Dénia

Dénia

dimanche 10 décembre 2017 8 lectures

Vue des hauteurs proches de Bénissa

J’ai rencontré A. un samedi soir à la mosquée, il y a quelques années. Nous nous voyions de temps à autre. Au fil du temps, nous sommes devenus amis. Il m’a fait découvrir sa façon de voir l’Islam. Je ne vais pas en dire d’avantage. Retenez juste qu’à un moment donné, alors que j’avais enfin révélé ce qui s’était passé dans ma vie entre la fin 2011 et le début 2012 à la suite de ses questions, il s’était éloigné sans explication. Y avait-il un lien direct? Était-ce mes propos et ma retenue concernant ses orientations religieuses? Encore aujourd’hui, je ne saurais le dire.

Et puis voilà qu’au beau milieu du Ramadhan 2017, il réapparait simplement. Comme s’il n’avait jamais disparu. Nous passons la soirée ensemble, la veille de cette fameuse nuit de pleine lune. Rien n’est le fruit du hasard. Je sentais bien que quelque chose de ma vie lui était lié. J’étais bien en peine de savoir à quoi m’attendre. Toutefois, malgré ma sympathie, pour être honnête, je restais sur mes gardes car je sentais que ce retour était intéressé. Je prenais donc mon temps pour découvrir ses intentions. Et puis voilà que fin juin, je reçois un texto où il me propose de partir une semaine en Espagne dans la première quinzaine de juillet. Dans l’absolu, partir au bord de la mer en Espagne en plein mois de juillet n’avait rien pour me plaire. Je ne supporte ni la chaleur ni la foule. Et les vacances sont un moment pour se faire plaisir. Mais, car il y a un mais, il y a quelqu’un qui habite en Espagne. Quelqu’un que je désirais rencontrer ardemment. Pourquoi ne pas organiser cette rencontre simplement, me répondrez-vous. Parce que le mot simplement ne fait pas parti de son vocabulaire. Je ne sais donc pas où elle habite. Une région tout au plus. Oui, mais voilà, n’importe qui de sensé ne se lancerait pas dans une telle expédition sans un minimum d’information. Du point de vue de la raison, il n’y a donc aucune chance que j’accepte cette proposition.

Je laisse donc filer les heures. Nous voilà en fin d’après-midi. Ma décision est prise: je vais décliner l’invitation. Je vais donc m’asseoir au bureau pour m’isoler et envoyer un texto. A ce moment là, je n’ai parlé à personne de cette proposition et personne ne sait ce que je suis allé faire derrière la cloison. Au moment où je m’apprête à taper sur l’écran du téléphone, une voix résonne de l’autre coté de la pièce. “Au fait, j’ai fixé les dates de vacances: ce sera du 9 au 31 juillet.” Le temps suspend son vol. Me voilà interdit, pris au piège. Moi qui prétend voir avec justesse les signes, comment pouvais-je nier ce qui était en train de se passer? J’ai décidé de faire confiance à la Providence. Alors j’ai accepté. Finalement, ce sera la dernière semaine de juillet. J’aurai tout le temps pour me balader en France avant. Comment peut-on accepter de faire des choses dont on a pas envie? C’est de la folie. Oui. Peut-être. Mais c’est ainsi depuis 6 ans.

Je raconterai dans un autre article le début de mon périple. Nous voilà dans le sud de la France, nous prenons la route vers l’Espagne. Je ne peux m’empêcher de penser à ce qui m’attend. Jusqu’à quel point Dieu peut-Il exercer sa Puissance? Est-ce que provoquer cette rencontre ne serait-il pas la preuve ultime? Celle que j’espère plus que tout. Après tout ce que j’ai traversé, le mot d’ordre est la retenue. Il faut garder la tête sur les épaules. Pourtant une idée obsédante s’impose dans mon esprit: c’est un instant décisif. Si cela doit se faire, cela se fera. Et si rien ne se passe, il faudra accepter. Cela signifie, plus de pièce dans la machine. Plus de demandes de conseils à mon entourage. Plus de tentatives d’attirer l’attention. Tout va se jouer là.

Les heures défilent au volant. 750 kilomètres à abattre dans la journée. A midi, tout se passe bien, nous faisons la prière sur la pelouse d’une aire de repos et nous cassons la croûte. La fin de l’après-midi arrive et la fatigue se fait sentir. Il n’y a plus d’endroit pour prier dehors. Tout naturellement, je songe donc à prier dans le camion, comme à mon habitude quand je suis en voyage. Mais pour lui, il n’en est pas question. Prier ainsi n’est pas valide. Je m’étonne de sa rigidité et insiste. Au fur et à mesure que le temps passe, la tension monte et nous sommes réellement au milieu de nul part. En dernier ressort, je propose d’utiliser le GPS et de se rendre à la prochaine mosquée. De par mon expérience de la route, cette solution fonctionne plutôt pas mal. Mais il n’est pas du tout de cette avis, il propose de s’arrêter dans une ville suffisamment grande et de demander à un musulman rencontré au hasard. Après quelques hésitations, j’accepte sa technique et nous sortons de l’autoroute. Nous voilà à sillonner les rues en quête d’une bonne âme. Mais nous ne croisons que des fêtards. Les minutes défilent. Bientôt, il sera trop tard. Je commence à perdre patience. C’est alors qu’il m’avoue qu’il n’a aucune idée de l’existence de mosquée dans cette région. Je réalise alors que nous perdons notre temps. Je suis furieux. Plutôt que de laisser libre cours à la colère, nous sombrons tous deux dans le silence. Chacun regarde droit devant lui sans desserrer la mâchoire. Je fais une recherche sur le GPS. Je trouve une mosquée. Elle est un peu éloignée mais nous y arriverons avant que l’heure d’Ishaa commence. Tout n’est pas perdu. Nous arrivons à la mosquée et nous avons le temps pour faire tout ce que nous avons à faire. Ensuite, nous nous joignons à la prière de groupe. Il est temps de repartir. Mais la colère n’est pas redescendue. Cette fois, il fait nuit, je suis très fatigué et l’autoroute a laissé place à une route secondaire à une seule voie et très fréquentée. Tout cela et ce silence glacial contribue à faire de ce moment, un moment insupportable. A ce moment, tout ce que je sais, c’est que nous allons à Dénia, une petite station balnéaire au beau milieu de la cote est de l’Espagne, une ville de 40 000 habitants surement bien plus peuplée en période estivale (200 000 selon wiki). Habite-elle là-bas? Des indices laissent penser qu’elle est dans cette région tout du moins. Un milliard de pensées se bousculent dans ma tête à ce moment là. Je saisis donc la direction de Dénia sur le GPS, sans plus de précision.

Derniers kilomètres. Nous arrivons à l’entrée de la ville. Nous n’avons pas parlé depuis un long moment. J’éteins donc le téléphone puisqu’il ne m’est plus d’aucune utilité. Je ne m’arrête pas pour autant. D’abord toujours tout droit, je suis la route principale. Je passe plusieurs rond-points. Ensuite, sur une place rectangulaire, je prends à droite. Au bout, impossible de continuer tout droit à cause de la ligne de chemin de fer. Cette fois ce sera à gauche. Un mini rond-point, je laisse passer les gens puis poursuis en face, le long des rails. Nous sommes au bout de la rue qui tourne à gauche. Je n’en peux plus de cette situation. A la hauteur de la première intersection, les phares d’une voiture m’éblouissent sur la gauche, je stoppe pour la laisser passer. Mais je ne redémarre pas. Je romps le silence:” Où dois-je aller?” Visiblement décontenancé, les yeux écarquillés, il me dit: “Nous sommes arrivés, il faut chercher une place.” Je ne suis pas sur d’avoir bien compris. Une centaine de mètres plus loin et deux coins de rue, je déniche une place. Je ne sais pas ce qui va se passer, mais une chose est sure: que ce soit dans ce camion ou dans un appartement, je vais enfin pouvoir dormir. Il regroupe ses affaires. Je n’ai pas bougé du volant. Je suis persuadé qu’il va partir sans rien dire et me laisser là à me débrouiller tout seul. Que tout s’arrête ici. J’imagine déjà ce que je vais faire tout seul. La route que je vais prendre pour le retour, les lieux que je veux visiter. A mon rythme, sans faire tous ces kilomètres d’une seule traite. Incha Allah! Je lui demande ce que je dois faire. Il me dit de le suivre et de prendre mes affaires. Nous revenons à l’endroit où j’ai stoppé le camion: la porte de l’immeuble est à quelques mètres. Le Créateur vient de nous montrer qui était réellement aux commandes. Tout ce qui sera, sera de par Sa volonté. Les émotions, les sentiments, les doutes, les erreurs, rien de cela n’importe réellement.

Les quelques jours se sont déroulés agréablement. Rien de particulier à raconter. Je suis rentré chez moi et je me suis tu sur le sujet. Il ne me restait qu’une seule chose à faire: écrire cette histoire. Voilà qui est fait.

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