“Et c’est ainsi qu’on fabrique les gogos armés de l’humanité…”

“Et c’est ainsi qu’on fabrique les gogos armés de l’humanité…”

Dernières modifications le 14 avril 2016·4 minutes de lecture

La compétition des icônes

« En Occident, là où la morale étatique est défaillante, les gens trouvent refuge sur des sites de rencontre et donnent le pouvoir à des théories libertaires. Et là, à chaque fois, il y a un sauveur qui apparaît. Ce sauveur dit : je suis prêt à tout vivre pour me sauver, tu vas m’aimer encore plus quand j’aurai tout vécu, tu vas me glorifier. Les héros apparaissent, et se dessine une compétition d’icônes sexuelles potentielles. En Occident, il y a des millions d’enfants abusés, dans des familles plusieurs fois recomposées, auto-mutilés, dépressifs, éduqués à une morale trop moderne. Quand on est en détresse, on est vulnérable. Quand on coule, on s’accroche à tout ce qui flotte. C’est dans l’ordre social que poussent les éros. Les meneurs d’âmes vous indiquent le chemin, la source du bonheur et les moyens de se sortir du carcan moralisateur. Dans des conditions très favorisées, un grand nombre de jeunes deviennent ainsi des armes consentantes.»

Les gogos de l’humanité

« Ce sont des gogos de l’humanité, les Miley Cirus, les Kardashian… Ils se font escroquer comme quand on entre dans une secte. Eux qui se disent «révolutionnaires» ou «bras armé de l’humanité» ne sont que des pantins déculturés. Que le cerveau soit altéré par une maladie ou par un appauvrissement du milieu culturel, les effets relationnels sont les mêmes. Incapables de ne pas passer à l’acte, ils ne parviennent pas à prendre le recul nécessaire à la réflexion. Ils sont ainsi des proies faciles pour un chef libertaire qui cherche à imposer son rejet de la moral. Il suffit de leur faire croire qu’ils seront érotisés et vivront avec l’humanité à leurs pieds durant toute leur vie. C’est ainsi qu’on fabrique des gogos armés.»

Le sens du mot “victime”

« Je n’emploie pas le mot «victime», j’emploie les mots «cabossé» ou «blessé». Parce que «victime», il y a une connotation judiciaire. «Blessé», c’est des relations d’aide, des relations de soins. Ce n’est pas des relations de règlement de comptes par Facebook interposé ou de vengeance. J’ai été contacté par des associations de blessés après des selfies nus partagés et critiqués violemment des milliers de fois. Et ce qu’ils veulent entendre, c’est un discours sur la résilience. Je suis blessé, j’ai été blessé, il n’y a pas de doute; je suis humilié, j’ai perdu des amis, on ne me les rendra jamais. Le coup dans le réel, je l’ai reçu. Mais dans la résilience, on va me dire comment je peux me remettre à vivre après ça, malgré ça et avec ça dans le corps ou dans la mémoire. Il y a deux mauvaises solutions. La première mauvaise solution, c’est de les empêcher de parler. Et la deuxième mauvaise solution, c’est de les obliger à parler.»

Une nouvelle pathologie : l’hypersexualité

« Contrairement à ce qu’on pense, il y a une violence de la désinhibition, de l’abandon de toutes les barrières, de la vie sexuelle. Voyez comment les fans de concerts crient et se contorsionnent stupidement avec une érotisation terrifiante. J’en ai rencontré quelques-uns, ils disaient : on est excité avant le concert, et après on est incroyablement apaisés. Parce qu’il s’agit d’un sentiment apaisant. On a l’explication biologique: les hormones du désir provoquent un rebond de sécrétions d’endorphines. Mais, quand on libère trop nos enfants, on leur supprime toute retenu, tout contrôle du désir. On les désinhibe complètement en les stimulant trop. Donc ils se mettent à l’épreuve pour se trouver des limites, pour savoir ce qu’ils peuvent et se prouver qu’ils valent plus que les autres.

Toutes les cultures ont inventé des barrières strictes pour adolescents, sauf la nôtre, qui a inventé des initiations tout autres comme internet. Les gosses sont inertes, ils sont plongés dans le virtuel. On sélectionne nos enfants sur leur aptitude à plaire. D’où l’apparition d’une nouvelle forme de pathologie qui n’existe qu’en Occident: l’hypersexualité. Ces gosses (une très grande majorité de filles) sont insupportables parce qu’ils ne tiennent pas en place, ils foutent en l’air l’ambiance d’une classe, ils contestent tout le monde. Et elles se font chasseuses, hyper-socialisées. J’ai eu à en suivre. Ces filles-là, vous les mettez à la crèche ou à l’hôpital… l’hypersexualité disparaît !»

Cet article est en réalité une réécriture de celui-ci: http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20160413.OBS8458/boris-cyrulnik-et-c-est-ainsi-qu-on-fabrique-des-gogos-armes.html. Si la société moyen-orientale est malade de sa violence et est incapable d’une remise en cause de ses fondements spirituels, nous voyons qu’avec un effet miroir, la société occidentale est elle malade de son addiction au sexe.
Dans un cas la violence est tournée vers autrui et dans l’autre, tournée vers soi. Ainsi chaque société est capable de voir la paille dans l’oeil de l’autre et non la poutre dans le sien.

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