vendredi 1 mars 2024

Autopsie d’une jeunesse française désabusée

14 mai 2013, 12:32

Ce soir là, je voulais m’échapper du tumulte du monde en révolution. Après un bref séjour en Inde, mes pas m’avaient guidé jusqu’à la Miroiterie. Le paradis des musiques improvisées. Un endroit à la vie tumultueuse, menacé à de nombreuses reprises d’expulsion. Les artistes sont là, ils tiennent bon. Je me laissais envelopper dans l’atmosphère sonore. Mon visage doit être assez serein malgré tout car l’on me sourit souvent, ici ou ailleurs. Elle a fondu sur moi son verre à la main. Elle m’en a proposé. J’ai gentiment refusé. Elle parlait fort. Elle ne s’en rendait même pas compte. Les effets du pétard… Aussi.

A vrai dire, je n’avais pas vraiment une haute opinion d’elle. Elle ne dégageait pas quelque chose de spécialement positif. Elle aurait pu être jolie sans peine, j’en suis persuadé. Elle s’est ancré à moi. J’ai vite su qu’elle était célibataire et qu’elle habitait à 20 mètres. Armée de sa bouteille d’alcool, elle était prête à en offrir à qui en voulait. Mais elle persistait à tenter de couvrir la musique pour entretenir un semblant de conversation avec moi. Même si je ne comprenais pas forcément, on s’en tire toujours avec un sourire. Elle me donne son prénom mais ne demande pas le mien. Comprenant que se brader ne fonctionnerait pas, elle m’a dit son âge: 38 ans. Je lisais bien dans son regard, la fierté d’être un peu plus âgée que moi. Pas de chance. Alors, elle a avoué être prof d’économie dans un lycée dans le 16ème arrondissement. Une place enviable, surtout à un age aussi jeune. Elle aime ses élèves, ils sont agréables. Elle aime son métier. Surpris, j’ai accepté son verre pour pouvoir en savoir plus. J’ai réalisé que ce n’était pas du tout une femme perdue vivant en marge de la société comme son attitude pouvait le laisser penser. Rien de tout cela. Un métier bien payé, stable et épanouissant. Un appartement au cœur d’un quartier vivant de Paris. Et pourtant. Elle traîne son mal être dans les bars des quartiers populaires. A la recherche d’une âme aussi meurtrie que la sienne qui voudra bien taire pour un moment la douleur. Faire semblant pour un instant. Ne pas se dévoiler l’un à l’autre. Juste se donner, pour soulager. Quelques secondes d’éternité. Un orgasme pour conjurer le sort. Puis reprendre sa route pour ne pas savoir. Ne pas se laisser consumer par la vie de l’autre. Trop de souffrances. Le quota est atteint. Plus personne pour encaisser. Constatant que malgré tous ses efforts, je n’allais pas dans son sens, elle a fini par s’éloigner en remplissant d’autres verres. Je m’en veux de l’avoir laissé peut-être dans de mauvaises mains. Mais que puis-je réellement y faire? Combien sont-elles qui mènent cette vie là? Alors je l’aide en écrivant ce texte, je n’ai que cette arme à ma disposition.
A vous, âmes perdues, je dédie ces quelques lignes.