Elle et lui

Elle et lui

14 mai 2013, 13:09

Elle a la vingtaine. Elle est belle. Elle déborde de joie de vivre. Cette joie de vivre qui arrête net tous les gens qui croisent sa route, qui dans l’incompréhension, qui dans la gêne, qui dans la fascination, enfin qui dans le réel partage. Ces derniers sont rares. Ceux là sont ceux qui de la vie n’apprendront que le meilleur.

Malgré les apparences, la souffrance ne l’avait pas épargnée. Les blessures ne se referment jamais vraiment. Mais elle prenait un malin plaisir à ne paraître qu’une enfant insouciante. Comme pour tromper les biens pensants.

Ceux là glissaient sur elle comme de dérisoires gouttes.

Elle venait de Bavière. Vous savez ce pays où il ne fait pas bon penser.  Étouffée, elle trouvait son chemin en parcourant le monde et ses pas l’avaient amenée dans le sud de la France. Au mas, elle vivait pleinement. Le corps et l’esprit.

Nombreux sont ceux à qui elle fit tourner la tête. Jamais apprêtée, jamais préparée, c’est par son naturel qu’elle happait les âmes des malheureux.

Un piège bien plus immense, car  la surprise du lendemain est la contemplation.

Elle avait déjà connu la trance à l’Hadra le mois d’avant. Elle était chez elle.

Il s’agissait à présent de partir en Hongrie à Ozora. Un bien plus grand voyage.

Moultes tergiversations plus tard, elle accepta au dernier moment et se cala sur la place du milieu arrière de la grande berline.

Là-bas, les tranceux vous parlent en anglais directement. Il n’y a plus ce carcan de la proximité. L’ailleurs est possible.

Tout autour de nous, ils venaient de partout. Grèce, Hongrie, Belgique, Allemagne, Italie  France… et Israel. Tout une farandole de langue le soir autour du repas.

Et ca criait le matin chez les italiens. Faites les taire!

Notre camp était un point d’ancrage autour duquel toute cette faune gravitait.

Nous étions tous en tentes, sauf les israeliens dans leurs vans, avec beaucoup d’équipement de camping. Des habitués de la route.

Assez vite, nous remarquâmes que bien qu’hospitalier, ils tranchaient de par leur comportement avec le reste de la troupe. Parfois une simple blague les faisait réagir. Ils étaient à fleur de peau.

A Ozora, nous devions être 35 000 sur le site, une vraie ville de toile au milieu de la forêt. J’ai entendu qu’il devait y avoir 7000 israeliens. Étonnant. Le chiffre me paraissait disproportionné.

Mais au fond, la trance n’est elle pas née à Goa sous l’impulsion des soldats de Tsahal voulant échapper à leurs traumatismes de guerre? La scène trance dans l’état d’Israel est la plus importante au monde. Les artistes sont connus internationalement.

L’autre berceau de la trance, c’est l’Allemagne. Surement les remous d’un autre traumatisme plus ancien.

Ces deux traumatismes auraient-ils un lien? Peut-être bien.

Et puis l’un d’eux est venu s’asseoir avec nous. Il n’était pas très expansif mais il avait fait le premier pas.

Il était né du mauvais coté de la vie. Du coté où, dés l’enfance, il avait appris qu’il avait un ennemi. Un ennemi viscéral. Que toute sa vie il allait devoir le combattre.

Parce qu’il n’y a que de la haine qui soit possible avec cet ennemi. Il n’y a plus rien à remettre en question. C’est ainsi.

Plus tard je serai soldat et j’en suis fier.

Et puis ceux qui ne sont pas fier, ils n’aiment pas Dieu. L’enfer est promis.

Un enfer contre un enfer, on choisit le connu.

Ils se sont plu, ils se sont aimés. Comme des enfants.

Elle venait le réconcilier avec la vie. Un cadeau du “hasard”.

Aucun des deux n’était préparé à cela. Trop de choses enfouies qui remonte et éclate en surface.

La drogue les aida à abattre les barrières.

Dansez, dansez!

Et puis il s’est mis à raconter. Comme ça. C’est sorti d’un coup.

Il lui glissa tout à l’oreille car elle pouvait entendre, elle était forte.

Les horreurs du front, le bruit incessant des canons. Ses tympans qui ne seraient plus les mêmes.

Ce qu’il a vu, entendu, exécuté.

Je n’ai pas eu les détails. Il est des regards qui en disent long.

Nous revenions 100 ans en arrière dans les tranchées de la première guerre. La saloperie de guerre. Celle qu’on ne voulait plus voir.

Elle était là, à nos portes, dans un pays dit occidental, et brisait les vies des jeunes des deux cotés.

Des idéaux religieux qui n’appartiennent qu’à une poignée et qui s’imposent par la violence et la haine.

Trop. Trop. Trop de souffrance.

J’ai alors compris que les premières victimes de Tsahal était les jeunes juifs eux-mêmes.

Vous savez, je n’aime pas trop prendre des drogues. Partir en état de trance requière tous ses sens.

A Ozora comme ailleurs, il y a partout des revendeurs qui viennent partager leurs trésors. C’est toujours plus ou moins familial. La trance est un petit monde.

Mais il existe aussi des supermarchés de la défonce. De grosses structures qui ne se cachent pas, avec un rabatteur qui déverse sa litanie sur tous ceux qui passent avec un air de dédain et de détachement.

Je n’aime pas la façon dont ce type s’adresse à moi pour me vendre sa merde. Oui, de la merde, à ce que l’on m’a dit.

C’est très rare les drapeaux en trance, le nationalisme est absent.

Pourtant il y a ce drapeau qui flotte à coté de cet être méprisable.

Le drapeau bleu et blanc de l’infamie.

Les commentaires sont clos.