Il n’est pas de ce monde

Il n’est pas de ce monde

Dernières modifications le 30 septembre 2014·6 minutes de lecture

39 ans de silence.

« Je regrette le temps où tu étais petit, tu étais sage, tu ne disais rien. »

Comme ça, en une phrase, elle venait de résumer mon enfance meurtrie. Ce mutisme irréaliste aux yeux des autres qui trahissait un traumatisme profond, mais qui, aux siens, paraissait totalement normal. Mais jusque là, elle ne risquait rien, j’avais beau parler, être grossier, crier, jamais je n’aurais abordé le sujet. Il était verrouillé. Le tabou ultime.

Internet avait été l’outil pour me débloquer. J’ai découvert le chat en 2000. Puis en 2007, je vivais l’expérience Second Life. Ensuite vint la trance. Enfin, Avril 2012, l’Islam entrait dans ma vie. Dieu m’ouvrait les portes. Je comprenais que la foi permettait de s’affranchir de la peur. Comme j’ai pu l’avouer dans différents textes, j’ai été capable de bien des choses. Je me suis mis dans des situations extravagantes. Mais ce qui m’effrayait le plus au monde, c’était de lui parler à elle. J’étais face à mon plus grand djihad.

Quelques jours se sont écoulés après ma conversion. Le sujet de ma mère revenait souvent avec les frères. Ils m’ont donné le courage. C’était un dimanche matin, dans la voiture pour me ramener chez moi. J’ai pris le téléphone et je l’ai appelé.

Je lui ai posé la question fatidique.

Je devais savoir qui était mon père et ce qui s’était passé pour qu’il disparaisse de ma vie totalement.

A cet instant, je pense qu’elle n’a pas vraiment réalisé ce qui se passait et elle a commencé un semblant de réponse sur un ton normal. Il faut bien comprendre que ma mère est incapable de mentir. Elle a fini par lâcher ces mots qui résonnent encore dans ma tête: « Il n’est pas de ce monde. »

S’en est ensuivi une discussion surréaliste pour parvenir à comprendre ce que voulait dire ces mots.

La situation est simple: à ma naissance, elle était mariée à un homme depuis 2 ans, qu’elle côtoyait depuis 5 ans. Ils n’ont divorcés que 2 ans après ma naissance. Il y a un air de famille net entre nous. Tous ceux qui nous ont vu ensemble peuvent en attester car à présent je le connais. Légalement, cet homme est mon père.

Or, il est bel et bien vivant. Que me reste-t-il? C’est un extra-terrestre? Non?

J’étais prêt à tout entendre. Je ne suis plus un enfant. Tout sauf le silence. Je lui ai dit. Je lui ai dit aussi qu’elle me devait la vérité, quelle qu’elle soit. Qu’elle ne se rendait pas compte du mal que l’ignorance pouvait faire.

Elle a fini par conclure: « Cela ne te regarde pas. »

Je crois bien que je n’ai jamais autant hurlé de ma vie. Comment une mère pouvait-elle dire une chose aussi monstrueuse?

Nous avons décidé de nous voir dans un endroit neutre. Au parc.

Là bas, elle avait changé de ton. Entre temps, elle avait réalisé la situation. Elle avait pris peur. C’est à ce moment là qu’elle a commencé à dire des choses qui n’avaient pas de sens comme « C’est dangereux. » « Tu ne dois pas savoir. » etc…

Ses propos ont commencé à être réellement décousus. Elle s’est alors refermée. Il n’y avait plus rien à faire.

Je crois que j’ai réalisé à ce moment là qu’elle ne parlerait jamais.

Dans les temps qui ont suivi, sa peur a grandi. Peur que je disparaisse de sa vie et que je la laisse tomber. Elle n’a que moi au monde. Alors que nous ne sommes que des inconnus l’un pour l’autre. Elle a fait comme si de rien n’était. Moi, non. J’attendais. J’étais clair sur ce point.

« Tu as choisi de ne pas parler, soit. Moi, je n’ai pas changé d’avis. J’ai un besoin vital de savoir. »

Quelques temps ont passés. La peur ne l’avait pas quitté. Elle semblait avoir retrouvé un certain équilibre en occultant totalement l’incident. En plein milieu de l’été, je suis parti à l’étranger, je n’étais donc plus joignable. Je l’avais néanmoins prévenu ce qui n’était pas dans nos habitudes. En revenant en France, je découvrais un mail confirmant ma résiliation à ma carte de cinéma illimité. Surprise. Et surtout, il y avait un message sur le répondeur de mon portable du commissariat. Elle avait signalé ma disparition.

En revenant chez moi, je découvre qu’une assurance a été résiliée également et surtout qu’elle a fouillé tout l’appartement.

« Tu vas me tuer quand tu vas savoir ce que j’ai fait. J’ai cru que tu étais mort et j’ai résilié (…) » lâche-t-elle en se protégeant le visage.

« Je le savais déjà, c’est tout? » réponds-je calmement.

C’est à partir de ce moment là qu’elle a perdu le sommeil et que les cauchemars sont apparus.

Quelques mois ont passés. Elle était de plus en plus perturbée. Nous avons décidé de manger ensemble le jour de Noël. Rien de spécial, se voir était déjà un évènement en soi. C’est la dernière fois de ma vie, que j’avais un contact à peu près normal avec elle. Nous étions le 25 Décembre 2012.

Ses insomnies et ses cauchemars avaient sérieusement empirés. Elle n’avait pas d’autre choix que d’aller voir un psychiatre pour se faire prescrire des médicaments chargés de l’assommer. Mais ceux-ci n’avaient que peu d’effet.

La peur grandissait en elle au fur et à mesure des mois. Il n’y a rien que je pouvais dire qui ne pouvait la rassurer. Venir la voir était devenu une réelle épreuve.

L’été est revenu et je suis parti en mer pour quelques jours. Alors que j’étais au plus loin de Paris et que j’avais été malade à en crever, je profitais d’une escale pour écouter mon répondeur et découvrir un message horrible où elle disait qu’elle allait mourir. Encore du chantage.

Quelques jours plus tard, en rentrant, je contemplais l’étendu des dégâts: elle avait appelé le plombier qui avait facturé 5000 euros pour changer les WC. Elle délirait sérieusement, mais la police n’a pas voulu nous aider. Légalement responsable de ses actes.

Je rentrais en contact avec son psychiatre pour tenter de trouver une solution. De toute façon les médicaments ne fonctionnaient pas. Il fallait bien que quelqu’un parle et explique le pourquoi de cette situation inextricable.

Le ramadan s’est terminé. J’ai fait quelques jours supplémentaires de rattrapage. Et puis un matin, c’était le jeudi suivant, il était 7H30, le téléphone sonne. Elle ne m’appelait jamais aussi tôt. J’ai immédiatement compris que quelque chose ne tournait pas rond. Il y avait quelque chose d’effrayant dans sa voix. Je débarquais peu de temps après.

Une peur indicible se lisait sur son visage. Je me souviens de son regard. De ma vie, je n’ai jamais vu un regard pareil. C’était le regard de quelqu’un qui a vu le diable en personne. Elle n’arrêtait pas de pleurer. Elle répétait sans cesse qu’elle avait peur.

J’ai compris qu’elle était passé de l’autre coté et qu’il n’y avait plus rien à faire. Elle avait rendez-vous le surlendemain avec son psychiatre. C’était la seule issue. Je me suis dit qu’elle allait tenir jusque là.

Au dehors, il y avait une forte chaleur et les rues étaient désertes. Nous étions le 15 aout, le jour choisi par l’église catholique pour célébrer l’assomption de la vierge Marie.

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