imaginaire, tout était construit, stable, équilibré, rassurant et surtout idéal. Lorsque la réalité revenait, elle le faisait sans prendre de gant. Tout retombait en un instant. Tout était détruit. Et moi avec. Et je me relevais pour mieux recommencer avec une autre. Et ainsi de suite. Je n’ai jamais vraiment su apprécier quelqu’un pour ce qu’il était vraiment. Un simple support pour le fantasme. Heureusement la plupart des gens ne se laisse pas faire, et celles à qui je pouvais plaire d’une manière ou d’une autre, eh oui cela arrive tout de même, devaient se résoudre à abandonner pour se protéger. Non sans regret. Et tout cela, je le vois bien. Je suis un faux indifférent. Passé maitre dans l’art de faire comme si rien ne m’atteignait. Enfin, c’est ce que je pense de moi-même. Il parait, au contraire, que l’on lit en moi comme dans un livre ouvert.

Mais que l’on se rassure: j’ai toujours préféré la fuite. Pas besoin de se torturer, je finis toujours par disparaitre. Comme ça. Pfuiittt… Tout retombe dans le calme. La belle se remet, fait une rencontre. Elle est heureuse. Et tant mieux.

Pourquoi j’écris cela? Surement parce que c’est le moment et que je n’ai pas trop le choix. Si vous percevez cela comme du narcissisme. Tant pis. Vous avez surement raison. Dites-vous bien une chose: vous ne pouvez rien faire pour moi. Épargnez-moi vos conseils ou votre compassion. Je ne marche pas à ça. Au contraire, je vous mépriserai. Et sans forcément l’exprimer. Vous voilà prévenu. Passez et ne dites rien. Sauf si cela peut vous faire plaisir de m’insulter. En fait, j’écris ce texte parce que, malgré tous mes défauts, je sais encore lire.

Parmi mes contacts, j’ai de fervents catholiques. Ils n’ont que des choses belles à écrire au sujet de celui dont ils suivent les pas. Les musulmans aussi. Parce qu’il en est ainsi de tous les prophètes. Les exemples à suivre. Les modèles. Alors la manière dont on se les représente et en particulier le Messie, est toujours idéale. Un homme beau et bon. En présence de qui, on doit se sentir bien. Sentir la présence de Dieu rien que par la présence de cet homme. Si bien, et cela est valable pour les athées puisqu’ils n’échappent pas aux représentations populaires, que tout le monde est intimement persuadé que s’il était amené à côtoyer un tel être, il le reconnaitrait immédiatement, instinctivement. Il n’y aurait plus qu’à lui faire un grand sourire, à lui tendre la main et à se diriger gentiment vers le royaume. Réveillez-vous! Vous confondez la Révélation avec un Disney! Vous avez cru que le chemin vers le royaume était balisé et attractif? Et surtout, vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi les évangiles étaient si muets dans les descriptions physiques et comportementales du Messie? Pourquoi une telle dissymétrie avec la sunnah, qui elle, est si amplement détaillée?

Seulement voilà. Il faut lire. Et si l’on accepte qu’Ésaïe 53 est une prophétie messianique, et c’est une chose entendue par tous les chrétiens, alors il faut en accepter toutes les parties, -on ne peut pas trier parmi les écritures– ,notamment celle-ci:

Il n'avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards, ni grâce pour nous le rendre aimable. Méprisé, repoussé des hommes, homme de douleurs, expert en maladies, il était comme un objet dont on détourne le visage, une chose vile dont nous ne tenions nul compte. 

Cet homme merveilleux que vous imaginez être le Messie, et que vous reconnaitriez sans coup férir, il n’est que le pur produit de votre imagination!

Bande de Jean-croyants!

Pourtant si ce Messie souffrant devait être en ce monde, il ne pourrait pas parler lui-même de sa propre souffrance. Soyons logique. Il suffit de continuer à lire pour s’en convaincre:53.7 Il a été maltraité et opprimé, Et il n'a point ouvert la bouche, Semblable à un agneau qu'on mène à la boucherie, A une brebis muette devant ceux qui la tondent; Il n'a point ouvert la bouche.

Ou bien ce verset ne concerne-t-il que le moment de la Passion et pas sa vie entière? Auquel cas, il faudrait savoir quelle est la nature de cette Passion.

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