Le plus bavard

Le plus bavard

Dernières modifications le 13 octobre 2016·10 minutes de lecture

Il y a une histoire que je garde au fond de moi depuis trop longtemps. Je ne voulais pas la raconter car je suis terrifié à l’idée de me tromper, d’inventer, d’exagérer. Après tout, ne serait-il pas plus logique que cette histoire soit racontée par un autre que moi? Pourtant, j’y pense si souvent, j’ai besoin de me livrer et mettre fin à ce tiraillement entre besoin et prudence. Si je suis si terrifié, c’est parce que l’on touche au domaine de l’invisible. Si autrefois, avec beaucoup de libertés, je racontais certaines de mes expériences, à présent, à force de lire les écritures, à force de réflexion sur le sujet et d’expériences, je m’efforce de me tenir distant et de limiter mes jugements.

Tout commence donc au début de l’année 2014. Je suis revenu récemment de Grande Bretagne qui fut une sorte de voyage initiatique. Je ne le sais pas encore mais ma vie est en train de basculer dans un autre paradigme. L’épisode de l’internement psychiatrique de ma mère est terminée. Elle va pouvoir se reposer dans un endroit adapté. En réalité, c’est surtout moi qui vais pouvoir me reposer. Pour peu de temps à vrai dire, car cela va repartir de plus belle. Voilà pour le décor.

J’avais sympathisé avec un frère. Sans plus de détails, je ne vais pas trop m’étendre sur lui afin de le préserver. Ce que je peux dire néanmoins, c’est qu’il a un vif intérêt pour la roqya. Un jour, alors que nous étions attablé face à face dans un kebab, je ressens comme une douleur à la poitrine. Au bout de quelques instants, ayant compris ce qui se passait réellement je finis par lui demander si il avait mal au même endroit. La réponse fut positive. Je lui prenais alors la main. Instantanément je sentais que quelque chose passait à travers ma paume. Vous savez, dans ces cas là, il y a toujours le doute. Alors quand la personne en face éprouve les mêmes sensations, cela rassure grandement. Depuis 2012, j’avais laissé de coté toutes ces choses. Je n’en parlais à quiconque. Je préférais désormais m’attaquer au texte. On peut rencontrer une vive opposition à son interprétation du Livre, mais on ne peut pas se faire traiter de fou ou de menteur. Juste d’égaré, ce que j’assume très bien. Faire face à la folie de ma mère a provoqué un réel traumatisme en moi et il est clair que je fais tout mon possible pour me tenir éloigné de quoi que ce soit qui puisse être lié à la folie. Je crois qu’il n’y a rien de pire qui puisse arriver à un être humain que de perdre l’esprit. Aussi, ce n’est donc pas de gaité de coeur que je réalise ce qui se passe entre lui et moi. Il va me falloir expliquer. Expliquer ce don. Ce don de guérison. Oui, bien sur, c’est Dieu qui guérit. Mais Il m’a choisi comme interface. Voilà bien un rôle dont on voudrait se passer. En pratiquant divers tests, je m’aperçois que s’il n’a pas reçu le don de guérison, il a toutefois la capacité de ressentir les flux qui passent par les paumes de la main. La majorité des gens ne ressent rien. Voilà aussi pourquoi, il vaut mieux se taire sur le sujet.

Il m’avoue alors son terrible secret. Si il s’est intéressé d’aussi près à la roqya, c’est parce que sa femme souffre terriblement depuis longtemps. Des maux de têtes violents. Ils ont tout essayés. Il y a des réactions à la roqya, montrant qu’il s’agit bien d’un mal provoqué par l’invisible, mais aucune guérison. Pire: la situation n’a fait que s’aggraver. Je n’ai pas d’autre choix que de proposer mon aide. Toutefois, il y a un inconvénient: je ne peux pas toucher sa femme. Qu’à cela ne tienne: il sera l’intermédiaire entre elle et moi. Je comprends maintenant beaucoup mieux la raison de sa sensibilité: je discerne le plan d’Allah.

Nous voilà dans la chambre. Je suis au pied du lit et je lui donne ma main droite. Il me tend sa gauche, tandis que sa main droite se pose sur la tête de sa femme. Tout est calé selon les observations tirées de mon expérience. Très vite je ressens des choses venir en moi. De plus en plus violentes. Des décharges me traversent le cerveau. Au bout de quelques minutes je suis en sueur, haletant. Je pousse des cris. Je réalise la douleur qu’elle doit éprouver au quotidien. Si je subis autant de violence, je relativise toujours en me disant que ce n’est que temporaire. La séance dure longtemps, très longtemps. Je hurle de plus en plus fort. La femme n’en peut plus non plus. Les décharges sont de plus en plus violentes et longues. Lui, au milieu, n’a pas mal, mais ressent le passage des décharges et estime leur intensité. Ainsi, il est capable de me prévenir lorsqu’une d’elles est particulièrement violente. Le voilà à commenter ce qu’il ressent au fur et à mesure. J’imagine que sa position n’est pas facile et qu’il essaie de se rendre utile d’un coté, et d’un autre de se persuader que tout cela est bien réel. Nous sommes dans un tel état que nous sommes contraints de stopper. Je suis vidé. Elle n’est pas guérie, mais je ne la reverrai jamais. Je ne le sais pas encore. Ils ont surement eu peur. Oui, ça doit être ça: la peur. Coincés entre l’invisible et le Créateur. Tout croyant sain d’esprit ne peut que craindre de s’égarer.

Quelques jours plus tard, nous sommes dans Paris. Il reçoit un sms. Un frère est à l’hôpital tout seul: sa famille est restée au pays et il ne connait personne ici. C’est une pratique courante que d’envoyer des sms pour motiver des frères à rendre visite à des malades inconnus. Nous nous rendons donc dans le service. Le frère est alité avec un gros pansements sur la tête. Bien que fatigué, il parle beaucoup. Il nous raconte qu’il est là depuis 40 jours et que pendant très longtemps, personne n’est venu le voir. Depuis que quelqu’un s’est occupé d’envoyer ce sms, il reçoit de la visite régulièrement. Mais il est triste, désespérément triste: les médecins lui ont annoncé une très mauvaise nouvelle le matin même de notre visite. L’homme est venu en France pour se faire opérer d’une tumeur au cerveau et son pronostique vital semble engagé. Il ne cesse d’invoquer Dieu. Mon ami, qui a un smartphone dernier cri et une bonne connexion internet, lui propose de passer une discussion Skype avec sa famille. Le sourire réapparait sur le visage de l’homme. Bientôt, il voit apparaitre le visage de ses proches sur l’écran. Il revit. Une conversation animée en arabe commence alors. Moi, pendant ce temps là, je me suis assis sur la chaise, bien calé. Je pose ma main droite sur mon genou, tournée vers le haut. Je n’attend pas longtemps avant de ressentir les premières douleurs. Cette fois, je fais comme si de rien n’était: il ne faut pas que l’homme se doute de quoi que ce soit. Il est bien trop absorbé par sa conversation et il ne prête pas attention à moi heureusement. Mais, au bout d’un certain temps, je commence à m’affaisser sur la chaise. J’ai comme l’impression que ma substance de vie m’abandonne. Nous prenons congé. Il est heureux. Mission accomplie. Je suis littéralement vidé. Je n’ai pas besoin de plus de preuve de l’efficacité du traitement.

Mais, je ne fais pas parti de la salafiyya. C’est ainsi. Nos divergences théologiques sont trop grandes. Comme beaucoup d’autres avant lui et après lui, il finit par s’éloigner. Je ne m’habituerai jamais à cela. Tous ces gens qui rentrent et qui ressortent de ma vie tout aussi brusquement qu’ils y sont entrés. Chacun pour une raison précise. Il y a un calendrier. Des expériences précises à vivre. Tout est calibré. Je dois les accepter autant que je dois accepter de les voir partir. Je pense souvent à eux. Je prie, même si je sais que cela ne changera rien. Je ne suis qu’un voyageur de vies. Pas le temps de poser mes bagages et m’installer. Eux, à chaque fois, ils ne comprennent pas ma distance. Ils me trouvent bizarres. Je me protège, voilà tout. Il y a toujours ce maudit instant d’un téléphone qui sonne dans le vide. Maudit ou béni…

Les mois ont passés. Le Ramadan 2014 est arrivé. Je me suis décidé à partir en i’tikaf, c’est à dire en retraite spirituelle. Il s’agit de rester dans la mosquée durant les 10 derniers jours. Je choisis Argenteuil. Mais au bout de 5 jours, nous sommes contraints de quitter les lieux à cause d’un accident grave survenu dans un groupe de jeune un matin. Nous sommes 4. Nous montons dans ma Twingo direction la mosquée de Stains sous les conseils avisés d’un frère. Je ne vais pas tout raconter de cet épisode, il me faut situer le contexte, c’est tout. Alors que nous arrivons à la mosquée de Stains, voici la première prière. Un gamin prie à coté de moi. Il n’arrête pas d’éternuer. Je me dis que je vais être bon pour être malade aussi. Deux jours passent et voilà que les microbes ont gagné la partie. Me voilà avec une fièvre de cheval. Nous sommes le 27ème jour du Ramadan, c’est la nuit du destin. La mosquée est archi-bondée jusqu’au petit matin. Impossible de trouver un endroit pour me reposer. Je ne peux ni prier (les hauts parleurs sont horriblement trop forts déjà en pleine santé) ni m’allonger. La nuit est interminable. Vers 3h du matin, les dernières sourates arrivent. J’arrive à trouver la force de rentrer dans les rangs. Le Coran est fini. L’imam commence les invocations. 30 minutes. Le bruit est insupportable. Se mettre devant les hauts-parleurs est un acte de pur masochisme. C’est à n’y rien comprendre. Puis enfin le silence retombe. La salle se vide. Je m’écroule dans un coin.

Le lendemain, c’est Vendredi. Il y a donc un prêche. C’est en arabe. Je n’y comprends rien. Mais dès les premiers mots, mon nez se met à couler abondamment. Il va couler ainsi pendant tout le discours et ne s’arrêtera qu’à la fin. C’est la façon qu’a cette chose en moi de pleurer. Oui, cette chose. Mais des gens comprenaient dans la salle. Il y a eu de l’émotion. Plus tard, j’ai eu une traduction et j’ai compris la beauté de l’histoire racontée. Ce n’est pas donné à tout le monde de faire pleurer une assistance avec des histoires des rapprochés d’Allah. Et puis la foule s’est dispersée. Quelques heures ont passés en ce Vendredi. Le temps de la prière suivante est arrivée. Il a alors fait son apparition. Lui, l’homme de l’hôpital. Il m’a tout de suite reconnu. Il est venu me faire la bise. Il me raconte qu’il va beaucoup mieux. Il est heureux. Il a changé de vie: il s’est trouvé un endroit pour vivre non loin de là et il passe beaucoup de temps à la mosquée. Il a retrouvé pleinement sa foi. Je n’ai pas voulu lui poser trop de question sur sa santé pour ne pas éveiller sa curiosité. Je restais un peu hébété. J’essayais tant bien que mal de recomposer tous les morceaux. Je me disais que je n’avais pas bien compris à l’époque, qu’il n’était pas si malade, que je me fais des idées. Psychotage habituel. Je l’ai donc laissé parler. Il était toujours aussi bavard.

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