Caroline

Caroline

Dernières modifications le 8 octobre 2016·8 minutes de lecture

L’histoire remonte au début de l’été 94. Je venais d’avoir mon permis et mes concours étaient finis. Après trois ans d’une dure vie de taupin (élève de classe prépa), ma vie d’étudiant allait commencer quelques mois plus tard. Entre temps, il y avait une dernière formalité à régler: se débarrasser de ma virginité. Le mot est curieux ainsi écrit, parce qu’à cette époque là de la vie, on parle plus volontiers d’être puceau. C’est une insulte assez efficace d’ailleurs, choisie par ceux qui sont “cools” à l’encontre des “mal dans leur peau”. On ne choisit pas son camp, hélas. A presque 21 ans donc, tout ce que j’avais récolté de la part d’une femme, c’était une gifle bien sentie au collège (J’oubliais des flirts éphémères en guise de débuts, avec des filles de l’autre bout du monde durant l’été 93, surement l’exotisme du français à l’étranger) . Le mot est d’autant plus curieux que l’univers d’un adolescent est envahi par le cinéma porno. Si l’on est pas passé à l’acte physique, ce n’est pas faute de l’avoir fantasmé et essayé de le reproduire de la plus fidèle des manières. Je me souviens notamment la phrase que je me répétais souvent: “Je ne me suis jamais senti aussi proche de le faire.” (J’imaginais être au plus proche des sensations physiques ressenties). Les sentiments? Qui se soucie des sentiments dans ces moments là? Et ne venez pas me chanter le couplet des femmes plus romantiques que les hommes. Sur ce terrain, il y a égalité totale. Les femmes réagissent différemment aux stimulus, c’est tout. Une simple question d’interface. Le moteur est le même.

Dans le monde réel, celui des gens imparfaits, la virginité est un fardeau. Alors oui, il y en a bien qui idéalisent l’instant, et s’imaginent l’accomplir avec la bonne personne, en harmonie, dans un échange épanouissant. Et cela se déroulera ainsi. Mais pour tous les autres, c’est non. Le romantisme, il faut oublier. Eux, ils n’ont pas la beauté, pas l’équilibre affectif, pas l’intelligence, le milieu social, le milieu culturel. C’est à dire que si un seul de ces critères est un handicap, l’équilibre est rompu. En clair, avec un exemple concret, une fille peut être jolie mais avoir passé son enfance dans une cité avec des parents négligents et totalement coupée de toute spiritualité. Il y a de grandes chances qu’elle débute sa vie d’adulte dans de mauvaises conditions. Je ne vais pas faire de la sociologie de comptoir. Il s’agit juste de faire comprendre la “chance” qu’ont eu certains. Quant à moi, je suis issu d’un milieu favorisé et je suis quelqu’un d’intelligent. Mon physique est neutre, en ce sens que l’image que je donne est conditionnée par mon état intérieur. Ainsi mes carences affectives imprimaient dans mon visage, une grande noirceur repoussante. Mais quand bien même, on peut être laid, idiot, vulgaire, inculte, ou autre, il n’en demeure pas moins que l’on reste attiré par ce qui brille. Cela n’existe pas quelqu’un qui a un handicap dans un domaine et qui va rechercher son équivalent comme partenaire. Dit vulgairement: Un moche ne va pas être attiré par une moche. Pourtant, il faut bien y passer. Comme tout le monde. Et on ne va pas attendre le mariage. Passé le fantasme sur la fille inaccessible qui n’a que du mépris, il faut devenir pragmatique et revoir ses critères. Non pas que l’on cesse de fantasmer sur la beauté. Non, bien sur que non. C’est juste que l’on cloisonne. Il y a celles qui font rêver et puis il y a celles avec qui cela devient possible. Deux mondes distincts se créent et évoluent chacun de leur coté. Il y a celles que l’on embrasse tout en regardant celle qui est derrière. Et puis si ça ne marche pas, il faut réviser ses ambitions à la baisse. Voire, dans le pire des cas, n’avoir aucune opportunité. Ce fut mon cas. Je n’existais pas. Ce n’est pas un effet de style, encore moins une volonté de ma part. C’est un constat. Pas de quoi s’apitoyer sur son propre sort, tant sont nombreux les jeunes adultes dans ce cas. Dans l’autre monde de ces cerveaux, les partenaires idéaux se sont matérialisés sur du papier collé au mur ou dans des revues sous le lit.

Me voilà donc arrivé à ce fameux été de la bascule. Ainsi, l’échéance était venue à son terme. Avec un ami, j’allais à une soirée dans un appartement mal rangé. Il y avait cette fille, pas très jolie. Le bas de son corps était trop gras et sa poitrine curieusement menue. Elle n’avait aucune grâce et n’était pas très intéressante. Elle avait un petit ami. Il était répandu sur un fauteuil à coté. Il n’avait pas grand chose pour lui. Un couple assorti. C’est le genre de soirée où l’on mange des pizzas et des bières à la même température, assis dans un canapé trop mou et qu’il ne faudrait pas voir à la lumière du jour. Vient le temps de se dire au revoir. Je ne sais plus si il a pris la peine de se lever. Elle, elle est venue me faire la bise. Le bref contact de la peau de ses joues sur les miennes me bouleversa. Je n’avais jamais ressenti une telle douceur. Une formidable déflagration me traversa de part en part. Une onde de plaisir venait de se déverser dans ce corps flétri qui était le mien. Je n’oublierai jamais cet instant. Elle, cette fille insipide et ingrate, venait de me redonner la vie comme une pluie sur une terre aride. Dans les jours qui ont suivi, je suis resté dans le souvenir de ce moment. Pourtant, j’avais honte. Il a fallu que je surmonte ma honte pour en parler à mon ami. Il s’est moqué de moi: je ne pouvais tout de même pas être attiré par elle. Beurk! Pourtant, il remplit son rôle d’intermédiaire. Il m’appris qu’elle avait rompu très peu de temps après avec son copain et qu’avec moi, c’était “quand il veut”. Malgré sa raillerie, en guise d’approbation, il me donna son numéro de téléphone. Sa mère était absente, elle était seule chez elle. Le feu est vert. Je l’appelle. Rendez-vous est pris pour la nuit même car la soirée est déjà bien avancée. Me voilà au volant de ma voiture. Je quitte ma banlieue bourgeoise proche de Paris, direction le fin fond du 95. Un parking de cité. La porte de l’immeuble est cassée. Surement depuis longtemps déjà. La porte de l’appartement s’ouvre. Nous y voilà. A ce moment là, elle me propose un choix: une balade dehors ou bien l’on reste là. Pour je ne sais quelle raison étrange, j’ai choisi la balade. Surement l’appréhension du moment. Après tout, c’est une plongée dans l’inconnu. Elle est loin de se douter que c’est ma première fois et elle ne s’en rendra pas compte. A moins qu’elle fut polie, mais j’en doute fortement. Vous allez comprendre pourquoi dans quelques instants. Nous voilà donc à nous balader autour d’un lac. Il fait nuit, il n’y a personne. Rien de très bucolique, rassurez-vous, il n’y a que du béton. Assez vite, je regrette mon choix. Je réalise que la fille est un peu raciste. Ce qu’elle dit ne m’intéresse pas beaucoup. Et puis voilà que nous arrivons au milieu d’une espèce de passage en arche végétale. L’arrosage automatique est activée pour la nuit. Je m’exclame alors, sans aucune arrière pensée: “C’est mouillé ici!” C’est alors qu’un filet de voix transperce le silence de la nuit dans mon dos et me pétrifie sur place: “Moi aussi.” Je fais mine de ne rien avoir entendu. J’ai bien trop honte. Il est grand temps de faire la route dans l’autre sens et de faire taire les bouches. Que dire de la suite? Pas grand chose. Comme une première fois maladroite et interminable. Pas de quoi s’enorgueillir. Sur aucun point. Et comme si cela ne suffisait pas, je n’ai pas de préservatif. Elle soupire: ‘Tous les mêmes…” Alors nous ferons sans, comme tous les autres. Inquiet les premières minutes, puis on oublie bien vite. Comme tous les autres. Je n’ai pas raconté cette histoire très souvent. Vous vous en doutez bien. Ainsi, le matin arrive. Il est temps pour elle d’aller travailler du coté de Nanterre. Je l’accompagne donc en voiture. Dans les jours qui ont suivis, je me suis demandé ce que pouvait bien être ces traces de brulures sur mes genoux. Et puis j’ai compris. Comme tout le monde. C’est le “métier” qui rentre. En tout cas, dans la tête, la mission était accomplie. J’étais décoincé. J’étais prêt à tomber amoureux et à vivre ma première véritable histoire. Je l’ai revu une fois, puis je suis parti en vacances. J’y ai rencontré la fille d’un attaché de l’ambassade d’Argentine qui vivait dans un immense appartement d’un immeuble très bourgeois de Neuilly. Une histoire forte qui dut prendre fin lorsque j’ai du partir pour les Arts de Bordeaux. La vie est pleine d’ironie.

Mais sa peau à elle n’était pas aussi douce. Ni celles des autres.

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