Bribes

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Dernières modifications le 2 octobre 2014·10 minutes de lecture

Les émissions de télé-réalité où des gens déballent leurs vies devant tout le monde me font vomir. Bien sur, il y a une réelle volonté de tirer des enseignements des histoires qui bénéficient au plus grand nombre. Mais il n’en demeure pas moins que les producteurs de telles émissions profitent de l’effet quart d’heure de célébrité d’une part et d’un voyeurisme malsain d’autre part. La vie des gens ne s’arrêtent pas lorsque l’on appuie sur le bouton de la télécommande pour éteindre le poste. Le plus dur, ce n’est pas écouter et tenter une analyse rapide qui ne peut être biaisée puisque les formats des émissions empêchent une exposition en profondeur des situations, c’est plutôt d’effectuer un suivi et d’apporter son soutien sur le long terme. C’est la base du lien social. Les amis ne sont pas là que pour partager des moments de loisirs. Le besoin de porter ce type d’émission à la télé démontre que le lien social est affecté gravement dans notre société.

Pour ma part, je me suis toujours appliqué à ne pas me faire plaindre ou à me faire légitimer dans mes idées par mon vécu émotionnel. Si j’en viens à mettre par écrit et à rendre public le lien qui m’unit à ma mère, c’est que je suis arrivé au bout d’un processus. J’ai repoussé l’échéance à son maximum. A présent, je ne le peux plus. Des éléments cruciaux manquent dans mon histoire et ceux qui me lisent, n’ayant pas tous les pièces en main, ne peuvent reconstituer le puzzle.

Je rappelle au passage que je suis un scientifique et non un littéraire. Je lis peu et je n’ai jamais vraiment écrit avant 2012. Mon style est dépouillé et maladroit, il témoigne du fait que j’écris généralement mes textes d’une seule traite sans les reprendre. J’ai dans mes contacts, de véritables écrivains et je les envie par cette manière qu’ils ont de jouer avec la matière des mots. Il ne me reste que le vécu et les émotions brutes. Ce qui est déjà énorme.

Ce qui va suivre sera surement repris en plusieurs fois selon comment mes souvenirs me reviennent. Je ne garantis rien d’autre qu’un témoignage brut et partial.

Elle n’a jamais aimé faire la cuisine. Mais il faut bien se nourrir. La plupart du temps, je me retrouvais seul devant mon assiette. J’ai pris l’habitude de manger les crudités sans sauce. Je dois faire parti de ces rares personnes qui mangeait mieux à la cantine que chez lui alors que tous mes camarades se plaignaient. Le plus pénible, c’est lorsqu’elle se mettait en tête de me faire des poissons panés et des pommes noisettes surgelés. Pour, je ne sais quelle raison étrange, il fallait toujours manger les surgelés ensemble. Comme un rituel. Malheureusement, si poissons et pommes étaient brulés en surface, ils demeuraient gelés à l’intérieur. Je me souviens de ces interminables batailles où il fallait lui redonner jusqu’à trois fois mon assiette pour parvenir à manger normalement. Si je suis parvenu à force de travail à vaincre quasiment tous mes défauts d’élocution, force est de reconnaitre que j’ai toujours un problème avec la nourriture. Je mange trop vite. Il faut dire que la nourriture ne vous répond pas, il n’y a pas d’échange. Il est plus difficile de progresser. Ceux qui partagent ma table et constatent ce problème, choisissent le silence ou sont désobligeant. Au choix. Parfois, il m’arrivait d’être malade, comme une fois après avoir mangé une quiche. Ce n’est que bien des années plus tard, que j’ai compris pourquoi alors que, dans ma propre cuisine, je lui demandais naïvement combien de temps les oeufs se gardait. Elle me répondit: » Il m’arrive d’en garder pendant 6 mois. Il n’y a pas de date limite. »

Je n’ai pas de souvenir avant mes 4 ans. Je sais que j’allais à la maternelle qui est situé à coté de l’appartement de mes grands-parents dans le 13ème arrondissement. J’ai donc vécu chez eux pendant au moins un an. Ensuite, j’allais à la maternelle à Rueil, mais tous les week-ends, ainsi que les vacances, je les passais chez eux. Le matin, je ne voyais pas ma mère et allait à l’école tout seul. Je rentrais après l’étude à 18h. Je devais me coucher vers 20h. Ce qui faisait que je ne voyais donc ma mère que les soirs de semaine d’école. Et ce, jusqu’à mes 10 ans. Si les premières années, elle m’accompagnait dans les transports, ce ne fut pas le cas dans les dernières. J’ai donc du me retrouver seul dans le métro alors que je n’avais pas 10 ans. Je n’avais pas d’ami à Paris. Je passais mon temps à jouer seul tandis que mes grands-parents menaient leurs vies. Je ne manquais pas de jouets. Ils arrivaient aux dates prévues selon la rigueur d’un métronome. J’en prenais grand soin.

Les grandes vacances, je rejoignais mes grands-parents dans leur caravane de Fréjus. Elle n’a pas bougé pendant 40 ans. Peut-être consciente que passer deux mois de vacances avec des retraités pouvait ne pas être épanouissant pour moi, lorsque j’allais au collège, je profitais des offres de colonies de vacances du comité d’entreprise de la Société Générale pour partir avec des jeunes de mon âge pendant le mois de Juillet. Mon intégration dans ce genre de contexte ne fut pas toujours facile. Mon hygiène me fut souvent reproché. Je parlerai de ce point plus tard.

Pour en finir avec le chapitre lieu de vie, il me faut donc dire qu’à partir du moment où je n’allais plus chez mes grands-parents pour les vacances, à la période du collège, je restais seul à la maison en compagnie de la télévision. Tandis que le week-end, ma mère participait à une antenne de la protection civile et que je passais mes dimanches entiers dans une des caves des tours de Pablo Picasso à Nanterre avec pour seule compagnie le standardiste qui répondait aux appels de détresse. L’ambulance ne revenait que très rarement au PC. La semaine, elle multipliait les activités extérieurs en soirée. Je me souviens, il y a quelques années, qu’elle a eu un éclair de lucidité et dit: « Je n’ai peut-être pas été très présente dans tes premières années de collège. »

Je suppose qu’elle fait référence à l’année de cinquième. Il faut quand même souligner que durant les années de CM1 et CM2, j’étais largement premier de la classe avec une moyenne générale oscillant entre les 17 à 18. Les félicitations ont suivi durant l’année de sixième. Le conseil de classe s’est contenté de me faire un avertissement de travail l’année suivante, sans s’intéresser d’avantage à mon cas. Ce n’est qu’en quatrième, qu’une professeur d’espagnol que je n’avais que deux heures par semaine, vint me voir entre deux cours pour me demander comment se passait ma vie. J’ai dit que tout allait bien. Elle n’a pas insisté. Personne d’autre n’est venu me voir. A la fin de l’année de troisième, j’étais devenu un élève médiocre auquel on conseillait judicieusement une orientation technologique.

Mon manque de maturité affective est devenu réellement handicapant au lycée. Fin de seconde, j’étais effectivement orienté vers une filière technologique: F3, électrotechnique. (STI3) C’est à partir de ce moment là que j’ai cessé d’être une victime.

Le système ne vous laisse pas le choix. Soit vous vous rebellez et devenez un asocial, soit vous sombrez dans la victimisation et devenez la carpette de service. Hélas, lorsque l’on se rebelle, il y a des dommages collatéraux. Cela fera l’objet d’un autre texte.

S’il y a bien une image que je retiens de tout ça et qui pourrait résumer mon enfance, c’est lorsque que ma mère m’accompagnait au train pour partir en colonie de vacances. Je l’embrassais alors pour la seule fois de l’année. Et alors qu’autour de moi, tous les enfants pleuraient, j’étais content de partir loin. D’ailleurs, je crois que je ne comprenais pas vraiment pourquoi ils pleuraient et je me réjouissais de ne pas être aussi émotif. Je ne me doutais pas qu’en réalité, j’étais bien plus sensible que la moyenne.

Dans l’appartement, 11 rue du 4 Septembre, dans lequel nous vivions quand j’étais à l’école primaire, il y avait écrit sur la porte de la salle de bain: « Attention mangouste ». C’était un autocollant réalisé à la Dymo. Je n’avais aucune idée de ce qu’était une mangouste, mais je savais que c’était un animal sauvage qui était capable de tuer un serpent et cela me terrifiait. Bien sur, la mangouste n’était plus dans la salle de bain mais par contre ma mère me mettait en garde contre sa saleté. De la salle de bain, pas de la mangouste, bien sur! J’avais donc une hygiène défaillante. Je ne prenais une douche qu’une fois par semaine et me lavait les dents que très rarement. Cela est resté ainsi jusqu’à mes 16 ans. Jusqu’à cette année où j’ai vécu pendant un mois entier dans une famille d’américains. Il a bien fallu que je fasse des efforts. Inutile de dire qu’il me reste des séquelles et que mon hygiène n’est pas forcément irréprochable. C’est d’ailleurs un bon symptôme de mon état psychologique.

Mais de tout ce que j’ai pu subir, ce sont, de loin, les petites phrases assassines qui ont le plus marqué ma mémoire. Il y avait les étranges comme: « Ta mère vient d’une autre planète. » ou bien ce qu’elle racontait sur Marlon Brando ou Elvis Presley qui avaient une réelle dimension spirituelle à ses yeux. Parlant de mes grands-parents à qui elle me confiait la majeure partie du temps: « Ce sont des salauds. »

Jusqu’au summum où elle me lâchait: « Tu es maudit, mon fils! »

Oui, elle me l’a répété souvent, alors que je n’étais qu’un enfant. Elle ma aussi répété souvent qu’elle était morte pendant 20 minutes à la suite d’un coup de poing qui lui avait cassé le nez. Que c’était un salaud qui lui avait fait cela. Sans autre précision. Je devais imaginer qu’il s’agissait de mon père et que c’était peut-être cela la raison de son absence: il était violent et elle l’avait fui.

Toujours est-il que comme elle conservait tout et ne jetait rien, j’étais tombé sur une série de diapositives dans des boites en métal du placard de l’entrée. A l’époque, je pensais mal agir en les regardant. Mais je comprend, à présent, que si elles étaient à cet endroit là, c’est bien pour que je les regarde. J’ai découvert d’autres choses bien mieux cachées quand j’ai du m’occuper de ranger l’appartement devenu insalubre. J’étais donc tombé sur des diapos du mariage de mes parents. J’avais pris celles où l’on voyait mon père et les avait cachées dans mes affaires. Je percevais l’air de famille entre nous. Un jour qu’elle était énervée à mon encontre elle me jeta au visage en criant: « Si tu crois que le type sur les diapos, c’est ton père, tu te trompes! »

Cette phrase, par contre, elle ne me l’a dit qu’une seule fois. J’ai mis presque 30 ans à la comprendre.

Rue du 4 Septembre, il n’y avait qu’un grand lit. Elle m’accusait de lui donner des coups de pied en dormant. Jusqu’à mes 10 ans. Il n’y a pas si longtemps, fin 2013, et après que certaines personnes qui ont croisé ma route y ont fait allusion, j’ai fini par demander à Allah après la prière d’avoir une réponse claire à ce sujet. Il ne pouvait y avoir de place à l’ambiguïté. Je me remet devant mon ordinateur et la réponse apparait noir sur blanc dans le fil de commentaires de facebook que j’avais laissé ouvert. Un homme parle de pédophilie au milieu d’une conversation normale. Le commentateur insiste dans un second commentaire en précisant que la pédophilie féminine existe aussi.

J’avais ma réponse. Si dure fut-elle.

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