Dernier jour de l’avant

Dernier jour de l’avant

Dernières modifications le 21 décembre 2018·11 minutes de lecture

17 novembre

La date attendue de tous. Je descend chercher mon gilet dans le camion et je sors dans la rue en début d’après-midi pour rejoindre les points de blocage. Dehors, rien n’a bougé. C’est un samedi comme à l’habitude. Le ballet incessant des voitures sur l’avenue en dessous de chez moi n’a pas varié d’un iota. Aucune trace de jaune sur les tableaux de bord. Aucun piéton en jaune. Je descend vers la N13. Si des actions devaient être menées, elles seraient dans ce grand carrefour dans lequel arrive l’avenue. Personne. C’est comme si le mouvement n’existait pas. Premier indice du principal problème: je suis au beau milieu du vivier électoral du gouvernement en place. Ici, il ne se passera rien. Je rentre chez moi et fait des recherches sur internet: il faut aller porte Maillot. Qu’à cela ne tienne. Je me prépare mieux pour affronter le froid, et pédaler. Je décolle donc en vélo en milieu d’après-midi. Me voilà rapidement sur la place de l’Etoile. Il est l’heure de faire la prière. Je tente de me trouver un endroit au calme, mais on peut ressentir de l’électricité dans l’air. Les gens sont fébriles et la circulation affectée. J’entame la descente des Champs lorsque les motards font leur entrée dans un vacarme assourdissant. Je les accompagne donc. Après tout, un vélo est un deux-roues aussi. Un homme âgé et d’attitude fantasque m’aborde. Il est aussi en vélo et nous restons ensemble un petit moment avant de se perdre. Arrivé en bas des Champs, les motards sont déroutés. C’est à ce moment là que je profite de la confusion pour monter sur le trottoir et prolonger ma route. Je retrouve l’homme au vélo et nous pénétrons sur la place de la Concorde en passant un cordon de CRS. Il est environ 17h30. Je vais rester une bonne partie du temps avec lui, à discuter avec des gilets jaunes qui passent. Il est assez aisé de reconnaître les agents des renseignements. Ils sont en couple homme/femme, la trentaine, et d’allure sportive. Ils ont l’air dépassé par les événements. La nature anarchique du mouvement les met totalement en échec. De l’autre coté de la place, des gilets provoquent la police et se font charger. Ils finissent par se disperser. Nous restons sur place jusqu’à environ 20h30, et qu’un cordon de CRS nous encercle et nous accompagne vers la bouche de métro de Concorde. Les CRS sont alors totalement détendus. Il n’y a aucun accrochage. J’ai beau tourner la tête dans tous les sens: mon collègue à vélo a disparu. Tout le monde a été nassé, sauf lui. Qu’importe. Je porte mon vélo dans les escaliers pour descendre et ressort de l’autre coté. Je l’enfourche et cherche mon chemin pour rentrer chez moi. Fin de l’acte I.

Acte II.

Cette fois la foule a envahi les Champs dès le matin. Et durant toute la journée, les CRS sont remontés progressivement jusqu’à arriver à l’Etoile. Beaucoup de gens se posent la question de la présence d’autant de matériaux de chantier propices à élever des barricades. La technique est de nasser ceux qui veulent en découdre. Les autres se contentent de passer sur les cotés du cordon de revers avant qu’il ne mène sa charge. En dehors des matériaux et de quelques objets urbains, et de rares pillages, cela reste relativement calme. Un jeune de cité avise un vieux scooter et lui met le feu. A ce moment là, les gens sont encore dans la bienveillance et montrent leur désaccord. Ce n’est qu’à la nuit tombée que la situation dégénère et qu’une bataille rangée prend place sur l’avenue de la Grande Armée. Plusieurs véhicules sont incendiés. Les dégâts sont importants, mais circonscrit à l’avenue. Les Gilets jaunes laissent la place. Il n’y alors plus que des casseurs de banlieue. Le bilan est similaire à une manifestation classique. J’ai fait quelques rencontres sympathiques.

Acte III.

J’arrive en début d’après-midi. La tension est beaucoup plus forte. L’odeur des lacrymos est omniprésente. Je discute avec de nombreuses personnes. Toujours de manière naturelle. L’esprit révolutionnaire plane sur la ville. C’est comme si, chacun à son tour, était en train de basculer vers l’émancipation de nos maîtres. Ça ira au bout. Tout le monde en est persuadé. Je finis par quitter la Grande Armée et me dirige vers Foch. Cette fois, il s’est passé quelque chose. La plus grande avenue de la capitale est devenu un champ de bataille. Des carcasses fumantes partout. Cela n’a plus rien à voir avec la semaine précédente. Un cap a été franchi. Je poursuis mes rencontres au gré des nuages de lacrymos qui me poussent vers les uns ou les autres. A un moment, au beau milieu de l’Etoile, je me retrouve entouré de 4 jeunes hommes tout de noir vêtus, avec foulard et capuche. Je réalise que ce sont des blacks blocs. L’un d’eux me toise alors des pieds à la tête. Il m’analyse. Il faut bien comprendre que ces groupes sont aussi là pour s’attaquer à des profils bien particuliers. Voilà pourquoi il y a toujours des oreilles qui traînent lorsque l’on discute avec les gens. Ils cherchent à savoir ce que vous pensez, au cas où ils peuvent rendre leur justice. Le gamin doit avoir 17 ans à tout casser. Je pourrais être son père. Je m’éloigne du centre, beaucoup trop agité à mon gout. Il faut bien comprendre que l’on trouve toujours à qui parler, même au milieu des grenades assourdissantes. A condition, bien sur, de toujours avoir un bon aperçu de tout ce qui se passe autour. Il ne faut pas se laisser surprendre par une charge ou un jet de pavé. A vrai dire, être seul, et ne pas avoir d’objectif précis est un atout. On prend les choses comme elles viennent et elles sont toujours positives car autour du partage entre humains. Je m’éloigne de l’Etoile, pour m’enfoncer dans Paris. Je tombe sur un homme à la quarantaine. Très agréable. Nous discutons pendant presque une heure. L’heure de la prière est arrivée. Tant pis, je vais devoir attendre un peu. Nous finissons par prendre congé. Il rentre chez lui, de l’autre coté de Paris. Je me pose sur un banc, assis dans l’axe de l’avenue et fait ma prière. Il faut savoir s’adapter. L’important, c’est l’intention. Si tôt fini, je sors mon écharpe. La nuit tombe, la température aussi. A peine mon écharpe placée devant mon nez, un nuage monstrueux envahit toute la place de l’Etoile. Accompagné de détonations. C’est la panique. Tout le monde court dans tous les sens. Je m’applique à marcher, car je sais très bien que courir favorise la pénétration des gaz. Je maintiens mon écharpe sur mon nez d’une main. J’avance tant bien que mal, car mes yeux sont hors service. Il faut néanmoins éviter tous les débris qui jonchent le sol. Alors, je les referme, puis les rouvre. Et ainsi de suite pendant de longues minutes. Je fais plusieurs centaines de mètres avant de sortir du nuage. Me voilà arrivé à la hauteur d’un carrefour. Au loin, je discerne une masse sombre. Petit à petit, ma vue s’améliore. Il me faut me rendre à l’évidence: cette masse noire est bien une compagnie de CRS immobile attendant les ordres. Comme il est impossible de faire machine arrière et que je n’ai pas vraiment envie de me confronter à des golgoths dans une telle situation, le temps de quelques minutes, un stress m’envahie quelque peu. J’attends sur le coté droit de la rue. Ils sont de l’autre coté. Et puis voilà qu’un fourgon démarre et remonte l’avenue vers l’Etoile. La compagnie de CRS se place dans son sillage en plusieurs files compactes et ils disparaissent du quartier au pas de charge.

C’est à ce moment là que le chaos commence. Une véritable scène d’Apocalypse telle que l’on peut interpréter ce terme dans les films américains. Des hordes déchaînées s’abattent sur tout ce qui se trouve dans la rue. Absolument tout le mobilier urbain est détruit. Les vitrines. Les voitures incendiés dans des toutes petites rues provoquant une fumée noire dégageant des odeurs mêlant plastique, peintures, métal, acides, etc… Des magasins à la devanture béante sont pillés sous mes yeux. Il y a du verre partout par terre. Je suis désolé de ne pas avoir les mots pour décrire tout ce que j’ai vu ce soir là. Cela va bien au delà de casseurs après un match qui viennent s’amuser. Les gens sont ivres de colère et se laissent aller à leurs plus bas instincts. Tout le monde casse. Des blacks blocs, des gilets, des jeunes de banlieue. Ce ne sont plus que silhouettes dans la fumée et du bruit. Beaucoup de bruit. Je crois qu’à ce moment là, la seule solution possible pour un cerveau normalement constitué est de déconnecter. Voilà. J’ai un gilet jaune sur moi. Personne ne me fera de mal. Il ne faut pas chercher à comprendre ce qui se passe. Cela arrive. Point. Je suis témoin. Cela restera gravé dans ma mémoire.

Et puis voilà que surgissant de nul part un jeune homme m’aborde. Il doit avoir entre 20 et 25 ans. Un étudiant. Fine lunettes, manteau chic, l’air raffiné. Il me dit habiter dans le 5ème arrondissement. Il ne porte pas de gilet. Il a fait le choix comme moi, de rester là et de regarder. Assez vite, nous faisons abstraction de ce qui se passe autour et entamons une discussion sur la question de la démocratie, du futur de la France. Le jeune homme est vif d’esprit et bienveillant. A un moment, un groupe passe près de nous. Ce sont des punks à chien. Une fille, passablement éméchée, braille dans son mégaphone pour amuser ses compagnons. D’habitude, ce sont des gens qu’on ne voit pas en manifestation. Ils préfèrent vivre en marge en communauté. Un peu comme les gitans. De les voir là, dans cette situation, me fait prendre conscience de la réelle portée de la contestation. Absolument toute la France est dans la rue. Hors d’elle.

Le jeune homme tourne la tête vers les casseurs et me dit d’une voix calme et douce: “Je crois que je comprends pourquoi ils sont comme ça. Toute cette colère, toute cette violence. Tout cela était inévitable.” Je suis tétanisé. J’acquiesce. Il est temps de partir. Je lui sers la main et il disparaît.

Je ne fais pas une grande distance avant de me retrouver devant un barrage qui bloque l’accès à l’Elysée. Les gens se regroupent, inquiets, afin de prendre des nouvelles. Personne ne saisit réellement ce qui est en train de se passer. J’ai besoin de me détendre. J’appelle donc un ami pour lui décrire le chaos. Parfois, je croise le regard des plantons de l’Elysée ainsi que des passants. Ils me regardent avec de grands yeux écarquillés alors que je m’emporte dans mes propos. Ils sont blêmes. C’est la première fois que je vois une telle peur dans le visage d’un policier. On a l’impression que dans une situation pareille, toutes les barrières tombent. Tout les gens sont égaux face au chaos.

Il est tard. J’ai faim. Il n’est plus question de manifester ou je ne sais quoi. Je décide de me diriger vers les grands boulevards pour trouver un kebab. Assez vite, je me retrouve dans des quartiers où les gens ne sont plus apeurés. Néanmoins de nombreuses vitrines de luxe ont été cassées pour voler. Des actions isolées et réfléchies qui n’ont aucun rapport avec la contestation. Sur les grands boulevards, les gens sont attablés dans les restaurants. Un samedi soir comme les autres. Je ne passe pas inaperçu avec mon gilet sur le dos. Certains s’écartent à mon passage. Le contraste est vraiment trop fort entre le quartier que je viens de quitter et celui-ci. C’en est indécent. Il me semble que Paris est bien trop insouciant pour que tout ceci s’achève ici. Après une très longue marche, j’arrive à un kebab tenu par des maghrébins. Ils ont suivi les événements à la télé. Ils se déclarent solidaires sans restriction. Je me détends quelques temps avant de repartir pour une très longue marche. Mon vélo m’attend porte Maillot. L’ambiance dans Paris est irréelle. Sur mon chemin, je croise de jeunes adolescents devant une vitrine de bijoutier pulvérisée. L’un d’eux, un jeune noir d’environ 1m40, s’adresse à moi de manière très décontractée: “Monsieur, ils sont où les Gilets jaunes, pour pouvoir voler des choses?”

“Moi, je ne vole pas, je ne casse pas, je ne fais rien de mal. Maintenant, toi, tu fais ce qui te semble juste. A toi d’en assumer les conséquences.”

Je suis resté quasiment allongé pendant les trois jours suivant.

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