Céline

Céline

Dernières modifications le 5 décembre 2016·9 minutes de lecture

Avant toute chose, sachez que je raconte cette histoire avec le consentement de l’intéressée. La photo d’illustration est celle de son journal intime prise avec mon petit compact de l’époque.

Thomas était parti vivre à Montpellier depuis plusieurs années. Pour prendre son indépendance, il avait opté pour la colocation étudiante. C’est ainsi qu’ils s’installèrent dans une maison dans le quartier des Aubes, à quelques centaines de mètres du coeur de la ville. Il m’invita pour le jour de l’an 2004. Je devais rester une semaine. Je ne repartis que bien des mois plus tard. J’étais seul depuis un an environ et malgré le flot d’étudiants qui passait quasi-quotidiennement dans la coloc, rien n’y faisait. Je m’étais aménagé une sorte de grotte au fond de la maison. Pour trouver un remède à ma solitude, j’allais donc sur internet. Mais à Montpellier, dans ces années là, il n’y avait pas grand monde. Et puis voilà qu’un soir, je tombe sur Céline. Dès les premiers instants, je remarque son caractère affirmé. Néanmoins, il y a quelque chose de familier chez elle. J’ai l’impression de déjà la connaitre. Et ce sentiment va se renforcer par la suite. Pas de photo. Qu’à cela ne tienne, je n’ai pas beaucoup d’effort à faire pour éveiller sa curiosité. Elle a 19 ans. J’en ai 31, mais paraissant à peine 25. Nous nous donnons rendez-vous en ville. Elle apparait avec son chapeau noir vissé sur la tête. Elle sort à peine de l’adolescence, mal à l’aise dans son corps généreux. Et pour couronner le tout, elle porte un appareil sur les dents qui la complexe énormément. Autant dire que je suis loin d’avoir eu le coup de foudre en la voyant. Toutefois le sentiment de proximité se confirme. Je crois que ce qui joue dans ces cas là, c’est la sensation d’être naturel face à l’autre, de ne pas jouer un rôle. Et puis, ne nous voilons pas la face, l’appétit sexuel est un puissant moteur qui permet de passer outre une multitude de barrières. Nous voilà donc chez elle. Je me sens très vite chez moi. Nous ne nous quittons pas pendant quelques jours. Mais voilà que le week-end approche. Il me faut m’en aller. Son officiel vient tous les week-end. C’est la règle. On ne peut pas y déroger. Afin d’éviter tout incident, elle m’invite à partir en début d’après-midi. Me voilà donc dehors après ces plusieurs nuits d’amour. Rien ne m’aurait fait partir s’il n’avait pas existé. Mais aussi, qui dit que je l’aurais rencontré si elle avait été seule. Avec des si… Parce que lorsque l’on est célibataire, on ne cherche pas un mec comme moi. Je suis celui que l’on cache. L’amant. Celui que l’on appelle le Dimanche soir avant le film. Celui avec qui l’on se met quand on a un passage à vide dans sa vie. Bref. Avec des si…

Me voilà rejeté brutalement à ma solitude avec mes sens chamboulés. Le souvenir d’une peau. Des odeurs. Des gestes. Des bruits. Il pleut. Je suis triste. Je sors mon appareil pour faire quelques photos. J’en faisais de tout et de rien à cette époque. C’était ma thérapie. Je ne savais ni parler ni écrire. Je traine les pieds dans les rues de Montpellier. Évidemment, impossible d’avoir des nouvelles. Au manque, s’ajoute la frustration. Si j’ai toujours été infidèle, je ne me suis jamais trompé sur mes propres sentiments. Après, la vie, les circonstances, empêchent ou déforment les histoires. On se déchire. On se recolle. Le coeur, lui, ne ment jamais. J’ai attendu. Elle a rappelé. Je ne sais plus si j’ai pu partir la rejoindre sitôt le téléphone raccroché, mais il est clair que j’aurais tout laissé tomber. Et puis quelques jours plus tard, la raison lui est revenue. Il me fallait partir sans revenir. Je me souviens de ce jour là. J’ai crié de désespoir dans la rue en rentrant. Pourquoi?!? Mais, on se remet de tout. Non? J’ai alors pris la décision de rentrer sur Paris. Il me fallait acheter un boitier réflex. Le petit compact ne me suffisait plus. Surtout pour les portraits. Je suis donc rentré pendant un mois et je suis revenu avec l’appareil. Céline et moi sommes retombés dans les bras l’un de l’autre. Nous errions dans les rues pour que je prenne des photos. Chez elle, elle se mettait à peindre. Chacun respectait l’univers de l’autre. Notre moyen de communiquer.

Je n’avais plus besoin de partir le vendredi soir. L’été est arrivé. Elle est rentré chez ses parents. Je ne voulais plus retourner à la coloc, alors je suis resté chez elle, seul pendant tout l’été… Et quand je suis seul, je vais sur internet. Et je fais n’importe quoi. Comment est-ce possible? Je n’en sais rien. J’imagine qu’elle se doutait. En tout cas, maintenant elle sait. Le sexe est une drogue comme une autre. Enfin presque. Est-ce que cela affectait mes sentiments? Pas du tout. Cela peut en choquer certains. Quand on a pas été un déglingo, on ne peut pas comprendre pourquoi l’autodestruction est si puissante.

Et puis la fin de l’été est arrivé. Et l’accident. Un virage. Le choc. L’hôpital. Je n’ai été averti qu’un peu après. Entre-temps, lui était allé la réconforter. Il était présent. La famille le connaissait et l’appréciait. C’était un gars honnête et droit. Rien à voir avec moi. Céline a réalisé que dans ces moments, il valait mieux avoir quelqu’un comme lui à ses cotés. Elle avait surement raison. Je ne suis bon que pour la fuite. Sa décision est prise: je dois m’en aller. Je n’ai d’ailleurs que trop squatté son appartement et sa vie. Pour que cela soit plus facile, elle me demande de partir avant qu’elle rentre. Mais je n’ai nul part où aller à part rentrer sur Paris. Je joue donc la montre. Je réalise bien que si j’ai une carte à jouer, c’est en face à face.

Je n’ai donc pas bougé quand elle rentre. Elle demeure ferme sur sa position. Elle fait en sorte de ne pas rester à l’appart seul avec moi. Je ne vais pas tenir bien longtemps. Alors j’essaie d’argumenter. Mais tout ce que je dis ne fait que m’enfoncer d’avantage. J’en suis bien conscient. Et dans ma tête, ça ne cesse pas de tourner. Je me retrouve seul un après-midi. Mon stress tourne à la panique. Je ne vois aucune issue. Je vais perdre et rien de ce qui va sortir de ma bouche ne va m’aider. Bien au contraire. Ca tourne à toute vitesse. Je suis en surrégime. Et puis tout à coup. Cloc. Il y a comme un claquement. Et puis plus rien. Je viens de m’éteindre. Je suis vide. Lentement je glisse du canapé et me retrouve sur le carrelage froid. J’ai les yeux grands ouverts. Je ne pleure pas. Je suis juste éteint.

Il faut savoir que j’ai un lourd passé de mutisme. Enfant, je me terrais dans le silence. Incapable de gérer certaines situations, d’expliquer des choses simples. Je ne parlais pas aux inconnus. La sonnerie du téléphone me terrifiait. Adolescent, j’étais incapable résoudre des situations problématiques par le dialogue. J’avais peur de l’autre. Ce mutisme a duré longtemps. Il s’est peu à peu transformé en un lourd handicap du langage. Cela m’a handicapé dans mes études. J’ai toujours compensé par un univers intérieur. Tous ceux qui me côtoient se sont rendu compte que j’avais des problèmes de communications. Parce qu’en dehors de cela, j’arrive à donner le change et avoir l’air normal, cela les irrite et ils pensent que je le fais exprès. Que c’est pour nuire que j’agis ainsi. Alors qu’en réalité, je suis terrassé par mes blocages. Incapable de réagir. Si j’ai choisi l’exemple avec Céline, c’est parce que ce jour là, j’ai vraiment eu peur. Reprenons le récit.

Je reste un long moment par terre sans bouger. Et puis voilà, qu’il y a du bruit dans l’escalier. Encore quelques secondes et je vais être délivré. Elle entre avec ses amis et me trouve ainsi. Ils sont partagés entre rire et colère. Ils pensent que je tente le tout pour le tout. Elle appelle une ambulance. Ils m’emmènent. Me voilà seul avec les ambulanciers. L’un d’eux me dit:”si tu parles pas, on va te faire un lavement.” avec un ton menaçant. Il ne fait que me terrifier d’avantage. Je veux juste qu’on me laisse tranquille. C’est tout. Voilà que je me retrouve sur un lit dans le couloir des urgences avec une perf dans le bras. En plein courant d’air. J’entends tout ce qui se passe autour de moi. Je vois l’agitation. Cela n’arrête jamais. Or, j’ai juste besoin de calme. Pas de tout ce bruit. Je passe des heures ainsi. A attendre d’être au calme. De temps en temps quelqu’un tente de me parler. Sans succès. Et puis voilà qu’au bout d’interminables heures, la nuit tombe et l’on me déplace dans une chambre non loin de là. Enfin au calme. Doucement, je me remets à réfléchir. J’ai peur. Peur de rester ainsi. Coupé du monde. Je n’ai pas fermé l’oeil. Les heures passent sans que personne ne me visite. Une larme coule sur ma joue. Et puis voilà qu’une étincelle de vie renait en moi. Je dois me battre. Je dois revenir. J’ouvre la bouche. Avec un effort infini, j’en sors des sons. Je suis donc vivant. Je n’ai jamais été si heureux qu’à ce moment là. Je finis par me lever. Je n’ai plus de raison de rester là. Je vais voir un infirmier. Il est très surpris. Je le rassure. Tout va mieux. “Vous ne pouvez pas partir comme ça, monsieur.”

Le lendemain matin, Céline vient me chercher et nous rentrons en tram. Elle n’en mène pas large. Elle se sent responsable. La psychiatre a été très dure avec elle. C’est ainsi. Que voulez-vous. Dans ce genre de situation, les gens sont démunis. Y compris les spécialistes. Et puis je suis rentré sur Paris. C’est surement ainsi que ma propre mère m’a quitté ce 15 Aout 2013. Elle est passé de l’autre coté, mais n’est jamais revenu.

Peut-être qu’un jour, cela pourrait m’arriver de nouveau. Voilà. Sachez-le. Vous qui m’aurez lu, cela pourra vous aider à faire face à la situation. Cet article est une sorte de testament. C’est aussi une garantie pour moi de rassurer chacun et que vous sachiez que vous n’êtes pas responsables. Si cela doit arriver. Rien ni personne n’aura pu l’empêcher.

Paix sur vous.

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