La sueur de purin

La sueur de purin

19 décembre 2013, 11:56

Les dialogues de ce texte n’ont pas vocation à être fidèles à l’esprit antique. Il s’agit plutôt d’une construction théologique moderne.

Pilate se relève d’un bond dans son lit. Il est en sueur. Il vient de faire encore un de ses horribles cauchemars où il se voit livré en pâture à la vindicte populaire. Il se lève et appelle le serviteur qui se tient à l’entrée de sa chambre pour avoir de l’eau fraiche. Se couvrir de sueur  lorsqu’il apparait en public est sa hantise. Une sueur accompagnée de la teinte en rouge de son visage. Malgré tous ses efforts, il n’est jamais parvenu à se maitriser.

Alors qu’il était jeune, un mage, réputé pour son infaillibilité à prédire l’avenir dans les palais de Rome, lui avait annoncé la bonne nouvelle, qu’un jour, il serait amené à être très proche d’une couronne. Pilate croyait en son destin et jusqu’à présent, son ascension dans l’échelle du pouvoir avait conforté la prophétie. Ainsi, il avait accepté ce rude poste en Judée, pensant à juste titre que le succès politique au plus haut niveau serait une récompense de l’accomplissement de sa mission dans cette terre ingrate et lointaine.

Le choix de cet homme à ce poste n’était en rien l’effet du hasard, l’homme était réputé pour n’avoir aucune pitié pour ses opposants. Il se murmurait dans les couloirs de Rome que nombreux sont ceux qui disparaissaient mystérieusement après s’être dressé sur sa route. Mais ce matin là, c’était son tour de trembler: il avait un rendez-vous avec des émissaires de l’Ordre pour rendre des comptes et recevoir de nouvelles directives.

Après s’être préparé, il se dirige dans une petite salle dans les sous-sol du palais. Les gardes postés à sa porte, eux-mêmes, ne peuvent percevoir les conversations qui s’y tiennent. Par une autre porte dérobée pénètrent un à un plusieurs hommes dont l’arrivée au palais s’est fait dans la plus grande discrétion. Au centre de la pièce une bougie éclaire d’une lueur vacillante les visages encapuchonnés des visiteurs. Un frisson parcourt le dos de Pilate. Lui qui fait trembler la garnison entière, lui qui fait agenouiller le peuple entier, il sait que sur un mot de l’un de ces hommes, sa vie pourrait s’échapper en un battement de cil.

-Voici maintenant dix longues années que nous vous avons choisi pour diriger cette contrée. Nous avons grandement apprécié la manière ferme que vous avez employée selon nos directives. Rares sont ceux qui supportent la charge de ce poste aussi longtemps. Vous avez fait preuve d’endurance et nous savons que vous serez à la hauteur de la suite des évènements. A présent, il est temps de vous dévoiler la nature exacte de votre mission. Vous avez été amené à réprimer dans le sang de nombreuses fois ce peuple. Vous avez pu mesurer avec quelle détermination ils agissent. Ces hommes sont capables de mourir pour ne pas trahir la parole de leur prophète Moïse. Cette force est bel et bien d’origine divine. Cela, vous l’avez bien perçu. Mais nos dieux sont supérieurs, ne l’oubliez jamais. Sinon comment expliquer la grandeur de Rome?

Vous savez également que notre pouvoir s’est transmis au travers des ages et qu’il n’a fait que croitre. Nous étions au cœur de la société égyptienne. Les tribulations de ce maudit Moïse  ont mené inexorablement à la chute de cet empire. L’Ordre a subi un choc certain, mais il n’a pas disparu. Il est, en réalité, rené sur de nouvelles bases encore plus solides. Notre pouvoir s’étend maintenant sur tout le monde connu. Nous avons une revanche à prendre.  Cette fois, rien ne doit être laissé au hasard. Je ne vais pas vous faire l’historique de l’Ordre. Vos jeunes années parmi nous, ont parfait vos enseignements. Vous connaissez nos ambitions. Nous sommes sur le point de basculer dans une échelle de domination supérieure.  Or, tous les signes nous indiquent que c’est sur cette terre que nos ennemis vont se dresser contre nous.

Pilate interrompt son interlocuteur.

-Pardonnez mon interruption. J’ai bien perçu la ferveur religieuse de ce peuple. Parfois ils me fascinent. Ils semblent ignorer la peur. Mais ce peuple n’est rien face à la puissance de Rome. Une seule de mes garnisons suffirait à anéantir toute trace de vie dans cette cité. Comment ce peuple pourrait-il être une entrave à l’extension de l’empire?

-Ne sous-estimez pas notre adversaire. Vous avez lu  leurs écrits, ainsi que les nôtres, et vous savez que la puissance de leur dieu est immense. Ils ont fait le choix de rendre  leurs écrits connus de tous, et parfois modifiables. Ils croient dissimuler les événements à venir uniquement au travers de paraboles. Nos savants ont prouvé maintes fois qu’ils étaient meilleurs que les leurs et nous sommes parvenus à décoder leurs propres textes mieux qu’eux-même ne le font. Un sauveur est annoncé. Il est déjà né. Malgré nos ordres donnés au moment opportun, il a réussi à atteindre l’age adulte. Ce sauveur a une grande puissance, il est capable de toutes choses. Son but est de se proclamer roi de ce peuple et d’ainsi défier notre fraternité.

-La royauté a été éradiquée avec une grande facilité, il y a maintenant plusieurs décennies. Pour porter un homme au pouvoir d’Israël, il faudrait mener un coup d’état militaire. J’ai fait infiltrer tous les mouvements rebelles armés. Sur mon ordre, je peux faire exécuter en place public tous les détenteurs d’un couteau de ce pays, du jour au lendemain. De même, parmi le Sanhédrin, tous les hommes clefs nous sont entièrement dévoués. Il est impossible que les grands prêtres légitiment qui que ce soit.

-Nous savons tout cela. Vous avez agit avec beaucoup de zèle et pouvez parer à toutes éventualités. Comme vous l’avez bien compris, il y a deux manières de détruire ce peuple: soit le faire périr par la violence, soit le pervertir de l’intérieur et l’assimiler à notre culture. La violence montre bien vite ses limites. Ces rats se multiplient encore plus vite que nous les éliminons. Quant à l’assimilation, le noyau dur  y résiste. Inébranlable. Nos savants sont formels: le sauveur ne sera pas un chef de guerre et il s’opposera à la légitimité des grands prêtres. Il y a de fortes chances que celui-ci vienne du cœur du peuple et soit indétectable par vos hommes infiltrés. Il voyagera au milieu de la foule tel un anonyme et aura pour mission d’ouvrir l’esprit de tous ceux qui croiseront son chemin. De même, il est fort probable que  ses enseignements produisent des disciples qui a leur tour répandront son message. Mais le cœur d’Israël est ici, à Jérusalem. Tôt ou tard, il sera forcé de se montrer au grand jour dans l’enceinte de la cité. Les grands prêtres ne pourront rien face à lui. Vous serez donc seul à pouvoir contrer sa mission. Puisque nous ne pouvons faire disparaitre ce peuple, la seule solution envisageable est de provoquer un schisme dogmatique dans la religion de leur dieu. Les éloigner de leur Loi. Ainsi, privés des outils spirituels pour nous faire face, ils ne pourront pas endiguer notre extension. Nous devons  nous attaquer au coeur de leur Loi: l’Unicité. Ils adorent un dieu hors de portée de l’humanité. Donnons leur un dieu incarné. Le mensonge se répandra au travers de la vérité. Nous n’aurons pas de messagers de ce venin plus zélés  que ceux-là même persuadés d’agir pour le bien de leur communauté. Nous trouvons l’idée séduisante que, durant une certaine période, la persécution des plus motivés par nos soins motive un plus grand nombre en réaction. Nous placerons  nos hommes partout où il le faudra pour conserver l’emprise sur toutes les communautés. Lorsque le temps sera venu, l’unification de celles-ci sera réalisée et son contrôle assurée par une entité centrale à Rome. Je vous parle d’un  temps lointain. Nos frères achèveront notre immense tâche. Ainsi que nos âmes réincarnées. Pour y parvenir, nous avons eu l’idée de créer une religion taillée sur mesure pour l’empire autour d’un dieu dont les caractéristiques sont proches du « sauveur ». Nous répandrons ce culte. Enfin, il suffira de réaliser un syncrétisme entre ce culte et celui des disciples de ce sauveur pour parachever notre œuvre.

Selon nous, pour faire de cet homme un dieu, il faut qu’il accomplisse le plus grand des miracles: celui de résurrection. Nous devons donc faire mourir cet homme  puis le faire « revivre ». D’autre part cet homme sera couronné dans une mort indigne d’un prophète: la crucifixion. Il sera maudit par leur dieu. Il sera donc impossible pour le peuple d’Israël de légitimer un prophète-roi mort dans de telles circonstances. Le schisme est inévitable. L’affront évident. Il n’y a qu’une seule personne qui puisse couronner cet homme: vous-même. Pour ce qui est de la résurrection, nous avons de puissants sorciers capables de toutes sortes de prodiges propres à duper des foules entières. Votre rôle consiste uniquement à faire disparaitre le corps après trois jours.

Pilate demeure quelques instants songeurs. Il sait que le plan a été murement réfléchit et qu’il n’a pas son mot à dire. Aussi, il fait tout son possible pour assimiler toutes les informations. Puis il baisse la tête en gage de soumission et met  son poing fermé sur le cœur.

-Je jure, sur mon âme éternelle, de mener à bien la tâche que l’Ordre m’a confiée.

Tandis que les hommes s’évanouissent dans la pénombre, Pilate ne bouge pas et contemple ses gouttes de sueur tombant sur le sol. En les fixant intensément, il a l’impression que le liquide se teinte de sang.

Suite: Lien éternel

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