L’inclination à la génuflexion

L’inclination à la génuflexion

Raka’

La sourate 77 se termine ainsi: 77.47. Malheur, ce jour-là, à ceux qui criaient au mensonge. 48. Et quand on leur dit: «Inclinez-vous(ir’kaʿū)! » Ils ne s’inclinent pas(La yarkaʿūna ). 49. Malheur, ce jour-là, à ceux qui criaient au mensonge. 50. Après cela, en quelle parole croiront-ils donc?
L’ordre donné, traduit habituellement par inclinez est donc d’importance. C’est le refus de cet ordre qui distingue au jour du jugement ceux qui ont dénié. La racine RK’A ( Ra Kaf ‘Ayn) revient dans 10 versets. Dans certains sont associés de manière claire cette action avec la prosternation comme ici: 22.77. Ô vous qui croyez! Inclinez-vous(ir’kaʿū) , prosternez-vous (wa-us’judū) , adorez votre Seigneur, et faites le bien. Peut-être réussirez vous. Ces deux actions sont donc distinctes et sont les bases du rite de la prière. Toutefois, la racine SJD prend largement le pas puisque présente dans un bien plus grand nombre d’occurrences. Cette racine a d’ailleurs donné le mot de mosquée: masjid. SJD ne souffre pas d’ambiguïté, il s’agit bien de poser son visage contre le sol pour les humains (les éléments de la Création et les animaux ont chacun leur manière, par ex: 55.6). Dans les versets suivant, il y a un effet dramatique de chute vers le sol: 19.58 (…) Quand les versets du Tout Miséricordieux leur étaient récités, ils tombaient prosternés en pleurant (kharrū sujjadan wabukiyyan) 32.15. Seuls croient en Nos versets ceux qui, lorsqu’on les leur rappelle, tombent prosternés (kharrū sujjadan) et, par des louanges à leur Seigneur, célèbrent Sa gloire et ne s’enflent pas d’orgueil.
Nous retrouvons le verbe kharra, qui signifie tomber/s’effondrer, également ici: 17.109. Et ils tombent sur leur face (wayakhirrūna lil’adhqāni ), pleurant, et cela augmente leur humilité Le verbe kharra se trouve dans de nombreux versets (voir compléments en fin d’article) où il décrit toujours un mouvement de chute vers le sol. C’est donc bien dans ce sens qu’il faut le prendre ici:
38.24 (…) Et David pensa alors que Nous l’avions mis à l’épreuve. Il demanda donc pardon à son Seigneur et tomba prosterné (wakharra rākiʿan) et se repentit. La traduction “prosterné” est erronée. Il s’agit bien de la racine RK’A. Or, il est impossible de tomber en inclinaison, c’est à dire le buste penché vers l’avant. La racine RK’A fait référence à l’agenouillement. Mais il ne s’agit pas de s’asseoir sur ses talons. En effet, dans le verset:
4.103. Quand vous avez accompli la Ṣalāt, invoquez le nom d’Allah, debout, assis (waquʿūdan ) ou couchés sur vos côtés. Puis lorsque vous êtes en sécurité, accomplissez la Ṣalāt (normalement), car la Ṣalāt demeure, pour les croyants, une prescription, à des temps déterminés. Le terme “assis” (assis est quʿūdan) se distingue donc de la posture assis sur les genoux qui reste la seule possibilité de posture pour être la base de la Salat et du moment d’invocation (la posture couché sur le dos est interdite car elle évoque la mort). Celle-ci n’a pas de vocation rituelle. Le terme est également utilisé de manière imagée dans d’autres versets pour décrire le fait de se maintenir en attente ou en arrière. On en déduit que le terme ir’kaʿū invite le croyant à se mettre dans une autre position que ces trois là et que la position de base de la prière, c’est à dire droit sur ses genoux comme le font les chrétiens lors de la célébration de la communion. C’est une attitude de soumission puisqu’elle place l’individu en position de faiblesse.

Hébreu

Une fois n’est pas coutume, nous retrouvons cette racine en hébreu sous la forme d’une anagramme: KR’A (Kaf Resh ‘Ayin), qui donne le verbe kara’ (strong n°3766) : 1 Rois 8 : 54. Lorsque Salomon eut achevé d’adresser à l’Éternel toute cette prière et cette supplication, il se leva de devant l’autel de l’Éternel, où il était agenouillé (Kara’), les mains étendues vers le ciel.
Dans d’autres versets, il peut être traduit par courber ou incliner non pas pour décrire une action physique mais plutôt pour illustrer un rapport de force dans une expression imagée: 2 Samuel 22 : 40 Tu me ceins de force pour le combat, Tu fais plier (Kara’) sous moi mes adversaires.
Cette racine signifie donc physiquement l’action de s’agenouiller. Le fait de s’agenouiller est associé à la prière notamment ici: Daniel 6 : 10 Lorsque Daniel sut que le décret était écrit, il se retira dans sa maison, où les fenêtres de la chambre supérieure étaient ouvertes dans la direction de Jérusalem; et trois fois le jour il se mettait à genoux (Berek), il priait, et il louait son Dieu, comme il le faisait auparavant.

Nouveau Testament

C’est bel et bien le nouveau Testament qui comprend relativement le plus de mentions du fait de se mettre à genoux dans un acte de contrition. Actes 20:36 Après avoir ainsi parlé, il se mit à genoux, et il pria avec eux tous. Actes 7:60 Puis, s’étant mis à genoux, il s’écria d’une voix forte : Seigneur, ne leur impute pas ce péché ! Actes 9:40 Pierre fit sortir tout le monde, se mit à genoux, et pria; Actes 21:5 Mais, lorsque nous fûmes au terme des sept jours, nous nous acheminâmes pour partir, et tous nous accompagnèrent avec leurs femmes et leurs enfants jusque hors de la ville. Nous nous mîmes à genoux sur le rivage, et nous priâmes.
Et enfin, ce fameux passage, juste avant la capture par les soldats romains: Luc 22.39 Après être sorti, il alla, selon sa coutume, à la montagne des oliviers. Ses disciples le suivirent. 40 Lorsqu’il fut arrivé dans ce lieu, il leur dit : Priez, afin que vous ne tombiez pas en tentation. 41 Puis il s’éloigna d’eux à la distance d’environ un jet de pierre, et, s’étant mis à genoux, il pria, 42 disant : Père, si tu voulais éloigner de moi cette coupe ! Toutefois, que ma volonté ne se fasse pas, mais la tienne.

Le point de vue maçonnique

La tradition maçonnique s’inspire très largement de la Révélation monothéiste. Elle en récupère certains rites pour les adapter à sa vision spirituelle. En fouillant sur internet, je suis tombé sur cette page de référence qui livre une analyse sur la génuflexion: http://www.ledifice.net/3148-9.html Je vous en livre quelques extraits en guise de résumé: La porte basse parait être un symbole à la signification évidente. Sa réalité, (le geste d’humilité imposé au profane qui entre en loge), est immédiatement relié à sa symbolique, passage, entrée dans un monde nouveau, geste de respect et d’allégeance à l’ordre que l’on se dispose à intégrer et aux rites auxquels on se prépare à se soumettre.
“Si l’être humain est l’entité libre que nous pensons, responsable de ses actes devant ses pareils, ne tenant sa légitimité d’individu libre d’aucun autre que de lui même, par quelle perversion épouvantable cet être humain peut il être amené à ployer le genoux devant l’un ou plusieurs de ses égaux? “
Au passage de la Porte Etroite et Basse, le profane est symboliquement contraint de s’incliner afin d’accéder à un lieu de lumière et de vérité, séparé par ce moyen de l’extérieur.“
“L’être humain qui s’incline sous la porte basse, s’incline devant qui on peut s’incliner sans compromission: devant lui même.”
A priori, la conclusion s’accorde avec l’idéologie humaniste, qui fait de l’homme son propre dieu. Mais, il est clair que le novice doit se soumettre à ses aînés maçons sous peine d’être durement remis en place. En ce qui nous concerne, nous retiendrons que c’est le mouvement de passage au travers de la porte qui contraint la gestuelle de soumission à se traduire par une simple inclinaison.
Cette tradition maçonnique s’inspire-t-elle de cet épisode de la Révélation? Coran 2.58 Et [rappelez-vous] lorsque Nous dîmes: «Entrez dans cette ville (la Cité sainte des enfants d’Israël), et mangez-y à l’envie où il vous plaira; mais entrez par la porte en vous prosternant ( wa-ud’khulū l-bāba sujjadan) et demandez la «rémission» (de vos péchés); Nous vous pardonnerons vos fautes si vous faites cela et donnerons davantage de récompense pour les bienfaisants.
La suite: 59. Mais, à ces paroles, les pervers en substituèrent d’autres, et pour les punir de leur fourberie Nous leur envoyâmes du ciel un châtiment avilissant. Il est donc possible que cette tradition divine enseignée à tous les croyants soit passée dans la tradition ésotérique réservée aux initiés. La porte de la Cité devient symboliquement alors la porte basse du temple maçon.

Conclusion

Il ne s’agit pas ici de remettre en cause la Tradition prophétique. Nous avons vu dans un précédent article qu’il n’existe pas une seule manière de prier. Comme en témoigne ce verset: 2.239. Mais si vous craignez (un grand danger), alors priez en marchant ou sur vos montures. Puis quand vous êtes en sécurité, invoquez Allah comme Il vous a enseigné ce que vous ne saviez pas. Il existe un grand nombre de variantes, allant de prier en mouvement, soit en marchant soit porté en position assise, jusqu’à la situation du foyer familial qui apporte espace, confort et sécurité. La prière qui s’est imposée dans les groupes, principalement en mosquée, est une prière qui privilégie le mouvement, qui écourte le contact au sol et qui est centrée sur la position debout pour faciliter le gain de place. C’est ainsi que l’inclinaison a été adoptée aux dépens de la génuflexion. Selon toute vraisemblance, la forme de prière qui s’est imposée au cours du temps et qui s’est transmise aux générations qui se sont succédé, répond aux impératifs du combat. D’où la préconisation de garder les yeux ouverts et de fixer devant soi. Lorsque l’on est en sécurité et immobile, il parait plus judicieux d’être enclin à pratiquer la génuflexion à l’ordre “ir’kaʿū” et de centrer la prière autour de la station assise sur les genoux.

Compléments:

JThW Il existe une racine, JThW, qui est traduite par agenouillé qui apparait seulement trois fois dans le Coran. Il n’est plus question de rite, ni de choix, mais d’une situation d’attente du jugement.
45.28. Et tu verras chaque communauté agenouillée jāthiyatan . Chaque communauté sera appelée vers son livre. On vous rétribuera aujourd’hui selon ce que vous œuvriez 19. 68. Par ton Seigneur! Assurément, Nous les rassemblerons, eux et les diables. Puis, Nous les placerons autour de l’Enfer, agenouillés jithiyyan . 71. Il n’y a personne parmi vous qui ne passera pas par [L’Enfer]: Car [il s’agit là] pour ton Seigneur d’une sentence irrévocable. 72. Ensuite, Nous délivrerons ceux qui étaient pieux et Nous y laisserons les injustes agenouillés jithiyyan .
La racine SJD n’est pas non plus utilisée dans cette situation. Se prosterner demeure une action volontaire.
Toutes les autres occurrences du verbe Kharra dans le Coran: 7.143.
Et lorsque Moïse vint à Notre rendez-vous et que son Seigneur lui eut parlé, il dit: «Ô mon Seigneur, montre Toi à moi pour que je Te voie!» Il dit: «Tu ne Me verras pas; mais regarde le Mont: s’il tient en sa place, alors tu Me verras.» Mais lorsque son Seigneur Se manifesta au Mont, Il le pulvérisa, et Moïse s’effondra inconscient wakharra mūsā ṣaʿiqan . Lorsqu’il se fut remis, il dit: «Gloire à Toi! A Toi je me repens; et je suis le premier des croyants».
12.100. Et il éleva ses parents sur le trône, et tous tombèrent wakharrū devant lui, prosternés.
16.26. Ceux qui ont vécu avant eux, certes, ont comploté, mais Allah attaqua les bases mêmes de leur bâtisse. Le toit s’écroula fakharra au-dessus d’eux et le châtiment les surprit d’où ils ne l’avaient pas pressenti.
17.107. Dis: «Croyez-y ou n’y croyez pas. Ceux à qui la connaissance a été donnée avant cela, lorsqu’on le leur récite, tombent yakhirrūna , prosternés, la face contre terre.
19.90. Peu s’en faut que les cieux ne s’entrouvrent à ces mots, que la terre ne se fende et que les montagnes ne s’écroulent watakhirru ,
22.31. (Soyez) exclusivement [acquis à la religion] d’Allah ne Lui associez rien; car quiconque associe à Allah, c’est comme s’il tombait du haut du ciel kharra mina s-samāi et que les oiseaux le happaient, ou que le vent le précipitait dans un abîme très profond.
25.73. qui lorsque les versets de leur Seigneur leur sont rappelés, ne s’effondrent pas yakhirrū sur ceux-ci assourdis et aveuglés. (utilisation imagée)
34.14. Puis, quand Nous décidâmes sa mort, il n’y eut pour les avertir de sa mort que la «bête de terre», qui rongea sa canne. Puis lorsqu’il s’écroula fallamakharra, il apparut de toute évidence aux djinns que s’ils savaient vraiment l’inconnu, ils ne seraient pas restés dans le supplice humiliant [de la servitude].

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