4 lacs

4 lacs

Stephan Pain·mardi 12 décembre 20176 lectures

Le mois de juillet. Le moment le plus chaud de l’année. Le camion est réparé. Je peux enfin prendre la route. Je n’ai rien préparé comme à mon habitude. J’ai juste fixé un point d’arrivée. Avant d’aller en Espagne et d’affronter mon destin, je vais visiter mes amis. Direction le lac du Bourget. Je passe quelques jours là-bas, découvre le coin dans lequel mon ami vit, ainsi que la petite communauté musulmane locale. Avant de partir, il me conseille de me rendre au lac d’Annecy. Je remonte donc un peu plus haut sur la carte. Le vendredi midi, je suis dans une immense mosquée turque. Je passe mes journées à marcher dans la montagne, parfois un peu trop car j’arrive après la tombée de la nuit avec un fort mal de pied. Il est temps de reprendre la route. Au lieu d’aller vers le nord et le lac de Genève, je mets cap au sud. Je quitte les Alpes. Je trouve un lac beaucoup plus modeste sur ma route: celui de Paladru. Mais, on peut tout de même le distinguer encore sur la carte de France. Puis je reprends la route et téléphone à mon ami qui habite dans l’arrière-pays montpelliérain afin de prévenir de ma venue car j’ai du abandonner l’idée d’aller visiter ma famille à Grenoble. Sur ma route, se situe l’Ardèche, qui fait parti de ces coins de France qui ont su garder une certaine authenticité. Je sais qu’il y a des coins où l’on ne voit personne. Par jeu, je demande s’ils connaissent un lac en Ardèche. Ils me conseillent celui de Issarlès (voir photo de couverture), bien perdu dans un coin de cette région. Ni une ni deux, me voilà parti sur les routes sinueuses de ce pays. En arrivant, je ne suis pas déçu, même si il n’est pas bien grand, il est très peu fréquenté au contraire des trois lacs précédents (faire le tour du Bourget peut s’avérer un peu pénible surtout par forte chaleur). Bien sur, il y a bien une rue bordée de restaurants, mais rien de comparable car les gens ne font que passer pour la journée. Dans leur emplacement dédié, il y a une dizaine de camping-cars. Ils n’ont pas droit à la vue sur le lac. Moi si, car je passe sous les barres à 2 mètres. Et c’est bien pour cela que j’ai choisi ce véhicule en particulier. Quand le soir arrive et que les dernières voitures quittent le parking, me voilà tout seul avec la vue sur le lac. Une fois n’est pas coutume, je vais aller manger en “ville”. Et puis ça occupera un peu ma soirée. La nuit commence à tomber lorsque je décide de retourner vers mon camion pour y passer la nuit. Les abords du lac sont déserts. C’est alors que je remarque une voiture sur le parking. Une jeune femme s’affaire avec tout un tas de matériel autour d’elle et toutes les portes ouvertes. Il y a quelque chose de familier chez elle. Je ne saurais trop dire quoi à ce moment là. Mais je suis bel et bien troublé. Il faut bien comprendre une chose importante: que ce soit lors de mes randonnées ou de mes étapes pour la nuit, je rencontre très peu de monde. Juste des échanges de politesse. Il n’y a guère que dans les mosquées qu’il m’arrive de faire de vraies rencontres. D’ailleurs, j’ai fait de très belles rencontres durant ce séjour. Malheureusement, je n’ai pas vraiment les mots pour faire vivre ces choses. Vous allez devoir les vivre par vous-mêmes.

Après avoir fait la prière dans mon camion, je ne peux m’empêcher de regarder de l’autre coté du parking. Elle n’a pas cessé de s’agiter. Il n’y a rien à faire, je suis attiré comme un aimant. Vous savez, il y a cette force qui vous arrache de là où vous êtes et qui vous pousse à aller là où vous savez pertinemment que vous ne devriez pas aller. Enfin, tout est une question d’état d’esprit. Pendant une longue période de ma vie, je n’aurais pas considéré le fait d’être attiré par une inconnue comme quelque chose de néfaste. Je me posais beaucoup moins de question, ou plutôt mes questions allaient vers mes capacités de séductions. Ne nous voilons pas la face, que nous soyons hommes ou femmes, nous avons un certain sixième sens concernant les personnes avec qui nous pourrions avoir une opportunité. Il y a certains regards échangés qui vous font comprendre en un instant tout ce qui va se passer ensuite. Je traverse donc le parking pour descendre les marches et aller aux toilettes. Mais quand je repasse dans l’autre sens, je marque un temps d’hésitation. Elle réagit aussitôt. Elle ne semble pas du tout effrayée ou inquiète. Elle fait parti de ces femmes curieuses. Curieuses de la vie et de ses hasards. Et ce soir là, le hasard ce sera moi. En très peu de temps, nous nous mettons à bavarder comme si nous nous connaissions depuis longtemps. On a beau dire. Cela reste rare ce genre de rencontre. Le sentiment de proximité avec une inconnue est quelque chose d’unique. C’est un moment hors du temps. La vie quotidienne reste en suspend. Et puis, il y a une main que l’on frôle. Et tout bascule.

Quelques regards la trahissent. Je comprends assez vite ce qui pourrait se passer. Combien de fois dans ces situations là, ai-je tout abandonné de mon contrôle? Il y a cette force qui me pousse. Mais ce soir là, je vais reprendre le dessus. Plutôt que de laisser déraper la conversation, je la remet droite. En réalité, j’ai compris qu’il s’agissait d’une épreuve et qu’il fallait que je trouve l’issue. J’ai alors révélé mes failles. Toutes mes failles. Et je savais que j’étais face à un miroir et que ces failles, elle les avait aussi. Elle a changé de comportement. Je sentais chez elle comme une sorte de honte et de surprise mais aussi de paix. Et peut-être chez moi aussi. Oui, nous étions tous deux curieux du hasard. Mais nous n’imaginions pas ce hasard là. De cette épreuve commune. Que nous venions nous retrouver nous-mêmes. Alors, nous nous sommes souhaités bonne nuit, comme deux inconnus qui se croisent sur un parking la nuit et qui ne sont pas curieux. J’ai traversé le parking. Pour être honnête, je me demandais si je ne faisais pas une erreur. Et si jamais? Et pourquoi pas après tout? Un coup d’oeil par la fenêtre. De toute façon, il fait nuit noire et elle est beaucoup trop loin.

Le lendemain matin, je me lève assez tôt. J’ai un peu de route à faire. Je repasse devant la voiture. Silencieuse. Je vais faire quelques pas en bordure du lac avant de partir. Je m’attarde alors sur un panneau touristique. On y raconte la légende du lac d’Issarlès. C’est l’histoire d’un serpent qui terrorisait le pays et que les hommes ont tué par le feu. Pour soulager sa douleur, il a avalé l’eau de la Loire, mais il est tout de même mort. Et en s’écroulant, l’eau est ressortie de sa bouche et s’est déversée dans ce vieux volcan pour devenir le lac. Je comprends alors que le serpent en moi vient de mourir.

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