A la mémoire de Hans

A la mémoire de Hans

28 avril 2013, 00:28

J’ai un ami Hans, qui m’a parlé de toi. Il m’a parlé de toi, parce que personne ne te connait, personne ne sait réellement qui tu es. Il m’a parlé de toi car je dois te rendre un dernier hommage. Je dois parler de toi, car je suis le seul qui puisse le faire. Oh, tu sais Hans, cela fait si longtemps que tu es parti. Et puis je m’adresse aux gens d’ici. C’est un temps qu’ils ont oublié. Tu es né en Bavière un jour de Mai. Tes parents avaient attendus tant de temps ta venue. Que de sacrifices ils avaient consenti. Ta mère avait vécu tant de souffrance pour te mettre au monde. Elle en avait presque expiré. Mais tu étais là, tremblotant, chétif certes, mais vivant. Les années ont passées. Une épidémie de typhus a tué plusieurs enfants du village. Tu étais encore là. Et puis tu es devenu un jeune homme Hans. Tu es tombé amoureux. Elle s’appelle Birgit. Elle est belle, elle est courageuse. Comme ses parents sont morts, elle veille sur ses frères et sœurs. Elle ne va plus à l’école depuis bien longtemps. L’école, c’est pour ceux de la ville, pas pour vous. Vous, vous allez dans les champs. Vous parcourez la terre en long en large et en travers. Les souliers crottés. Un bel après midi d’été, vous vous êtes découvert l’un l’autre. Vous étiez beaux au pied de ce chêne à vous faire l’amour. Personne ne pouvait vous découvrir. C’était votre arbre, votre paradis. Vous êtes revenu souvent en cachette le cœur battant vous donner l’un à l’autre. C’était un temps où l’on devait se cacher. Les gens du village pouvait causer. Dire du mal. A la vérité Hans, tout le monde savait pour vous deux au village. Ils ne sont pas fous les vieux. Ils vous trouvaient beaux, ils étaient heureux pour vous. Ils avaient toujours un petit sourire en coin quand il vous voyait partir chacun de votre coté vers la forêt. Mais la vie est cruelle, et le monstrueux papier a été posé à la porte de la mairie. Le papier disait que les canons allaient parler. Que les oiseaux allaient s’envoler. Tu as eu une boule dans l’estomac quand tu as lu. Et puis la tête t’a tourné. Pourquoi? Les mois ont passés, puis les années. Les nouvelles du front vous parvenaient. Il était toujours question de patrie. De fierté. D’idéal. Tu ne comprenais pas. Tout ce que tu voulais c’était travailler la terre, marier Birgit et avoir de beaux enfants, comme l’avait fait tes parents avant toi.

Voilà maintenant 4 ans que cela dure tout cela. Et la lettre est arrivée. Tu l’as ouvert en tremblant. Ici, on ne recoit jamais de lettre comme celle-là. Tu savais déjà. Et puis maintenant tu avais l’age. Il va falloir partir. Tu fais ton sac, tu n’as pas pas beaucoup d’affaire. Birgit et toi, vous jetez dans les bras l’un de l’autre. Tant d’homme de la région sont parti et ne sont jamais revenu. Tu sers fort. Elle te glisse à l’oreille qu’elle a lu qu’il n’y en avait plus pour longtemps, que tu vas revenir vite, qu’elle priera pour toi. Un dernier baiser et tu tournes le dos. Ne pas regarder en arrière. C’est trop dur. Tu es monté dans le camion et tu as quitté le pays.Mais tu n’as pas laissé que Birgit en partant. Tu ne le sais pas. Puis ils t’ont donné ton paquetage. Tout est usé jusqu’à la moelle. Les chaussures sont bien trop petites, elles te font souffrir horriblement. Le sergent t’annonce une bonne nouvelle: tu vas partir au front très vite, là-bas, tu n’auras pas à attendre très longtemps avant de trouver une paire à ta taille. Le mieux, c’est de demander la pointure quand le camarade est vivant. C’est plus pratique. Tu as pris un autre camion. Et tu as entendu la clameur monter. Cette horrible clameur. Ce son incessant. Ton coeur bondit à chaque explosion. L’homme en face de toi plonge son regard dans le tien. “Tu verras, tu finiras par t’habituer.”

Maintenant, tu as changé de chaussures, tes vêtements sont en parfait état. Il n’y a que l’embarras du choix. Tu as adressé une prière à tous. D’où ils sont, ils te remercient. Te voilà dans un bois. Enfin, quelques arbres maltraités. Tu progresses péniblement dans la terre gorgée d’eau. Toujours ce bruit incessant. Et cette odeur de mort. Une épaisse fumée envahie la forêt, bientôt tu ne vois plus tes camarades. Mais tu as recu l’ordre d’avancer coûte que coûte. Les français ne sont plus très loin. Il n’y a plus de sifflet. Plus de murmure. Juste le silence entre chaque explosion. Autour de toi, il n’y a plus d’arbre, plus rien. Que du gris. Tu entends ton coeur battre et ton nez émet un curieux sifflement. Tout à coup, tu ressens une chaleur dans ton dos. Les flammes te dépassent. Tu n’as rien entendu, tes tympans ont éclatés. Tu es en feu. Tu te roules par terre. Tu tombes dans le vide. Tu rouvres les yeux, les flammes ne sont plus. Un homme se penche vers toi, il est français, il t’a couvert de son manteau pour t’éteindre, il ne supportait pas le spectacle. Il te dit que tu n’as plus rien à craindre, que tu es dans la tranchée, que tu vas être fait prisonnier. Il te dit surtout de tenir bon. Mais tu ne comprends rien. Alors vous vous fixez intensément l’un l’autre. Vous auriez pu être amis. Vous auriez pu vous rencontrer à Berlin ou a Paris ou sur une plage de Normandie. Vous auriez raconté des histoires de votre pays. Vous vous seriez montré des photos de vos vies. Mais ils en ont décidé autrement, ils ne voulaient pas de ceci. Ils vous ont intimé l’ordre d’être ennemis. Un obus tombe à quelques pas de vous. Vos coeurs s’arrêtent en même temps. Quelques heures plus tard la nouvelle est tombée. La guerre est finie. Des brancardiers ramassent ce qu’il reste de vous deux. Vous voilà cote à cote dans la même pièce, attendant votre destin. On t’a mis dans une boite Hans. Tu as pris le camion. Et on t’a mis dans une chapelle avec sept autres boites. Un homme est entré, il a marché jusqu’à toi, et il s’est arrêté. Voici les mots qu’il a prononcé: « Il me vint une pensée simple. J’appartiens au 6e corps. En additionnant les chiffres de mon régiment, le 132, c’est également le chiffre 6 que je retiens. Ma décision est prise : ce sera le 6e cercueil que je rencontrerai. » Ils t’ont mis sous une porte Hans, au milieu de la ville. Autour de toi, le vacarme incessant ne t’a pas quitté. Ils passent à coté de toi en t’ignorant. As tu mérité cela Hans? Ils viennent glorifier ta mort. Mais tu n’en veux pas de cette gloire. Tu voudrais bien reposer en paix parmi les tiens, ou parmi tes camarades. Peut-être même à coté de cet homme qui a pris soin de toi alors que tu allais mourir. Que t’importe, mais pas là. Pour garder le souvenir de ta mort, ils ont fabriqué la bouche d’un canon comme si ce canon venait des entrailles de la terre. Avec une flamme qui en sort menacante vers le ciel. Une flamme qu’on ne doit jamais éteindre. C’est interdit. La guerre ne doit jamais prendre fin. La flamme adresse un message dans toutes les directions. Et pour ceux qui ne passent pas à coté du canon, qui sont trop loin, qui veulent oublier, tous les mois, le mercredi à midi, on lance un cri lancinant auquel personne ne peut échapper. On sait bien qu’au 21éme siécle, en Europe, on a très peu de chance de subir un raid aérien. Mais, il faut que les hommes aient peur. Toujours peur. Pour qu’un jour, un des descendants de ceux qui t’ont envoyé mourir à leur place, puissent demander à ton arrière petit fils de suivre tes pas. Mais moi, je n’accepterai jamais ça. Aussi Hans, pour ta mémoire, pour celles de tous tes camarades qui sont morts, de cette mort aussi atroce qu’absurde, Nous allons mettre un terme définitif aux agissements de ces sombres individus. Et alors, enfin, tu reposeras en paix.

Les commentaires sont clos.