mercredi 22 mai 2024

Le champ des Par☨isans

Printemps 2014. Mon séjour outre-Manche m’avait profondément transformé. Mon besoin de mouvement avait repris de plus belle. A la différence près, que je me déplaçais en djellaba ou en qamis quasi tout le temps. Ce qui laissait peu de place au doute quant à mes convictions religieuses. Un frère fraîchement converti m’a emboîté le pas quelques temps. Alors que nous achetions quelques nourritures dans le petit supermarché proche du RER de Nanterre-préfecture, un homme qui y travaillait vint m’aborder. Un homme constamment en tension, que cela peut en devenir perturbant. Mais, vous le savez bien, il faut savoir passer outre. Avec le temps qui est passé, je serai bien en peine de me remémorer tous les détails de nos discussions. Tout ce dont je me rappelle c’est qu’il critiquait vivement les maghrébins, tout en étant un lui-même. Non pas pour ce qu’ils sont ou pour leur coutume, mais pour leur foi. Il me confiait qu’il devait se cacher d’eux et qu’en conséquence de quoi il pensait que j’étais plus apte à être réceptif à son discours. Assez vite, il m’orientait vers la foi dite chiite, ou plutôt pour être plus correct, Shia. C’est à dire littéralement, les Partisans. Les Partisans d’Ali. Quelques temps plus tard, il m’invitait chez lui pour me remettre une série de livres sur le sujet. Malgré ses airs, il était clairement attaché à la science islamique.

Je me mis en devoir de lire. Je découvrais alors ce qu’était réellement le chiisme en dehors de ce qu’on peut en dire sur les sources habituelles. A vrai dire, lorsqu’il a fallu se rendre dans un lieu de culte, je ne m’étais pas vraiment posé la question. Deux salafis sunnites étaient présent lors de ma conversion. Je m’étais donc rendu dans les mosquées sunnites, qui sont la quasi totalité des mosquées de France. Il y avait bien une mosquée chiite à Nanterre, mais je n’y ai jamais vu quelqu’un aux abords. Découvrir le monde islamique sous un autre angle, un angle certes très critique, mais ayant le Coran comme fondement, était extrêmement intéressant. Cela éclairait les choses sous un angle nouveau. Si effectivement, cela venait conforter certaines choses que je percevais, cela ne me convainquait pas pour autant de prononcer une sorte de nouvelle Shahada. Car si je reconnaissais que les modifications apportées à l’Islam sunnite l’avaient défiguré, j’en venais à la conclusion que les shias n’avaient pas été épargnés. Les fumeuses théories des imams cachés ou les récits eschatologiques me semblaient tout autant dénués de fondement monothéiste.
Bien loin de remettre en question le principe de tradition prophétique, les shias se définissent comme partisans de Ali, paix sur lui. Ali est une source fondamentale du sunnisme aussi. Une source orientée dans la sagesse plutôt que le droit ou le rite. La Porte. Voilà qui prend toute sa dimension à présent. Les descendants de Ali sont les gens de la Maison, les ahl-ul-bayt. Ce pilier basé sur la famille et l’hérédité entre en résonance avec l’esprit des fils d’Israël. Même si l’on considère qu’il y a une dimension d’ouverture aux nations propre aux ismaélites, il parait naturel de conserver cette structure de transmission au travers des générations. D’autant plus, que l’une des plus longues sourates du Coran, ahl Imran, renvoie clairement aux longues lignées prophétiques qui structurent la Révélation. Le mode de gouvernance propre au sunnisme ne vient pas s’inscrire dans ce principe.
Si nous devions faire une analogie, les Shias sont au Coran, ce que les Samaritains sont à la Torah. De même que les Samaritains étaient gardiens du Temple originel, les Shias étaient gardiens de la transmission authentique.
Luttes de pouvoir, différends politiques, les ressorts des schismes sont invariablement les mêmes. Le pouvoir d’Israël est parti dans les mains de Juda, le rabbinisme, c’est à dire l’autorité religieuse décentralisée, y a pris son essor. Une fois la période messianique passée, c’est tout ce qui en est resté. Et c’est l’essentiel. L’autorité sacerdotale, elle, a été transférée comme nous l’avons vu.
La situation en Islam est un peu plus complexe. Les shias n’ont jamais eu l’autorité sacerdotale sur la Mecque. Il n’y a jamais eu de schisme sur le lieu de pèlerinage centralisé. Si je devais situer une complémentarité, elle devrait plutôt concerner celle entre la Sagesse détenue par les Shias, quelque peu centralisée et qui touche à la dimension spirituelle et la jurisprudence de la Loi défendue par les Sunnis, qui doit être maturée de manière plus horizontale.

Mon analyse peut parait grossière au premier abord. Mais je n’ai pas pour autre ambition que de jeter des ponts entre les communautés. C’est à elles de cheminer ensuite, en conscience de leurs propres failles, pour trouver chez les autres des réponses et pouvoir faire avancer l’ensemble des communautés. Parfois, une communauté, si petite soit-elle, si  égarée qu’elle puisse paraître être, peut se révéler être la gardienne d’un trésor inestimable caché là par le Maître du monde.

Quelques temps plus tard, je fus invité à une soirée événement en l’honneur de Fatima-Zahra, paix sur elle. L’accueil fut chaleureux. Sur la route du retour, à une heure déjà avancée, nous fumes pris dans des embouteillages. J’en compris vite la raison: il y avait peu de chance que nous nous revoyons et je devais mettre à profit le temps imparti pour échanger le plus possible. Mon intuition était juste. Je n’ai jamais revu de shias sur la région parisienne. Toutefois, j’avais un numéro de téléphone d’un homme habitant dans les Ardennes et dont la visite m’était vivement conseillée. Je profitais donc de mon séjour dans la région pour l’appeler. Lui et ses amis se retrouvent un week-end sur deux, et malheureusement, ce jour là, nous sommes entre deux. Qu’à cela ne tienne, il n’en aura que plus de temps à me consacrer pour me présenter leur projet.
Dans mes souvenirs, il me semble que la majorité des hommes sont convertis. Ils viennent d’un peu partout en France et ont choisi de venir s’installer avec leur familles dans le même secteur. Ils ne sont pas voisins. Toutefois, ils ont acheté une ferme en commun et l’ont aménagé pour leurs rencontres. Ils ont construits une petite communauté autour d’une foi commune.
L’homme me donne rendez-vous dans un petit village. Il est en botte, il vient de délaisser ses occupations en lien avec la terre, pour m’accorder un peu de temps. Il apparaît bien loin de l’image d’un musulman pratiquant. Il me guide dans la campagne jusqu’à l’entrée d’un bois où s’enfonce un chemin caillouteux. Il me conseille de me garer là car le chemin n’est pas praticable. Nous descendons à pied. Après un bon moment, nous finissons par arriver dans une petite ferme. Des animaux, des cultures, de la forêt autour. A ce moment là, je suis encore un citadin endurci. Il me fait visiter. En bas, nous trouvons les cuisines et les espaces liés au travail extérieur. Toutefois, il y a des couchettes disponibles en cas de grandes affluences. A l’étage, c’est d’avantage orienté vers le couchage. L’espace le plus important, c’est évidemment le grenier où a été aménagé une salle de prière. La décoration contient beaucoup de couleur et de représentations diverses. C’est assez déroutant pour quelqu’un qui a l’habitude  des mosquées sobres. Je ne suis pas très à l’aise, je trouve que cela perturbe l’abstraction. L’heure de la prière arrive. L’homme est un peu ennuyé, il me demande si cela ne me dérange pas de prier avec lui. Si je n’en ai pas envie, il comprend très bien. Au contraire, je suis heureux de partager cet instant avec lui. Sitôt la prière finie, il poursuit: les shias groupent dhor et asr. Je constate donc que bien qu’ils affirment pratiquer 5 prières par jour, ils n’ont que 3  temps de prières distincts. Cela confirme mon point de vue. Le passage de 3 à 5 prières est effectivement intervenu postérieurement à la scission entre les deux communautés. Cet artifice 5 en 3 actuel est surement le résultat d’un besoin de légitimité aux yeux de leur coreligionnaires. Il est clair qu’il est bien plus valorisant de témoigner d’un chiffre le plus élevé possible et ce, au détriment de l’engagement spirituel dans l’acte.

Inutile de vous dire qu’à chaque fois que j’ai voulu partager cette expérience avec des musulmans sunnites, ils n’ont que très rarement réussi à se départir de leurs à priori pour se focaliser sur la démarche de retour à la nature en constituant une communauté de croyant soudée. Ceci peut expliquer pourquoi en parti pourquoi je n’ai jamais éprouvé le besoin d’écrire cet article. La raison principale étant, et cela je dois l’admettre bien volontiers, qu’il me fallait progresser également et que cela m’a pris 6 ans avant de prendre la clef des champs.
https://www.stephanpain.com/2021/01/10/nine-eleven/
Sur le chemin du retour, nous discutons eschatologie. Je ne peux que m’attrister. Mais peu importe. Tandis que les déracinés de nos cités sont emportés tel des fétus de paille au moindre souffle d’une parole de mort. Ces récits mensongers n’ont guère d’emprise sur ces courageux hommes ré-enracinés. Ils vont donner des ailes à leurs descendants.

Paix sur vous.

« N’as-tu pas vu comment Dieu a cité en parabole une parole bonne, pareille à un arbre bon, dont la racine est ferme et la ramure (s’élève) dans le ciel, et qui, avec la permission de son Seigneur, donne à tout instant ses fruits ? Et Dieu cite (ainsi) des paraboles pour les hommes, afin qu’ils se rappellent » (Coran 14/24-25).