Dominique Mourad

Dominique Mourad

Dernières modifications le 12 septembre 2017·8 minutes de lectureEnregistrer

Ça y est, l’été est fini. Ils sont tous rentrés. Aujourd’hui je suis obligé de tourner pour me garer. Je trouve enfin une place dans la rue du dessus. Cela fait un bon moment que je m’y étais pas garé. Demain, c’est l’Aïd. L’association sera fermée le samedi. Voilà donc un week-end de trois jours qui se prépare. Je compte bien profiter d’avoir plusieurs jours d’affilé en cette fin d’été. J’ai prévu de retourner en Normandie, d’aller un peu plus loin vers l’embouchure de la Seine. Je prendrai ma douche tôt le matin puis j’irai à la prière de l’Aïd, avant de prendre la route. Me voilà donc, dans mon camion à bricoler en cette fin d’après-midi. Une camionnette s’arrête à ma hauteur. L’homme m’adresse la parole. C’est un représentant qui est à l’hôtel sur l’avenue. Mais il ne peut rentrer dans le parking avec son véhicule et tourne dans le quartier depuis un bon moment. Il y a une place à quelques mètres. Il se gare. L’homme est très sympathique et a un fort accent du nord. Nous discutons un petit moment avant qu’il ne prenne congé après cette très longue journée sur la route et sur son stand. En rentrant chez moi, je ne peux m’empêcher de repenser à cette rencontre. A chaque fois que je croise une personne si lumineuse, il y a toujours un signe qui est lié. C’est alors que je me dis: ”Tiens, et si j’allais dans le nord, pour changer?” A ce moment là, une chaude lumière envahit la pièce pour disparaître aussitôt. Bien. Le message est clair. J’irai d’où vient ce camion avec cette tête de cochon pour logo: à Calais. Un représentant en charcuterie me sert de guide: quelle ironie!

La route est longue. Première étape à Berck. La mer est à marée basse. La plage est plate, donc immense. L’eau est à plusieurs centaines de mètres. Ça change de la Méditerranée. Moi qui d’habitude entreprend des marches de plusieurs heures et déteste rester en plan, me voilà planté au milieu de la plage, les pieds dans l’eau, les yeux perdus dans le vague. La mer remonte. Je la suis un moment puis reprend ma route, direction Boulogne. Juste avant d’arriver, c’est Outreau. Le nom résonne. Un nom entaché à jamais. Pourtant personne ne sait vraiment où c’est Outreau. Eh bien Outreau c’est là, accolé à Boulogne, à deux pas de la mer. Mais pas envie de s’arrêter. Cela n’a rien de rationnel, mais c’est ainsi. La ville de Boulogne est assez grande et agréable. Il y a un port de plaisance et de commerce. Des vieilles pierres, des rues commerçantes. On peut y venir pour le tourisme. Après avoir fait le tour de la ville, je me dirige vers la mosquée qui est à la sortie nord. La rue s’achève sur quelques maisons individuelles. Ensuite, c’est la campagne. Serait-ce encore une de ces adresses fantômes? Me voilà devant la dernière maison. Sur la boite à lettre, il est inscrit: EIBR. I est pour Islam, me dis-je. Pourtant aucun signe de vie et il est déjà 20h30. Pas un qamis à l’horizon, ni une naissance de barbe. A quelques minutes de l’adhan, je me dis qu’il ne sert à rien de rester plus longtemps devant cette porte fermée. Sur l’appli de recherche de mosquée, il y a une autre adresse à 1 km 5 de là. Essayons toujours. Me voilà dans la rue indiquée. L’ambiance a changée radicalement. Des tags. Des murs écroulés. Des gravats et des déchets de toute sorte. Le quartier fait peine à voir. Je finis par me dire en moi-même: ”Il y a eu la guerre ici?” Si il y a un lieu de prière dans ce coin, ce sera certainement dans la cave d’un immeuble. Je ne suis pas trop rassuré, mais je décide d’utiliser les dernières minutes qui me restent pour trouver quelqu’un qui saura me guider. Et puis voilà qu’au loin, je vois un africain vêtu d’un qamis. Mais il ne se dirige pas vers un bâtiment mais vers sa voiture. Je l’aborde. Il m’explique que dans ce quartier, il n’y a rien et que j’étais au bon endroit. Comme le temps presse, plutôt que retourner au camion, je lui demande de m’emmener. Cette fois, c’est ouvert. Il entre dans la salle de prière tandis que je pénètre dans la salle des ablutions. Il y a là deux hommes au fond de la pièce. L’un se tient face au mur la tête baissée. Ses cheveux décolorés et abimés, son corps recroquevillé, me font penser à un sans domicile fixe. L’autre homme, bien plus jeune, se tient sur son coté et lui verse de l’eau sur la tête. Je suis un peu intrigué par cette scène un peu inhabituelle qui ressemblait, avec le recul, à une sorte de baptême. Mais sur le moment, je n’avais pas vraiment envie de m’attarder sur un cas social et j’étais pressé d’aller aux toilettes. Je ressors puis fais mes ablutions. Je rentre dans la salle de prière. Il y a un attroupement autour de l’homme. Quelques hommes le pressent de questions. Ils semblent sur la défensive. Autant ne pas ajouter à ce trouble. Je les contourne sans ralentir. “Je ne bois pas d’alcool” dit l’homme d’une voix quelque peu éraillée. Aïe, me dis-je. J’espère qu’il ne va pas poser de problèmes. Le groupe finit par se disperser alors que je finis mes deux rakats. L’imam s’avance. Le rang se forme. Trop à gauche au goût de l’imam. Il demande à certains de venir se mettre à ma droite. Et surtout, il demande au vieil homme de se placer à coté de moi. Une histoire de solidarité de convertis en gros. L’homme a une haleine lourde et le souffle haletant. Je le sens un peu mal à l’aise. Après s’être péniblement prosterné, il se redresse sur les genoux et reste vertical. Il ne peut pas s’asseoir sur ses talons.

La prière se termine. L’imam se tourne vers moi. Il me confie l’homme pour lui prodiguer les premiers conseils en Islam. Je ne suis pas très enthousiaste. J’ai un peu l’impression qu’on se débarrasse de lui. Après tout, je ne suis qu’un inconnu de passage. Nous échangeons quelques banalités. Je ne suis pas trop inspiré. Nous finissons par nous lever pour ne pas troubler les autres et nous nous dirigeons vers le fond de la salle.

“Je m’appelle Dominique mais tout le monde m’appelle Mourad.” A ce moment là, l’homme qui m’a accompagné à la mosquée vient se joindre à nous. Son prénom est Slimane. Boulonnais depuis 33 ans. Mourad explique que celui qui l’aidait à faire ses ablutions est un réfugié afghan qu’il héberge chez lui depuis un mois. Depuis tout ce temps qu’il côtoie des musulmans, il a enfin décidé de franchir le cap. Ce soir, il a prié avec ses frères pour la toute première fois. Il explique le choc qu’il a eu en visitant la jungle de Calais. En quelques phrases, il résume sa vie. Il a fait de la prison. Il a été infirmier en hôpital psychiatrique pendant plusieurs dizaines d’années. Voilà un homme qui a été à l’école de la patience. “C’est vrai que je suis patient, répond-il. J’ai passé pas mal de temps à fabriquer des maquettes.” Je ne peux m’empêcher de repenser au passage du film Le dîner de cons. Il énumère toutes les épreuves de la vie. Mais il ne fait pas mention d’une femme ou d’enfants. Pourtant, voilà bien qui forge le caractère. Une vie tournée vers les autres, mais pas les siens. Ou alors, il préfère ne pas parler des siens. A présent que nous nous faisons face, il plonge son regard dans le mien. Il y a cette lueur qui émane de cette carcasse.

Pas vraiment rassuré d’avoir laissé mon camion dans l’autre quartier, je décide de le ramener dans le parking en face pour passer la nuit proche de la mosquée. J’emboite le pas de Slimane. Je suis alors persuadé de revoir Dominique/Mourad pour Isha. A tout à l’heure! Mais ni l’un ni l’autre ne seront là. Tant pis. Ce sera pour demain matin. En partant me coucher, je ne peux m’empêcher de penser que j’aurais bien aimé rester avec eux d’avantage. Je suis resté sur ma faim. L’impression d’être passé à coté de quelque chose. Le lendemain matin, ils ne sont pas venu. Je reprend ma route. Je ne cesse d’y penser.

A Calais, les mosquées étaient désespérément vides. L’une d’elle était même fermée pour fajr. Je suis repassé par Boulogne dans l’espoir de les revoir. Tout le monde s’est levé. Contre le mur de droite, il y avait le vieux Slimane. Je suis allé le voir. Il ne les a pas vu non plus. Mais il est persuadé qu’ils repasseront car le réfugié afghan est un habitué des lieux. De l’autre coté de la pièce, un homme fait réciter le Coran à de jeunes enfants. Une voix fluette et hésitante égrène les versets. Je reconnais At tur (52). Cette sourate qui est le cœur de ces dernières années. C’est signé. Mourad est donc entre les mains de Slimane. Je n’ai rien de plus à faire ici. Je ne suis qu’un témoin.

Dominique Mourad: désiré du Seigneur.

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