Agnès-Mariam

Agnès-Mariam

vendredi 9 décembre 2016 17 lectures

Si mes connaissances théologiques proviennent d’internet en grande partie, ma foi, elle, est née dans la rue au milieu de la foule. C’est au départ une petite étincelle, un ressenti, qui va, avec le temps et les rencontres, se renforcer jusqu’à devenir un feu intérieur. L’année 2012 fut une année de mouvement. Je marchais sans cesse, avec ou vers les uns ou les autres sans à priori. Petit à petit mon ancienne vie disparaissait sans que je ne le perçoive. Parmi la grande diversité des gens rencontrés chez les Indignés, se trouvaient les membres du Cercle des Volontaires, classés complotistes pour les uns, d’extrême droite pour les autres. Que m’importait. Ils étaient animés de la même volonté de comprendre les choses et de les partager. Leur angle d’approche était plus politique que le mien, voilà tout. Le cas de la Syrie est si complexe et si profondément ancré dans le temps que chacun s’est senti concerné et envahi par la volonté de comprendre ce qu’il s’y passe réellement en passant outre la propagande de toute part qui nous parvient. C’est ainsi que le Cercle s’est interessé à la mère Agnés-Mariam de la Croix et avait réalisé son interview via internet. Une conférence était organisée par un groupe chrétien sur Paris en Février 2013. Je m’y rendais dans l’espoir d’assister à un véritable dialogue entre les communautés. En fait de dialogue, j’ai assisté à un procès de l’Islam en son absence. Un entre-soi. Les organisateurs se servaient du témoignage de la mère pour émouvoir les chrétiens parisiens quant à leurs homologues syriens. Nulle quête réelle de vérité, de démarche spirituelle, de remise en question. Il ne s’agissait que d’une levée de fonds. Le christianisme est seul vérité car les nôtres sont martyrs. Les parisiens deviennent donc martyrs par procuration. L’affaire est entendue. Bien sur, je suis le seul musulman de la salle. Et j’entends le faire savoir. Non pas en étant agressif mais en étant ferme sur mes convictions. Si certains ont été surpris de ma présence et n’avaient aucune envie de dialogue, d’autres m’engageaient dans une joute théologique. Rien de bien constructif. Aucun dialogue n’était donc possible.

Mais comme je le disais à l’époque, Agnès-Mariam avait tenu un discours a en faire trembler les murs. De ma vie, j’ai rarement observé une telle élocution. Est-ce son charisme qui a effacé ses propos? C’est tout à fait possible. Peut-être qu’au fond, les gens n’entendent que ce qu’ils veulent bien. Les orateurs ne sont que des supports visuels. Ses mots allaient bien au delà de la pensée étriquée du public présent. Elle, la religieuse, avait une vision bien moins dogmatique que ces laïcs. Les musulmans, elle les connaissait, puisqu’ils composaient l’essentiel de ceux qu’elle hébergeait dans son monastère au dépend de sa propre sécurité. Après quelques discussions qui m’avaient quelque peu découragé, je me disais que j’aimerais bien discuter avec elle. La salle était noire de monde. J’imaginais rencontrer des difficultés à l’approcher puisqu’elle était le clou de la soirée. Il n’en fut rien. L’instant de notre rencontre fut hors du temps. Au moment où je me rapprochais, la foule s’est curieusement écartée. J’étais alors à plusieurs mètres d’elle et elle a tourné les yeux vers moi. Nous nous sommes fixés du regard. Elle semblait m’attendre. J’ai parcouru les derniers mètres et je l’ai salué. Tout a disparu autour de nous. Nous nous sommes mis à nous parler comme si nous nous connaissions déjà. Au bout de quelques minutes, nous avons été informé que la salle allait fermer. La soirée se prolonge dans un restaurant du quartier. Nous continuons à discuter alors que nous montons l’escalier qui mène dehors. Elle me demande si je suis soufi. Selon elle, le soufisme parait être la seule voie de Salut en Islam. Je lui assure que non. Dehors, il y a un attroupement devant la porte. Je la laisse converser avec un groupe. Nous échangeons nos adresses mails. Mon téléphone sonne. C’est un ami que je connais depuis 2001. Il m’annonce qu’il veut se convertir à l’Islam. Très enthousiaste, j’entame une longue conversation avec lui dans la rue tandis que le groupe des organisateurs pénètre dans le restaurant. Je me vois mal me mêler à eux. Je ne connais personne. Cet appel ne me dérange pas. Il dure environ une heure, puis je rentre chez moi.

J’écris un mail à Agnès-Mariam. Elle me répond quelques heures plus tard. Voici ce qu’elle écrit en introduction: “Cher Stéphan, je t’ai cherché l’autre jour mais tu avais disparu. J’ai beaucoup apprécié ton discours. Je ne crois pas que j’ai changé de politique pour la bonne raison que mes positions ne sont pas de finalité politique mais éthique. Saint Paul dit : »le spirituel juge de tout et n’est jugé par personne », dans un sens mystique.” A mes questionnements sur le fait de me rendre en Syrie pour y être utile ou témoin, elle me le déconseille. Nous échangeons sur le contenu de la conférence et l’organisation. Je continue néanmoins à me demander si je dois prendre le grand large.

Dans les jours qui ont suivi, j’ai trouvé des cartons remplis de livres juste devant chez moi. Je comprenais que ma période à être sans cesse en mouvement était terminée et que le temps était venu de consacrer mon temps à l’étude. L’essentiel des articles théologiques sur mon Facebook commence justement à partir de cette période.

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