Je suis passé à la radio

Je suis passé à la radio

19 novembre 2013, 16:52

Une église protestante se dresse derrière un des bâtiments de ma petite résidence. Dans la rue de l’autre coté de l’avenue, il y a une synagogue.  Durant l’année 2013, celle-ci fut en travaux de rénovation. Voici comment je l’ai appris en février, un vendredi soir alors que je rentrais de Paris.

Excusez-moi monsieur, vous allez au 12? dit la dame accompagnée de son fils.

-Euh oui, comment le savez-vous? réponds-je, très surpris.

Vous allez à la synagogue?

Ah non madame, la synagogue, c’est la rue du dessous.

-Je sais mais elle a déménagé temporairement au 12 rue Molière. Vous n’êtes pas juif? J’ai cru avec votre foulard. Me fait-elle en désignant mon keffieh.

-Non, je suis musulman.

-Ah c’est curieux. Dommage. La dame s’éloigne.

La synagogue avait élu domicile juste en dessous de chez moi. (J’habite au premier étage) Mon appartement se situant au dessus du bureau du rabbin. Tous les samedis matin vers 10h, les chants religieux, par la complicité des tuyaux, arrivaient jusqu’à mes oreilles. Ce n’était pas désagréable. Lors des fêtes, des banquets se tenaient au sous-sol et le brouhaha était moins plaisant lorsqu’en plein été les fenêtres restaient ouvertes.

Je suis passé de nombreuses fois devant avec l’envie de voir ce qui se passait. Mais je ne voyais pas sous quel prétexte me faire admettre car j’imaginais bien qu’on ne rentre pas dans une synagogue comme dans un moulin. Une place de stationnement a été affectée à une voiture de police. Il y avait bien deux policiers en faction juste devant chez moi chaque vendredi soir et samedi matin. Parfois aussi le samedi soir pour les fêtes hors culte. Chacun pourra penser ce qu’il veut de ce traitement de faveur.

L’été est passé et je me suis retrouvé dans une situation délicate début septembre. Désemparé, je cherchais des solutions, et les signes tardaient à se manifester. Un vendredi après-midi, essayant tant bien que mal de faire face, je tombais dans la boite aux lettres familiale, sur des courriers émanant de la synagogue. Je rappelle que j’ai des origines juives du coté de ma mère. Ceux-ci contenaient, outre des demandes de cotisation pour des oeuvres caritatives, un carton d’invitation pour les fêtes de Tichrit. A la tombée de la nuit débutait la célébration de Roch Hachana.Cette fois, j’avais quelque chose en main pour m’introduire dans la place. Juste le temps de me mettre en route et sans hésitation je passais la porte. Aussitôt plusieurs personnes s’interposèrent pour me demander la raison de ma présence. J’expliquais alors ma petite histoire. Je ne suis pas très bon comédien et raconter la vérité suffit pour que l’on m’accueille poliment. J’assistais donc à l’office. L’homme qui m’avait fait rentrer, me donnait les livres et m’indiquait les passages lus.

A la fin de l’office, le rabbin s’est entretenu avec mon hôte et puis est venu me voir. Il avait vu ma mère quelques heures avant. La coïncidence me frappa surement tout autant que lui. Ses yeux pétillaient en me regardant. Nous eûmes  une petite discussion sur les signes, sur la foi, sur mes demandes récentes. Puis il me dit: à demain.

Le lendemain j’assistais à une cérémonie plus conséquente. Je retrouvais une certaine ambiance équivalente à celle de la mosquée et qui n’existe pas dans une église. Seuls des mots  de Dieu pouvaient remuer l’âme de cette façon.

Puis il y eut une espèce de mise en enchère des invocations. Chacun criait fort devant toute l’assistance combien il acceptait de donner pour que le rabbin vienne lui réciter personnellement des invocations. Mon chaperon d’alors eut droit à une invocation spéciale pour la venue du Mashia’h. Je souris.

Enfin, le soir, il y eut une collation. Tous les fidèles étaient assis le long d’une grande tablée. Le rabbin racontait des histoires de rabbin. Pertinentes, je dois l’avouer. Me voilà donc attablé au milieu d’une trentaine de Loubavitch selon ce qui était inscrit sur la kippa que l’on m’a offert.

La femme devant moi aimait à parler fort et faire de l’humour. Tout à coup, elle me reconnut: c’était elle qui m’avait abordé dans la rue devant chez moi. Après plusieurs questions, la mémoire lui revient et elle s’écrit: « il est musulman! »

Quelques secondes de flottement qui m’ont paru une éternité. Je ne savais pas quoi dire. Mon voisin vient à la rescousse et comme pour se rassurer lui-même me demande: »Tu portais un keffieh? » J’acquiesce et, ragaillardi, je n’ai d’autre choix que de le prendre sur le ton de l’humour. La femme, grande bavarde, me présente à sa famille et je deviens vite un sujet de curiosité après avoir quitté la table. Il est une question qui revient systématiquement: quel est mon nom? Et c’est toujours la même réaction ennuyée plus ou moins cachée, lorsque je le dévoile.

Rendez-vous est pris pour la semaine prochaine et Yom Kippour. En partant, je vois la dame bavarde sur le siège passager de la voiture conduite par le rabbin.

La semaine passe. Le quartier est en effervescence. Il y a bien plus de monde que la fois précédente. Tout le monde est bien habillé. Cette fois, à peine arrivé dans la salle du bas pleine à craquer, le rabbin fond sur moi. Poliment, il me demande de quitter les lieux. Je n’insiste pas. Je m’en veux, j’ai l’impression d’avoir raté quelque chose. Aurais-je du m’imposer? Aurais-je du dévoiler certaines choses? Lancer de grandes phrases? Je n’ai rien fait de tout cela. Je prononce ma prière de maghrib avec un mélange de force et de désappointement dans la voix.

Quelques jours passent, avec cette idée d’échec en tête. Je range des affaires à la cave. Une dame, en colère, vient à passer par là: elle s’est enfermée dehors. Elle vient me voir. Je lui réponds que je n’ai aucune compétence pour ouvrir les portes blindées. La recroisant, mon intuition me dit que je devrais l’aider tout de même. Je repense alors à la radio que j’ai jeté avec le reste du papier dans la poubelle de tri. Elle est sur le dessus et je la ressors de la poubelle. Armé de la radio et aidé par un ami, nous tentons d’ouvrir la porte. La radio est très efficace et la porte s’entrouvre. Mais malgré tous nos efforts, nous ne parvenons pas à l’ouvrir. Alors que je pousse avec mon épaule, je jette un regard amusé à la mezuzah accrochée au chambranle. La femme est juive. Après un long moment elle se résigne à appeler le serrurier. Plus tard, elle nous raconte que celui-ci a adopté exactement la même technique que nous, mais qu’il a osé donner un violent coup à en casser la serrure.

Qu’à cela ne tienne, pour nous remercier, nous avons eu droit à un excellent plat de boulettes.

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