Bo Derrick

Bo Derrick

Dernières modifications le 1 octobre 2014·6 minutes de lecture

Tandis qu’Yves Calvi entouré de ses mêmes éternels invités donnait de sa voix en replay sur l’ordinateur, de l’autre coté de la pièce le robinet CNN coulait en permanence dans un brouhaha insupportable. Pris entre les deux, il y avait de quoi devenir fou. Si j’arrivais à faire taire facilement le héros des ménagères, l’organe de propagande impérialiste continuait son agression physique sonore imperturbablement. Un jour, j’arrivais passablement tendu par l’actualité de manière générale. J’aurais aimé aspirer au calme. Je ne faisais que m’énerver d’avantage. Je réalisais alors à quel point le spectacle son et image de la chaine américaine était taillé sur mesure pour entretenir, voire augmenter la tension. Puisque éteindre la télévision paraissait être un acte sacrilège, je tentais un compromis en zappant sur un documentaire animalier. Heureusement, ce n’était pas le 612ème épisode du clan des suricates, mais un reportage sur les baleines. Les baleines, ça n’a pas de pattes, ça flotte, ça mange du plancton. Autant dire qu’au bout de quelques secondes, je me suis calmé. Pourquoi ne pourrait-on pas passer quelques instants ensembles en parlant et en mangeant comme dans n’importe quelle famille? Le narrateur nous explique alors que la mère baleine donne à téter à son enfant 200 litres de lait par jour.

Et là elle me dit: « Peut-être que je n’aurais pas du te donner à téter quand tu étais petit. »

J’étais abasourdi. Que l’on soit énervé après quelqu’un je peux le concevoir. Que l’on lui reproche ses défauts ou des erreurs qu’il a pu commettre sans prendre de gant comme souvent cela peut arriver en famille. Mais balancer une telle phrase, qui n’apporte rien, qui ne sert qu’à blesser, je ne pouvais l’admettre. Je me suis levé en hurlant pour prendre mes affaires. Elle s’est alors interposée pour m’empêcher de partir et implorer ma pitié.

J’ai compris qu’elle ne regrettait pas ses mots parce qu’elle saisissait leur gravité mais parce qu’elle réalisait que cela pouvait lui nuire. Je lui ai dit que je n’étais pas dupe. Elle a répété: « Pitié, pitié! »

Que faire face à quelqu’un qui vous a fait tant de mal et qui continue à vous en faire tant, et dont vous réalisez qu’il n’a aucune notion de ses actes?

Parler n’est pas possible, et puisque la violence est exclue, il ne reste que les cris.

Début 2012, je suis dans l’euphorie de ma prise de conscience. J’ai repris contact avec tout un tas de monde. Je me sens particulièrement libéré.

S’il existe bien une personne avec qui je ne partage rien, c’est bien elle. Lui révéler la tournure qu’a pris ma vie, ainsi que ce que je sens de ce que Dieu veut de moi, serait une révolution. Et puis elle qui semble s’inquiéter tant de mon avenir, ce serait une manière de lui ôter ses craintes.

Assis à la table du salon, je réfléchis à la question de savoir si je lui parle ou pas de tout ce qui m’arrive tandis qu’un énième épisode de Derrick passe à la télévision. Parler ou garder le silence?

Au même moment, le personnage de la série prononce les mots: « Exode 21,24: Oeil pour oeil, dent pour dent. »

J’étais stupéfait. La réponse venait de tomber comme un couperet. Je devais donc garder le silence.

Je n’ai donc jamais abordé le sujet frontalement. Toutefois, je plaçais régulièrement des phrases destinées à éveiller la curiosité. Je me serais alors fait un plaisir de répondre à toutes ses questions.

Il me faut donc ajouter ici une autre anecdote qui n’a aucun rapport avec la télévision mais qui se place directement dans l’esprit du signe de Derrick.

Cette histoire prend place vers la fin de l’année 2013. Ma mère était en clinique psychiatrique depuis plusieurs mois. Si les premiers temps avaient été durs, elle connaissait à présent un mieux. Elle parvenait à avoir une conversation suivie et elle tenait des raisonnements. Bien sur, il arrivait toujours ces moments où elle déconnectait de la réalité ou bien où elle faisait une crise de paranoïa. Même si elle avait perdu son autonomie, il était tout à fait envisageable qu’elle puisse retourner vivre chez elle et non dans un établissement de soins. Une procédure fut donc engagée pour la faire progressivement sortir. J’étais la seule personne qui puisse la prendre en charge. Comme il était hors de question qu’elle retourne dans son appartement quasi insalubre, j’ai donc préparé mon propre appartement en espace sain et confortable pour une personne dans son état. Le programme suivait son cours, elle dormait une nuit chez moi toute seule grâce aux sédatifs.

Un après-midi, au moment de la raccompagner à pied à la clinique, je décidais de rentrer avec elle dans l’église du centre ville qui était plus ou moins sur le chemin. Il était évident que je n’allais pas l’emmener à la mosquée. Je sais qu’elle a eu une vie heureuse à l’église dans sa jeunesse, et qu’enfin elle a toujours apprécié visiter les églises qui sont avant tout des lieux de recueillement et de silence. C’était avant tout dans l’esprit d’être dans un lieu calme et reposant où elle puisse quitter ses peurs qui avait justifié mon choix.

Nous arrivons sur la place de l’église. Au moment même où nous quittons le trottoir pour nous diriger vers la porte principale, nous croisons le rabbin de la synagogue voisine qui regagne sa voiture mal garée sur la place. Celui de:https://www.facebook.com/notes/stephan-pain/je-suis-pass%C3%A9-%C3%A0-la-radio/10151995870242645 L’épisode est arrivé trois mois plus tôt, je suspectais ma mère de s’être converti au judaïsme à cause du courrier reçu dans sa boite aux lettres d’une part (invitations aux fêtes juives et demandes de participation à diverses œuvres de charité) et surtout parce qu’elle a des origines juives (son nom est UZAN: nom juif tunisien typique qui signifie peseur). Le rabbin avait visité ma mère à la clinique dans l’après-midi de Roch Hachana. Le croiser à ce moment précis, voilà un signe fort.

Elle accepte de me suivre à l’intérieur et nous allons nous asseoir sur les bancs derrière l’autel. Elle maugrée quelque chose, se lève et sort bien plus vite qu’elle n’accepte de se déplacer généralement. Inutile d’insister, je la rejoins dehors, je lui redonne le bras et nous repartons en direction de la clinique.

Nous sommes alors dans une rue semi-piétonne qui mène au parc de Bois-préau. Les gens y marchent donc sur toute la largeur. Nous croisons un couple avec un jeune garçon. C’est alors que celui-ci, alors qu’il a l’espace de plusieurs mètres pour passer, brandit son épée en plastique et passe entre ma mère que je tiens pas le bras et moi. Son père, observant la scène, est tout aussi surpris que moi et lui fait une réflexion.

La symbolique de l’épée brandie par l’innocence entre nous est un signe fort qui s’interprète immédiatement.

Selon moi, le jugement était tombé. Il n’y avait plus rien à espérer. D’ailleurs, à cette période d’accalmie, a suivi une période de rechute. Elle s’est de nouveau enfoncée dans sa maladie et l’idée d’un retour chez elle fut totalement abandonnée. L’équipe médicale a également baissé les bras et a cherché à se débarrasser d’elle plutôt qu’autre chose. Je parlerai surement du milieu psychiatrique dans un prochain article. Il y a beaucoup à dire.

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