La vierge et la pomme

La vierge et la pomme

Dernières modifications le 1 février 2016·5 minutes de lecture

Ce texte n’est sous une forme d’article qu’en raison de sa longueur. Il n’a aucune vocation théologique. Pardonnez mon style pauvre qui ne sert qu’à jeter un voile de pudeur essentiel.

Durant les beaux jours de l’année dernière, j’avais été invité à Paray le Monial, ville ô combien catholique, pour assister à la cérémonie de consécration dans l’ordre des vierges perpétuelles d’Agnès, la soeur de Claire. Je connais cette fille depuis de nombreuses années, elle a d’ailleurs le même âge que moi, mais je n’avais pas été convié à la cérémonie de sa sœur cadette qui avait eu lieu quelques semaines auparavant en Normandie. Bien sur, il ne s’agit pas pour moi de participer ou de cautionner, mais je suis curieux et je voulais connaitre, comprendre. Ce sont aussi des occasions de réunions familiales. Même si d’alien, je suis passé au statut de musulman, ce qui au fond, ne change pas grand chose.
Être consacrée en tant que vierge est vraiment spécifique de la religion catholique. Il faut bien réaliser que ces deux sœurs ne sont pas des religieuses et mènent des vies profanes (dans une certaine mesure évidemment). Il s’agit donc de cas atypiques. Il n’en fallait pas moins pour aiguiser ma curiosité.
Quant à la question de mon propre mariage, il revient souvent chez les frères que je rencontre. 50% de la religion. Etc… Enfin, vous connaissez le refrain. Le célibat est très mal vu en Islam. Quelques jours avant de partir, un ami non-musulman avait pris l’initiative de me présenter à une de ses toutes nouvelles connaissances, théoriquement musulmane et célibataire. Il m’avait prévenu: elle ne passe pas inaperçu. Nous avions rendez-vous dans un parc et alors que j’étais encore à une centaine de mètres d’eux, j’ai pu me rendre compte qu’effectivement elle était très voyante. Instant surréaliste où cette jeune fille bien ancrée dans son époque et sa jeunesse, relevait chez moi une certaine obsession du fait religieux en complet décalage avec sa façon de vivre bien éloignée de ses traditions familiales. C’est le moins que l’on puisse dire.
Que devais-je apprendre, que devais-je transmettre, quel évènement allait faire basculer ma vie? Je me mis en route avec de très nombreuses interrogations.
Je m’arrêtais au bord d’un grand lac pour y dormir. Le lendemain matin, à fajr, je me réveillais en pleurant: la période allergique était à son point culminant. En temps normal, j’ai le nez simplement bouché et il m’arrive d’éternuer très violemment et fréquemment. La période des pleurs dure rarement longtemps mais c’est très handicapant.
Comme fajr est très tôt, je me suis donc recouché, tout en caressant l’espoir que l’allergie se calme à mon deuxième réveil. Peine perdue. C’est donc en pleurant sans interruption que je partis faire de la randonnée. Pas d’ordinateur, pas de gens à rencontrer, que des paysages à regarder. La situation est donc moins handicapante que de coutume. Les heures passent. Vers le début d’après-midi, je ressens un coup de fatigue, je n’arrive plus à mettre un pied devant l’autre. Pensant que je n’ai pas assez mangé, je décide de faire halte et de vider l’intégralité du contenu de mon sac. Un à un, je mange chaque fruit qu’il me reste. Bien entendu, je n’ai pas cessé de pleurer. Cela fait maintenant une dizaine d’heures que je pleure sans discontinuer. Me voilà arrivé au dernier de mes fruits. J’espère qu’ils me donneront l’énergie nécessaire pour repartir vers mon camion qui est encore bien loin de là. Il s’agit d’une pomme. Une pomme verte. J’adore l’acidité des pommes vertes. Je croque à pleine dent dedans. Aussitôt, je ressens quelque chose de très curieux, comme une sorte de déclic. Le mal de tête qui accompagne l’allergie se dissipe et les larmes disparaissent comme elles étaient venues. Je suis abasourdi. J’attends quelques instants tout en finissant ma pomme. Rien. Plus rien ne coule. Je descend alors vers le lac pour me nettoyer le visage et enlever les croutes qui se sont accumulées aux coins des yeux. Je ressens un grand soulagement. Mais alors quoi? Il aura fallu que je croque cette pomme pour cesser de pleurer? Pas besoin de beaucoup d’imagination pour comprendre. “Croquer la pomme” dans la croyance populaire, même s’il ne s’agit pas de la vérité théologique, signifie “faire l’amour”. Que dois-je interpréter? Que je ne cesserais pas d’être malheureux tant que je ne croquerais pas la pomme? De toutes les choses surréalistes que j’ai pu vivre depuis la fin de l’année 2011, celle-ci est celle qui m’a vraiment déstabilisé le plus profondément. Je me suis remis en route. La forme est revenue. J’ai passé toute l’après-midi à marcher en maugréant. A la fois, fasciné par la puissance du Créateur, de la relation que nous avons, terrassé par sa volonté, parfois révolté, pestant contre sa “folie” si déstabilisante. Je ne dresserai pas un inventaire de toutes les idées qui me sont venues en tête ce jour là, au risque de passer, au mieux pour un grave blasphémateur, et au pire comme un parfait hypocrite. Sourire jaune.

Deux jours plus tard, j’arrivais à destination. Il ne s’est rien passé de particulier si ce n’est qu’il a fallu que je fasse part de cet épisode tout en me disant qu’on allait me prendre pour un fou. J’ai donc limité mon histoire à une seule personne, c’est à dire Erik. Il fallait bien que cela sorte. Et aujourd’hui aussi d’ailleurs. C’est déjà assez compliqué comme cela. Et comme vous pouvez le constater, il m’a fallu tout ce temps pour rendre la chose publique. Cela dit, je ne pense pas maitriser ni le déroulement des évènements, ni le moment de leur écriture.

Et puis il y a ce que je dis, mais surtout…
… il y a tout ce que je ne dis pas.

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