Shams & Maissa

Shams & Maissa

Dernières modifications le 28 décembre 2018·11 minutes de lecture

L’histoire que je vais vous raconter est connue d’un grand nombre de gens autour de moi car elle s’est étalée sur une longue période de temps. Je ne vais donc trahir aucun secret. Si je choisis de la rendre public, ce n’est pas pour l’histoire en elle-même. Il s’agit en réalité d’une parabole. Je vais donc tâcher de la rapporter de la manière la plus factuelle possible. Je serai susceptible de rajouter des détails ultérieurement, comme souvent je le fais, alors que ma mémoire se rafraîchit.

Tout commence par la rencontre d’une jeune femme sénégalaise en 2008. Vous pouvez trouver ses photos en bonne place dans la galerie. A ce moment là, j’étais encore dans ma vie d’avant et elle aussi. Nous nous sommes tournés autour. Perdus un peu de vue, puis retrouvés en 2012. Nos chemins avaient pris une direction spirituelle similaire au même moment. Je ne vais pas raconter tout ce qui s’est passé maintenant. Ce n’est pas le sujet. Mais vous comprendrez bien que c’est quelqu’un dont j’étais très proche. Vers la fin de l’été 2013, alors que ma mère entamait son séjour en clinique psychiatrique et que j’avais tenté sans succès de me changer les idées en descendant quelques jours à Montpellier (j’avais attrapé un torticolis de nervosité qui m’a bloqué pendant 5 jours), elle m’appelait pour un ami. Un ami roumain, fraîchement débarqué de Roumanie et qui avait nul part où aller. A ce moment là, j’étais donc au plus mal. Epuisé, démoralisé, sous pression de l’équipe psychiatrique, à deux doigts de péter un cable. Bref, on ne pouvait pas faire pire moment. Mais j’acceptais. Et voici que l’homme débarquait chez moi. Il vous faut bien comprendre que je vis dans un studio de 28 mètres carrés. Autant dire qu’héberger un inconnu chez moi est très envahissant. Il n’y a aucun moyen de s’isoler. Très vite, il comprend mon état et décide de me laisser tranquille après avoir passé une première nuit. J’avoue, c’est une délivrance, même si cela m’ennuie beaucoup de le voir partir sans savoir où aller. C’est alors que j’ai une idée. Je lui propose de squatter dans l’appartement de ma mère qui est donc inoccupé à ce moment là. Je le préviens que c’est dans un état lamentable et qu’il va y avoir du boulot. Mais ce sera toujours mieux que d’être à la rue et au moins il aura des clefs, une salle de bain et une cuisine. L’appartement est grand, il y aura toujours moyen d’aménager un espace confortable. A vrai dire, je suis heureux qu’il me tienne compagnie à ce moment là. J’ai vraiment besoin de quelqu’un. Je remercie le Créateur de m’avoir envoyé cet homme à ce moment là. Gloire à Dieu. Grâce à lui, je vais donc entamer la lourde tâche d’évacuer un grand nombre de choses. Aller-retour incessants aux poubelles. Emmaüs. Boite à vêtements. Nous travaillons de bon coeur. Tous les soirs je rentre chez moi et je le laisse seul. Au bout de quelques jours, je décide de rester. Je vais l’emmener à la mosquée. Je lui parle d’Islam. C’est un garçon vraiment tolérant et ouvert d’esprit. Nous allons dans la forêt et nous tombons sur un frère de la mosquée. Le hasard improbable. Un jeune musulman le prénomme Shams: Soleil. Ce prénom lui va comme un gant et lui plait. Je vois bien qu’il n’est pas encore prêt. Mais une graine est plantée. Le temps fera son oeuvre. Shams se met à travailler dans la salle de bain. Il s’épuise à la tâche. Il me propose de venir avec son père pour finir le travail. Des colocataires comme ça, on en voudrait des millions.

La suite, vous la connaissez. Je me retrouve seul dans ce grand appartement. Les psychiatres m’ont mené une guerre sans merci et j’ai complètement délaissé d’y travailler. A ce jour, je n’ai pas réussi à y faire quoi que ce soit de plus. Cela fait 5 ans maintenant. C’est vous dire l’ampleur du traumatisme. De nombreux amis m’ont proposé un coup de main. Je sais que les gens sont bienveillants à mon égard. Mais le problème n’est pas matériel. Aussi, ils n’ont jamais insisté.

Quelques mois plus tard, Shams est revenu me voir. Il a constaté que rien n’avait bougé depuis son départ. Et puis il est reparti vers d’autres aventures. Je l’ai vu dans une vidéo de Nuit Debout: il y jouait de la guitare. Il avait trouvé sa nouvelle maison. Mon amie sénégalaise m’a alors rappelé. Sachant que j’ai ce grand appartement, elle me propose de choisir entre deux personnes: une jeune et jolie étudiante scandinave et un réfugié sénégalais qui se fait expulser de son foyer. En tant que croyant, en réalité, il n’y avait pas de choix. J’ai donc accepté le réfugié. Je l’avais déjà vu une seule fois et il ne m’avait pas fait bonne impression. Bien trop sombre, et ce n’était évidemment pas, une question de couleur de peau. Tout le monde l’aura bien compris. Au début, j’avoue, j’y ai cru. J’ai même tenté de lui donner des cours de français. Je l’emmenais à la mosquée tous les matins. Je le nourrissais. Il avait ses clefs et sa chambre. Mon amie avait négocié avec lui qu’il participe aux frais à hauteur de 100 euros par mois. C’est loin de ce que coûte un foyer avec la nourriture. Une place en foyer doit être aux environs de 100 euros et les repas reviennent à 1 euro 50. Les prix sont variables suivant l’emplacement et le confort. Mais ça tourne toujours autour de ces valeurs. Il ne s’agissait pas pour moi de me placer en vendeur de nuit qui profite de la misère. Je ne tenais pas spécialement à recevoir de l’argent. Je souhaitais avoir de la compagnie avant tout. Et avoir un musulman traditionnel à la maison était une bonne idée. Il me semblait que l’on pouvait échanger énormément. J’ai vite déchanté. La communication était très difficile malgré le fait qu’il soit sur le territoire français depuis maintenant 7 ans. J’avais vraiment du mal à le comprendre. Il m’est déjà arrivé de rencontrer des gens qui sont arrivé en France depuis 6 mois et qui parlent un français tout à fait correct. Il avait pour ambition d’attendre 10 ans et qu’il aurait ses papiers automatiquement. Peine perdue pour lui expliquer que cela ne marchait pas ainsi. La seule fois où il m’ a donné 100 euros, c’est parce que c’est mon amie qui lui a donné après avoir trouvé le prétexte de lui faire réciter le Coran pour un événement particulier. En effet, Maissa connait la moitié du Coran par coeur. Et surtout, surtout, il a une récitation hors du commun. Pour être clair, tous les gens de mon entourage qui l’ont rencontré ont été choqué par son comportement social. Tout le monde s’est demandé comment je pouvais supporter de vivre avec lui. Eh bien, de la bouche de cet homme méprisé de tous, sortait une récitation coranique que je n’étais en mesure d’entendre que lors des nuits de Ramadhan, lorsque les mosquées font venir des qaris de pays éloignés. C’est simple, à un moment, j’ai mis une récitation de Abdelbassit Abdessamad sur mon ordinateur, et il a commencé à l’imiter. Oui, oui. L’imiter. De manière totalement décontractée. J’étais bluffé. Ainsi donc, voilà pourquoi il était chez moi. Cette particularité. Ensuite, il m’a montré qu’il était capable de réciter d’autres manières. Quelle bonheur. Je sentais une réelle bénédiction dans l’appartement. Et puis, il s’est tu. Et à la prière suivante, il a repris son ton monocorde et embrouillé qu’il avait à chaque fois. J’ai eu beau insisté pour qu’il fasse des efforts. Il ne voulait plus. A partir de ce moment là, nous avons commencé à nous éloigner. Le Ramadhan est arrivé. J’en ai profité pour partir en i’tikaf pour changer d’air. A mon retour, je me voyais mal continuer à vivre avec lui. Je suis donc retourné dans mon studio. Il faut dire aussi que les derniers temps, il avait tendance à ramener tout un tas d’objets. Des téléphones portables, des vélos. Et je faisais semblant de ne pas comprendre. Oui, je faisais l’autruche. Jusqu’au jour où, l’entendant pour la énième fois s’énerver sur le clavier de son ordinateur portable, je suis allé voir ce qui se passait. Je ne suis pas du genre à fouiller les affaires des gens et je découvrais le bureau encombré de cet ordi. Il vous faut bien comprendre que je suis très rigoureux dans le rangement sur mon ordi. Surtout que c’est un outil de travail pour moi. Et quand on fait des milliers de photos, avec les fichiers de travail en tout genre qui vont avec, plus les projets, il faut être ordonné. Bref, je range mon bureau d’ordi et je le maintiens à jour et optimal au niveau des performances. Je suis toujours horrifié de voir l’état des ordis des gens que je dépanne. Celui-là était spécialement gratiné. Qu’à cela ne tienne. J’y passe un bon moment et lui rend une machine propre qui ne va pas bugger toutes les 3 minutes, et ce n’est pas une image, comme elle le faisait avant. Content d’avoir rendu service, je me dirige vers ma propre machine afin de l’éteindre car je dois sortir. Freeze. Je force l’arrêt. Je tente de rallumer. Le disque dur est mort. Là comme ça, il vient de claquer sous mes yeux alors que je viens de passer tout ce temps sur le portable de mon colocataire. Je suis pétrifié. Pétrifié. A la fois écoeuré d’avoir perdu toutes mes données, mais de réaliser que la colère du Créateur vient de s’abattre sur moi. J’avais fait l’autruche, au point de cautionner le comportement de cet homme. J’avais la tête qui tournait. Je crois que c’est ce qui m’a fait définitivement le fuir. Mais je ne savais pas comment faire pour m’en débarrasser. Des frères de la mosquée m’ont proposé de venir lui faire peur. J’ai refusé. Les mois ont passés. En 2015, cela fait donc plus d’un an qu’il est là et qu’il ne m’a donné que 100 euros en tout et pour tout. Ma mère décède début aout. Je débarque dans l’appartement et lui explique la situation. Je lui demande de partir. Il ne bouge pas. Il laisse traîner jusqu’à l’hiver et invoque la trêve hivernale. Je vois bien que je suis en train de purifier quelque chose en moi. Je me soumets donc à la volonté du Créateur. Ce sera Lui qui le fera partir. Et il reste. Et il reste.

Nous voilà en 2017. 3 ans déjà qu’il est là. Le Ramadhan arrive. J’ai cet accident pendant la pleine lune et voilà que je reçois un message du syndic. Un immense dégât des eaux vient de se déclarer dans l’appartement. L’homme me demande ce que je compte faire pour régler la situation. Poussé dans mes derniers retranchements, dans une situation inextricable, je prends sur moi et décide de dépasser ma phobie du téléphone. J’appelle le syndic. Et je craque. Je n’en peux plus. Je lui raconte toute l’histoire avec ce migrant qui ne veut pas partir. L’homme est touché. Il promet de s’arranger et me réconforte. Il me dit que tout va bien aller. Je retourne à l’appartement. Il est là. A me regarder stupidement rentrer dans le salon. Il faut y aller maintenant. C’est fini. Dimanche tu n’es plus là.

Je retourne chez moi et j’attends quelques jours. Lorsque je reviens dans l’appartement c’est pour constater qu’il a débarrassé toutes ses affaires. Je cours au magasin de bricolage dans un dernier effort. J’achète un nouveau barillet et le pose.
Ça y est, enfin libre! Je crois que de toute ma vie, je n’ai jamais ressenti une telle libération d’un poids énorme. J’avais l’impression d’être léger. Léger!

Il aura fallu un dégât des eaux en plein Ramadhan pour le faire partir enfin.

En couverture, une image extraite d’une vidéo tournée dans la forêt. Shams s’est assoupi dans une cabane en bois rudimentaire construite autour d’un arbre. En position de foetus, il est dans une maison.

Paix sur les âmes de bonne volonté.

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