Le possédé de Gadara

Le possédé de Gadara

Dernières modifications le 16 février·16 minutes de lecture

Cet article est une annexe du dernier en date: des élus aux nations. f
Dans cet article, nous faisions face à une contradiction scripturaire majeure: l’ouverture aux nations à la Révélation à la fois pendant la période messianique et la période coranique. Toutefois, cette ouverture aux nations ne procèdent pas du même mécanisme puisque les chrétiens la conceptualisent à partir de la Torah, du peuple d’Israël et de la centralité du temple. Il est donc difficile de combiner ces deux principes. Nous avions vu que la seule possibilité était de retourner la communauté chrétienne vers le Coran, Ismaël et la Kaaba. Pour appuyer cette théorie à l’aide du nom Issa, vous pouvez également consulter ceci: Issa f
Or, dans l’étude, nous nous étions employé à déconstruire les arguments en faveur d’une ouverture depuis la tradition mosaïque sans déceler de traces d’une attache alternative en dehors du Psaume 22 et son annonce d’un peuple nouveau-né. Proposition qui peut être objectée selon la théologie classique.
Dans cette perspective, il serait alors possible d’argumenter à propos d’une autre contradiction qui est, elle aussi, de taille. Le fait que les disciples du Messie authentiques, c’est à dire la communauté de Jérusalem qui est resté sous l’autorité de Jacques ait fini par abandonner la Loi sous la pression de la communauté paulinienne. Comme vous le savez, c’est le rêve de Pierre qui achève de faire basculer les croyants et la doctrine promue par les Actes. Comment légitimer que Dieu puisse intégrer dans son plan l’abandon de la Loi? L’Esprit suffit-il au Salut comme le prophétise longuement Paul? Le schéma de Révélation établi dans l’article précédent n’est que l’illustration d’une position théologique et ne constitue pas une preuve. Afin donc de répondre à toutes ces questions, nous allons nous intéresser aux deux incursions en dehors de Terre Promise.

Un passage de Mathieu 15, donc vers la fin de la prédication, relate une incursion dans la région de Tyr et Sidon. C’est une femme unique, qui insiste lourdement et qui atteste fermement de sa soumission aux enfants d’Israël. Il s’agit donc bien d’intercession et elle précède la venue, il n’y a donc pas de point de bascule propre aux temps messianiques: 15.24 Il répondit: Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. 15.25 Mais elle vint se prosterner devant lui, disant: Seigneur, secours-moi! 15.26 Il répondit: Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens. 15.27 Oui, Seigneur, dit-elle, mais les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. 15.28 Alors Jésus lui dit: Femme, ta foi est grande; qu’il te soit fait comme tu veux. Et, à l’heure même, sa fille fut guérie.

Lien théologique entre chiens et pourceaux:
7.6 Ne donnez pas les choses saintes aux chiens, et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux, de peur qu'ils ne les foulent aux pieds, ne se retournent et ne vous déchirent.
L’évangile n’a pas pour vocation à légiférer sur le statut des animaux. Nous comprenons bien l’image voulue par l’utilisation du chien et du porc dans le contexte de l’époque. Ici, il s’agit bien des païens. Porc fait certainement référence aux païens qui adoptent des rites tel que les sacrifices d’enfants.

Abordons l’épisode du possédé de Gadara. Tout d’abord, recomposons l’histoire à partir des synoptiques:
Lorsqu’il fut à l’autre bord, dans le pays des Gadaréniens, un démoniaque, sortant des sépulcres, vint au-devant de lui. Il était si furieux que personne n’osait passer par là. Ayant vu Jésus de loin, il accourut, se prosterna devant lui, et s’écria d’une voix forte: Qu’y a-t-il entre moi et toi, Jésus, Fils du Dieu Très Haut? Je t’en conjure au nom de Dieu, ne me tourmente pas. Es-tu venu ici pour me tourmenter avant le temps?Car Jésus lui disait: Sors de cet homme, esprit impur! Et, il lui demanda: Quel est ton nom?
Légion est mon nom, lui répondit-il, car nous sommes plusieurs.Et ils priaient instamment Jésus de ne pas leur ordonner d’aller dans l’abîme. Il y avait là, vers la montagne, un grand troupeau de pourceaux qui paissaient. Les démons priaient Jésus, disant : Si tu nous chasses, envoie-nous dans ce troupeau de pourceaux.
Il leur dit: Allez !
Ils sortirent, et entrèrent dans les pourceaux. Et voici, tout le troupeau se précipita des pentes escarpées dans la mer, et ils périrent dans les eaux. Ceux qui les faisaient paître s’enfuirent, et allèrent dans la ville raconter tout ce qui s’était passé et ce qui était arrivé au démoniaque. Les gens allèrent voir ce qui était arrivé. Ils vinrent auprès de Jésus, et ils trouvèrent l’homme de qui étaient sortis les démons, assis à ses pieds, vêtu, et dans son bon sens; et ils furent saisis de frayeur. Ceux qui avaient vu ce qui s’était passé leur racontèrent comment le démoniaque avait été guéri.Tous les habitants du pays prièrent Jésus de s’éloigner d’eux, car ils étaient saisis d’une grande crainte.
Comme il montait dans la barque, celui qui avait été démoniaque lui demanda la permission de rester avec lui. Jésus ne le lui permit pas, mais il lui dit: Va dans ta maison, vers les tiens, et raconte-leur tout ce que le Seigneur t’a fait, et comment il a eu pitié de toi. Il s’en alla, et se mit à publier dans la Décapole tout ce que Jésus avait fait pour lui. Et tous furent dans l’étonnement.
Jésus dans la barque regagna l’autre rive, où une grande foule s’assembla près de lui. Il était au bord de la mer.

Tout d’abord, méfiez-vous de ceux qui sont légions ou/et qui ne pardonnent pas. Ce passage relate un épisode se déroulant en territoire païen dont la limite est la mer. Le nom Gadara provient de l’hébreu gadar qui signifie mur/clôture/frontière et attire notre attention sur la notion des limites de la prédication. Nous sommes donc bien au coeur du sujet. Rappelez-vous qu’il est question de saisir le moment du basculement. Cet épisode se situe à un moment déjà avancé de la prédication. Ce qui marque nettement l’opposition, outre la mer, est la présence des porcs. Le statut de la population est sans ambiguïté. Et il aisé de comprendre que la théologie chrétienne soit limitée au seul geste d’exorcisme.

Les démons prétendent avoir peur. Peur parce qu’ils reconnaissent un envoyé de Dieu. Cela me parait difficilement croyable. Satan, dans son acte de rébellion, était en présence de Dieu. Il ne peut donc être accusé de ne pas croire en Dieu, bien au contraire. Il fait parti de ceux qui n’ont aucun doute. Pourtant il est maudit. Maudit à cause de son orgueil. Un démon n’est qu’un partenaire de Satan. S’il n’en possède pas toutes les qualités, il partage avec son maître, la certitude dans le Créateur. Il n’y a donc rien à espérer à vouloir persuader un démon que Dieu existe lorsque l’on est un humain. La seule chose qui pourrait faire peur aux démons est que soit arrivé l’instant du jugement et comme ils ont reniés la foi, que leur sort soit scellés et qu’ils soient jetés dans la Géhenne. Seul un des évangiles esquisse cette idée. Mais nous savons bien que ce moment ne se passe pas sur terre et que ce n’est certainement pas un envoyé humain qui va procéder à cet acte. Vu le nombre d’envoyés, les démons auraient eu un nombre incalculables d’occasions pour revenir à la Vérité.
Non, en fait, les démons n’ont pas peur et ils se paient la tête du prophète. Car quel est la conclusion de l’épisode: l’échec de la prédication en terre païenne. L’homme est sauvé, certes, mais il parait peu vraisemblable qu’à lui seul il parvienne à convaincre qui que ce soit de se convertir.
Et si les démons se paient sa tête, c’est qu’ils ont une bonne raison: que vient faire un prophète dans une région peuplés par des gens qui consomment autant de porcs? Les démons sont loin d’être idiots et incultes. Ils connaissent les écritures. Car pour tordre les écritures, il faut déjà les connaitre. Mais alors, pourquoi avoir traversé la mer? Eh bien la réponse va paraître insupportable à beaucoup. Le Messie a commis une erreur. Il ne s’agit pas d’un péché, une simple erreur d’appréciation. En réalité, il a réfléchi comme beaucoup de gens de son époque et s’est lancé dans la conception de l’ouverture aux nations, puis l’a mise en application en constatant le peu de temps restant avant la Passion. Emporté dans l’élan de la prédication aux frontières de la Galilée, il se retrouve chez les païens et se dit que le temps est arrivé. Ceux qui connaissent la Sira de Muhammad, paix sur lui, savent très bien ce qui s’est passé à Taif qui était une ville pourtant proche de Mekka et qui a vu le prophète se faire lapider par les enfants de la ville qui refusait son message. On apprend de ses erreurs. Mais quand un épisode malheureux apparaît dans la Révélation, ce n’est jamais fortuit. Cette erreur de jugement nous enseigne que la véritable foi ne peut toucher qu’une infime minorité tandis que les démons posséderont la majorité pour mener leurs hôtes à leur perte. Tout ça sous le regard d’une population païenne qui peut parfois être amenée à croire que les croyants ne sont que des fous.
Un seul au milieu de milliers et cela suffit. C’était le prix à payer pour accomplir les écritures. L’image des porcs n’est pas très flatteuse. Mais au fond la population d’ancien régime est-elle si radicalement différente de celle de la république? Tous ceux qui revendiquent l’avancée de la science pour justifier de leur athéisme sont les héritiers de ceux qui peuplaient les églises et dont les croyances tenaient plus de la superstition. Vous me trouvez dur? Il suffit d’ouvrir les yeux. Constatez ce qui alimente les débats de l’actualité. Et ne croyez pas que les musulmans soient épargnés, loin de là. Prions pour la Miséricorde.

Après l’avoir désigné comme la première pierre de son église, il prévient Simon qu’il va faire de mauvais choix, annonçant par la même les trahisons futures de l’Eglise. Mais tout s’accomplit suivant ce qui est prévu:  26.34 Jésus lui dit: Je te le dis en vérité, cette nuit même, avant que le coq chante, tu me renieras trois fois.

Un enseignement.
La seule arme des démons est le mensonge. Que disent-ils? Ayant vu Jésus de loin, il accourut, se prosterna devant lui, et s’écria d’une voix forte:
Qu’y a-t-il entre moi et toi, Jésus, Fils du Dieu Très Haut? Les démons sont dans l’exagération. Il savent qu’ils ne peuvent rien contre un saint, alors ils détournent tous ceux qui sont autour. Ceux qui sont témoins de la scène et qui ne connaissent pas les écritures, ou qui n’y sont pas fidèles, s’empresseront de répéter ces paroles. Personne ne pourra les contredire. On ne sait même pas si le possédé est un croyant. Il est tout de même fâcheux que des théologiens rapportent les paroles de démons pour accréditer une thèse portant à équivoque. C’est un peu comme soutenir l’idée qu’il y avait des géants en Terre Promise parce que ceux qui y avait été envoyé en éclaireur et qui ne voulaient pas y entrer, avaient trouvé cet argument.

A présent, tournons-nous vers le Coran et vers la traduction usuelle d’un verset selon le sens théologique admis:

22.52. Nous n'avons envoyé, avant toi, ni Messager ni prophète qui n'ait récité. (ce qui lui a été révélé) sans que le Diable n'ait essayé d'intervenir [pour semer le doute dans le coeur des gens au sujet] de sa récitation. Allah abroge ce que le Diable suggère, et Allah renforce Ses versets. Allah est Omniscient et Sage.

53. Afin de faire, de ce que jette le Diable, une tentation pour ceux qui ont une maladie au coeur et ceux qui ont le coeur dur... Les injustes sont certes dans un schisme profond.

Comme vous le savez peut-être, je rejette fermement la doctrine de l’abrogation depuis de nombreuses années. Aucun verset du Coran n’est abrogé par un autre verset du Coran. Même en s’appuyant sur la sunnah. La sunnah pourra tout au plus éclairer sur une mauvaise interprétation lié à cette doctrine. fayansakhu, abusivement traduit par abroger, signifie en réalité “inscrire” .
Mais comme je viens de m’en rendre compte, le sens d’un autre mot a été altéré: tamannā تَمَنَّىٰ, le verbe et um’niyyatihi sous sa forme nominale. Il est traduit par réciter et récitation. Dans les autres occurences coraniques, la racine MNY signifie désirer l’impossible/souhaiter des choses irréalisables/faire un voeu pieux, c’est à dire la connotation négative de souhaiter/désirer: https://fr.glosbe.com/ar/fr/%D8%AA%D9%8E%D9%85%D9%8E%D9%86%D9%91%D9%8E%D9%89%D9%B0
Enfin, je préfère la notion de jugement/décision car c’est la racine HKM pour yuḥ’kimu. Une traduction correcte des deux versets serait donc:

22.52. Nous n’avons envoyé, avant toi, ni Messager ni prophète qui n’ait espéré sans que le Diable n’ait jeté (son mensonge) dans ses espoirs. Allah laisse inscrire ce que le Diable jette, et Allah place de quoi trancher/juger (sur les ambiguïtés) dans Ses versets. Allah est Omniscient et Sage.53. Afin de faire, de ce que jette le Diable, une tentation pour ceux qui ont une maladie au coeur et ceux qui ont le coeur dur. Les injustes sont certes dans un schisme profond.

La seule chose que le Diable puisse jeter est un mensonge. Tout ce qui est rapporté d’autre dans les traditions provient de superstitions. Un petit indice nous est donné pour comprendre que cela ne peut être la récitation dans le sens de ce qui est révélé tel que la traduction l’indique: nous avons les termes messager et prophète, or l’un des deux n’a aucune révélation nouvelle à réciter dans laquelle le Diable puisse ajouter quelque chose. Quant au sens, cela veut dire qu’il est normal que tout prophète, et par extension tout croyant, interprète les écritures à la lumière de sa propre compréhension et projette sur l’avenir sa propre vision. Ce qui influe sur nos décisions et nos actes et génère immanquablement des erreurs. L’important est de rester fidèle à ses convictions. Par exemple, on peut vouloir espérer le Paradis sur terre, ou la foi pour tout le monde, ce qui semble une volonté louable d’un point de vue humain. Seul ceux qui ont le coeur pur pourront passer au travers des ruses du diable qui ne manque pas d’égarer en accolant ses mensonges à la Révélation. Si Dieu protège son rappel, il permet que le mensonge s’insinue autour. C’est tout le concept du levain dans l’évangile.



Mt16.6 Jésus leur dit: Gardez-vous avec soin du levain des pharisiens et des sadducéens.
Voilà qui est propre à remettre en question cet espèce de concept d’infaillibilité prophétique dont découle l’infaillibilité du consensus des savants et qui sclérose la pensée islamique depuis des siècles.

Je suis venu à étudier ce verset cet après-midi pour une raison qui n’a strictement rien à voir avec le sujet de cet article. Quand j’ai réalisé le lien entre les deux, j’ai compris que rien n’avait été laissé au hasard malgré tous mes errements. Gloire à Allah le Très-Haut.

Rubrique souvenirs

En guise de conclusion, la rubrique souvenirs. Dans les derniers temps avant ma conversion, un certain Franck était venu envahir ma vie. Il avait tenu à m’emmener à la cathédrale Notre-Dame pour m’y baptiser et ensuite me faire tatouer une rose sur l’épaule comme la sienne. Après mon refus catégorique, comprenant qu’il n’arriverait pas à ses fins, il se jeta à mes pieds en plein milieu du parvis au milieu des touristes et cria: “Oh, mon Dieu! Je me prosterne à tes pieds!” et autres fariboles. Ceux qui me suivent, savent qu’il n’était pas à court d’argument et que le pire était à venir.
https://www.facebook.com/notes/stephan-pain/le-mal-est-relatif-le-bien-est-absolu/10155020479662645
Mais pour illustrer l’histoire des porcs de Gadara, je préfère rappeler l’histoire d’Ezmelese, puisque là nous avons un (ou des) démon qui me parle directement.
https://www.facebook.com/notes/stephan-pain/ezlemese/10154922559222645
Comme je n’ai pas été témoin que ce démon soit allé dans quoi ou qui que ce soit et n’a d’ailleurs jamais évoqué le sujet, j’en conclus donc qu’il n’y a aucun enseignement théologique supplémentaire à tirer de cet épisode.
A vous de voir…

Je vous laisse en musique…
https://www.youtube.com/watch?v=s1Q7nfF-nwQ

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