Quand tout le monde parle et que quelqu’un ne dit rien, on n’entend plus que lui!
Raymond Devos, minorités agissantes
Comprenons bien, par cette citation, que je suis un littéraliste. J’invite à prendre connaissance du sketch en entier.
Pratiquons l’inversement de la damnation de mémoire sur la personne de Néron. Si il y a bien un archétype chrétien du persécuteur, acteur central du mythe fondateur du sang des martyrs, c’est bien Néron. Pour ce qui est du récit retenu par l’histoire, chacun saura le retrouver par divers biais. Le fait que le narratif, un mot bien en vogue de nos jours, de l’institution ecclésiale coïncide avec celui de l’empire polythéiste romain est un indice que nous sommes le jouet d’une manipulation. Comme je le disais précédemment, nous sommes dans une guerre métaphysique d’imaginaires. Ceux qui parviennent au pouvoir et qui le gardent, sont ceux qui arrivent à englober dans leur récit celui de ceux qu’ils dominent. Tout cela n’est qu’un édifice où la vérité absolue n’est qu’une donnée de l’équation. On ne saurait définir exactement ce qu’est le système. Pour résumer, je n’aurais qu’une remarque à faire: lors des élections de 2017, un grand nombre de candidats se présentaient comme anti-système, y compris ceux qui avaient occupé de très hautes fonctions au sein de l’appareil d’état. Rien de plus à ajouter. En tous les cas, le système est entretenu par ceux qui en vivent et face à un nouvel imaginaire conquérant, il faut savoir s’adapter. Il sera donc toujours possible de renier mes propos dans le futur d’une manière ou d’une autre. En psychiatrisant, en tournant à la dérision, en déployant de nouvelles explications basées sur des découvertes archéologiques opportunes. Qu’importe. Mon but ici n’est pas de convaincre, mais d’exposer mon interprétation et d’interdire à quiconque qui en a pris connaissance de pouvoir agir et penser comme si de rien n’était. Ceci étant dit, car oui, moi aussi comme les Intelligence artificielle, j’aime faire de longs avertissements, entrons dans le vif du sujet.
Il y a peu de temps, nous nous étions penché sur la période située entre +60 et +95, en passant par Antioche et en concentrant notre attention sur Rome. Au travers des différents points de vue des chroniqueurs de l’époque, dont certains ont vu leurs opinions personnelles être propulsées au rang de paroles divines révélées, nous pouvions exposer un tout autre tableau des antagonismes. Deux camps se dessinaient nettement: celui d’un messianisme universaliste plus ou moins décentralisé, et un autre adossé fermement sur le pouvoir impérial. Nous y avions vu une reine un peu indécise, oscillant entre les deux groupes selon les opportunités que son physique lui permettait. Les écrits des deux protagonistes principaux nous sont parvenus en grande partie. Ces deux hommes se sont-il connus? Difficile à dire. La distance temporelle qui les sépare est cependant assez mince pour ressentir la tension qui peut demeurer y compris post-mortem. Pour dérouler mon exposé, nous allons nous placer dans une fenêtre temporelle encore plus réduite. Nous nous situons entre +64, soit quelques années après le procès, et 71, date de début de construction du Colisée. Il semblerait que toute l’histoire de la chrétienté se joue dans cet espace temporel. La prédication messianique porte ses fruits. Les tensions entre différentes factions sont devenu intenables. Les Sadducéens vivent en permanence avec la peur d’une attaque surprise individuelle impossible à empêcher par les soldats romains. Les Apôtres savent très bien ce qu’ils doivent faire. Dés que les premiers signes du chaos apparaissent, ils doivent disparaitre. Et ce signe pourrait bien être l’assassinat par un groupe de zélotes de l’apôtre des nations. Il a été suivi jusqu’à Rome. Mais si certains aspects de sa prédication ont pu séduire certains fondamentalistes, sa trahison de courtisan romain ne peut pas rester impunie. L’écho de cette mort a un effet dévastateur. C’est l’étincelle qui met le feu aux poudres. Chaque camp voulant en découdre sort de son attente impatiente. C’est à ce moment là que notre chroniqueur entre en scène en tant que meneur de l’armée juive. Néron est mis face à sa responsabilité de conservation de la paix romaine. Il délègue alors la responsabilité militaire d’intervention à celui qui est le plus à même d’endosser cette fonction. Néron se voit comme un artiste. Ce sont d’ailleurs ses derniers mots. La guerre fait parti du pouvoir et il le sait. A sa charge de déléguer correctement la fonction. Il commet alors la pire erreur de sa vie. Mais avant de poursuivre, revenons quelques années en arrière. Un chroniqueur plus tardif rapporte:
(1) Ce fut surtout dans ses constructions qu’il se montra dissipateur. Il étendit son palais depuis le mont Palatin jusqu’aux Esquilies. Il l’appela d’abord « le Passage ». Mais, le feu l’ayant consumé, il le rebâtit, et l’appela « la Maison dorée ». Pour en faire connaître l’étendue et la magnificence, il suffira de dire (2) que, dans le vestibule, la statue colossale de Néron s’élevait de cent vingt pieds de haut; que les portiques à trois rangs de colonnes avaient un mille de longueur; qu’il renfermait une pièce d’eau, semblable à une mer bordée d’édifices qui paraissaient former autant de villes; qu’on y voyait des champs de blé, des vignobles, des pâturages, des forêts peuplées de troupeaux et d’animaux sauvages de toute espèce.
Plusieurs interprétations sont possibles pour le mot transitoriam. La traduction académique copiée ici interprète la phrase comme un prolongement de projet. Transitoriam est alors présenté comme un nom propre décrivant une première phase du projet personnel de l’empereur. En bon messianiste, je ne peux m’empêcher de faire remarquer que cette traduction résonne étrangement. Passage est le sens donné au mot Pessa’h, et à Pâque (en anglais passover). Parmi les arguments qui font douter de la culpabilité de l’incendie de Rome par Néron, le fait que ce projet si important aux yeux de l’empereur soit détruit en est un de taille, outre le fait qu’il n’était pas sur place au début des faits. Et si la prédication messianique était parvenue jusqu’aux oreilles de Néron? Alors effectivement, dans cette perspective, cette statue colossale pose problème. Mais le chroniqueur cité n’est-il pas en train de livrer la version officielle? Il ne s’agit pas de nier l’existence de cette statue, ni sa paternité. Mais il est tout aussi possible de suggérer que l’aspect qu’elle a dans les décennies qui suivent, et dont tout le monde s’accorde à dire qu’il s’agit d’une représentation d’une divinité solaire, était tout simplement son aspect initial et surtout sa description. Après tout, l’empereur qui a marqué la chrétienté en faisant se tenir le premier concile de l’histoire, avait une foi hésitante entre monolâtrie solaire et monothéisme. Il a été sanctifié malgré cela. Il serait délicat de reprocher à Néron ce principe alors qu’il se situe bien en amont dans l’histoire et dans un contexte totalement différent. Ce nom de « Passage » pour un monument romain impérial pourrait signifier une adhésion à une foi pré-chrétienne. Ce monument aurait alors constitué une déclaration de guerre spirituelle en bonne et due forme à l’ordre ancien. Ordre aurait alors été donné par des membres éminents du sénat de bruler l’objet du litige. Pour se faire, ils n’auraient pas hésité de sacrifier une partie de la ville afin de ne pas éveiller les soupçons quant au véritable mobile. L’étendu de l’incendie aurait pu ne pas être envisagé par les pyromanes. Les responsables parviennent à attirer l’attention sur la communauté chrétienne. Ne comptez pas sur les chroniqueurs romains pour nous livrer qui est le véritable ordonnateur des persécutions et leur véritable ampleur. Il ne s’agit pas de faire de l’empereur un saint, mais d’élaborer un scénario d’un combat de pouvoir entre factions. Cependant, dans l’autobiographie du chroniqueur pivot de cette époque, voici ce qu’il rapporte:
Vita [III] [13] A l’âge de vingt-six ans je fis un voyage à Rome, dont voici la cause. F gouverneur de Judée ayant envoyé pour un fort léger sujet des sacrificateurs très-gens de bien et mes amis particuliers pour se justifier devant l’empereur, [14] je désirai avec d’autant plus d’ardeur les assister que j’appris que leur mauvaise fortune n’avait rien diminué de leur piété, et qu’ils se contentaient de vivre de noix et de figues. Ainsi je m’embarquai et courus le plus grand risque que l’on puisse jamais courir ; [15] car le vaisseau dans lequel nous étions au nombre de six cents personnes, fit naufrage sur la mer Adriatique. Mais après avoir nagé toute la nuit, Dieu permit qu’au point du jour nous rencontrâmes un navire de Cyrène qui reçut quatre-vingts de ceux entre nous qui avaient pu nager si longtemps, le reste étant péri dans la mer. [16] Ainsi arrivâmes nous à Dicéarque que les Italiens nomment Putéoles, où je fis connaissance un comédien juif nommé Alitur que l’empereur Néron aimait fort. Cet homme me donna accès auprès de l’Impératrice Poppéa, et j’obtins sans peine l’absolution et la liberté ces sacrificateurs par le moyen de cette princesse qui me fit aussi de grands présents avec lesquels je m’en retournai en mon pays.
Outre l’impression curieuse de lire une version raccourci des derniers chapitres du livre des Actes, constatons qu’il livre un portrait de Néron qui ne correspond pas à l’image que nous en avons. De par sa position, il devrait rapporter une persécution de grande ampleur des chrétiens. Le récit est daté de 63/64, soit juste avant l’incendie. Le naufrage qui fait suite au procès dans Actes est daté entre 60 et 64. Soit il s’agit d’une appropriation de récit, soit nous avons les récits complémentaires d’un même évènement, et les deux hommes se connaissaient et chaque camp a choisi de passer sous silence cette connexion.
Et Justus, fils de Pistus, était chef de la troisième faction. Il feignait de douter s’il fallait prendre les armes, mais il cabalait secrètement pour exciter le trouble, dans l’espérance de trouver sa grandeur et son élévation dans le changement. [37] Pour parvenir à son dessein, il représenta au peuple que leur ville avait toujours tenu un des premiers rangs entre celles de la Galilée, et qu’elle en avait même été la capitale durant le règne d’H qui l’avait fondée, et qui lui avait assujetti celle de Sephoris; qu’ils avaient conservé cette prééminence, même sous le roi A le Père, jusqu’à ce que F eût été établi gouverneur de la Judée, [38] et qu’ils ne l’avaient perdu que depuis que Néron les ait donnés au jeune A2 ; Mais que Sephoris après avoir reçu le joug des Romains avait été élevée par dessus toutes les autres ville de la Galilée, et que ce changement leur avait fait perdre le trésor des chartres et la recette des deniers du roi. [39] Justus ayant par de semblables discours irrité le peuple contre le roi et excité dans leur esprit le désir de se révolter, ajouta que le temps était venu de se joindre aux autres villes de Galilée, et de prendre les armes pour recouvrer les avantages qu’on leur avait si injustement ravis, en quoi ils seraient secondés de toute la province par la haine que l’on portait aux Sèphoritains, a cause de leur liaison si étroite avec l’empire romain. [40] Ces raisons de Justus persuadèrent le peuple, car comme il était fort éloquent, la grâce avec laquelle il parlait l’emporta sur des avis beaucoup plus sages et plus salutaires. Il avait même assez de connaissance de la langue grecque pour avoir osé entreprendre d’écrire l’histoire de ce qui se passa alors, afin d’en déguiser la vérité. [41] Mais je ferai voir plus particulièrement dans la suite quelle a été sa malice, et comme il né s’en est guère fallu que lui et son frère n’aient causé l’entière ruine de leur pays. [42] Justus les ayant donc persuadés et ayant contraint quelques uns de ceux qui étaient d’un autre sentiment à prendre les armes, il se mit en campagne et brûla quelques villages des Ipiniens et des Gadaréens qui sont sur les frontières de Tibériade et de Scythopolis.
Le chroniqueur accuse un certain Justus de rédiger une chronique qui contredit la sienne. Constatons que le l’histoire officielle a effacé sa mémoire. Lorsqu’il écrit sa Vita, l’homme est à la fin d’une vie dont il a passé de longues années à la cour impériale. Son besoin de s’en prendre à cet autre chroniqueur est clairement suspecte. Il y a une claire dissymétrie entre l’importance accordée et son héritage réel. Plus haut, il déclare que l’un de ses fils s’appelle Justus. Sans vouloir psychologiser l’analyse, nommer son fils comme un ennemi est contre-intuitif. Au moment où il nomme ainsi son fils, il est dans une position d’autorité à la cour. Ce n’est plus le cas lors de la rédaction de la Vita. Il doit donc réviser sa position et s’opposer frontalement à son ancien allié.
Puisque nous discernons un motif d’identification à la figure prophétique de Joseph, paix sur lui, nous pourrions, ironiquement, établir un tableau d’opposition entre les deux. En effet, la défaite militaire et la courte peine de prison associée n’est pas une épreuve comparable à la prison du Pharaon. C’est d’avantage la vie de cour qui s’oppose à la prison. Ainsi la gloire de Joseph, paix sur lui, a un opposé: la déchéance du chroniqueur (dont la Vita témoigne).
| récit de Joseph | Pseudo-Joseph (point de vue absolu) | Récit construit (point de vue du chroniqueur) |
| Il brille au milieu de ses frères | Il se cherche une légitimité par la guerre | Issu d’une famille noble, promis à brillant avenir |
| Il est rejeté par eux | Face à l’armée romaine, il trouve une voie et rejette ses frères | Il a une révélation. Il veut donner à la Bible une nouvelle dimension malgré l’opposition des littéralistes. |
| La tentatrice le convoite | La reine se détourne de lui et adopte une stratégie de séduction avec le futur empereur. | Dans la perspective du chroniqueur, il perçoit cela comme une trahison de celle dont il a convoité le pouvoir. |
| Il est jeté en prison | Il devient un courtisan romain | Son court passage en prison suite à sa capture est utilisé comme équivalence. |
| Il interprète les rêves | Il pratique la prophétie auto-réalisatrice de cour | Il interprète son propre destin, celui de la dynastie au pouvoir, à la lumière des écritures |
| Il est nommé vizir | Il est considéré comme un traître par les rabbins et n’est pas assumé officiellement par l’institution écclésiale, le réduisant à un simple chroniqueur extérieur au christianisme.
L’intervention divine consiste en l’apparition des récits de la Nativité. |
La chute de la dynastie correspond à sa propre chute. |
Maintenant revenons aux débuts de la guerre juive. Le militaire-chroniqueur est battu. Sa vision messianique va alors basculer. Il se voit comme le nouveau Joseph, paix sur lui, en transformant sa défaite en intégration à la cour romaine. L’empereur incarne alors le Pharaon favorable aux Gens du Livre. Mais, il y a un problème de taille:
GDJ III
383 Par ces raisonnements et beaucoup d’autres TFJ cherchait à détourner ses compagnons de l’idée du suicide. Mais le désespoir fermait leurs oreilles, comme celles d’hommes qui depuis longtemps s’étaient voués à la mort : ils s’exaspéraient donc contre lui, couraient çà et là l’épée à la main en lui reprochant sa lâcheté, et chacun semblait sur le point de le frapper. Cependant TFJ appelle l’un par son nom, regarde l’autre d’un air de commandement, prend la main de celui-ci, trouble celui-là par ses prières ; bref, livré dans cette nécessité aux émotions les plus diverses, il réussit cependant à détourner de sa gorge tous ces fers qui le menacent, comme une bête traquée de toutes parts qui fait face successivement à chacun de ses persécuteurs. Ces hommes qui, même dans l’extrémité du malheur, révèrent encore en lui leur chef, laissent mollir leurs bras et glisser leurs épées ; plusieurs, qui déjà levaient contre lui leurs sabres decombat, les jetèrent spontanément.
387 TFJ, qui dans cet embarras ne perdit pas sa présence d’esprit, met alors sa confiance dans la protection de Dieu : « Puisque, dit-il, nous sommes résolus à mourir, remettons-nous en au sort pour décider l’ordre ou nous devons nous entretuer : le premier que le hasard désignera tombera sous le coup du suivant et ainsi le sort marquera successivement les victimes et les meurtriers, nous dispensant d’attenter à notre vie de nos propres mains. Car il serait injuste qu’après que les autres se seraient tués il y en eût quelqu’un qui pût changer de sentiment et vouloir survivre[76]». Ces paroles inspirent confiance, et après avoir décidé ses compagnons, il tire au sort avec eux. Chaque homme désigné présente sans hésitation la gorge à son voisin dans la pensée que le tour du chef viendra bientôt aussi, car ils préféraient à la vie l’idée de partager avec lui la mort. A la fin, soit que le hasard, soit que la Providence divine l’ait ainsi voulu, TFJ resta seul avec un autre : alors, également peu soucieux de soumettre sa vie au verdict du sort et, s’il restait le dernier, de souiller sa main du sang d’un compatriote, il sut persuader à cet homme d’accepter lui aussi la vie sauve sous la foi du serment[77].
392 Ayant ainsi échappé aux coups des Romains et à ceux de ses propres concitoyens, TFJ fut conduit par N auprès de V. De toutes parts les Romains accouraient pour le contempler et, autour du prétoire [77a], il y eut une presse énorme et un tumulte en sens divers : les uns se félicitaient de la capture du chef, d’autres proféraient des menaces, quelques-uns se poussaient simplement pour le voir de plus près. Les spectateurs les plus éloignés criaient qu’il fallait châtier cet ennemi de Rome, mais ceux qui étaient à côté se rappelaient ses belles actions et ne laissaient pas d’être émus par un si grand changement. Parmi les généraux il n’y en eut pas un qui, si fort qu’il eût d’abord été irrité contre lui, ne se sentit quelque pitié à sa vue : TFV2 fut touché par la constance que TFJ montrait dans l’adversité et saisi de compassion en voyant sa jeunesse[78]. En se rappelant avec quelle ardeur il les avait combattus naguère [78a] et en le considérant tombé maintenant entre les mains de ses ennemis, il évoquait toute la puissance de la fortune, les rapides vicissitudes de la guerre, l’instabilité générale des choses humaines. Aussi amena-t-il dès lors beaucoup de Romains à partager sa pitié pour Josèphe et fut-il auprès de son père le principal avocat du salut de son captif. Cependant V commanda de garder celui-ci avec la plus grande exactitude, se proposant de l’envoyer le plus tôt possible à Néron[79].
399] Quand TFJ entendit cette décision, il exprima le désir de s’entretenir avec TFV1 seul à seul pendant quelques instants. Le général en chef fit sortir tout le monde excepté son fils TFV2 et deux de ses amis. Alors TFJ : « Tu te figures, TFV1, en prenant J, n’avoir en ton pouvoir qu’un simple captif, mais je viens vers toi en messager des plus grands événements : si je ne me savais pas envoyé par Dieu, je me serais souvenu de la loi juive et comment un chef doit mourir. Tu veux m’expédier à Néron : t’imagines-tu donc que (Néron lui-même et) ses successeurs vont attendre jusqu’à toi[80]? Tu seras César, ô TFV1 tu seras empereur, toi et ton fils que voici : charge-moi donc plutôt de chaînes plus sûres encore et garde-moi pour toi-même. Tu n’es pas seulement mon maître, ô César, tu es celui de la terre, de la mer et de toute l’humanité. Quant à moi, je demande pour châtiment une prison plus rigoureuse si j’ai prononcé à la légère le nom de Dieu ». En entendant ces paroles, le premier mouvement de TFV1 fut l’incrédulité : il pensa que TFJ avait inventé ce stratagème pour sauver sa vie. Peu à peu cependant la confiance le gagna, car déjà Dieu le poussait vers l’Empire et par d’autres signes encore lui présageait le diadème. D’ailleurs, il constata sur d’autres points la véracité de TFJ. Un des deux amis présents à l’entretien secret avait dit : « Si ces paroles ne sont pas autre chose que le vain babil d’un homme qui cherche à détourner l’orage de sa tête, je m’étonne que TFJ n’ait point prédit aux habitants de Jotapata la prise de leur ville ni à lui-même sa propre captivité ». Là-dessus TFJ affirma qu’il avait en effet annoncé aux défenseurs de Jotapata que leur ville serait prise après quarante-sept jours de siège et que lui-même deviendrait captif des Romains. TFV se renseigna en particulier auprès des captifs pour vérifier ce dire et, comme ils confirmèrent le récit de TFJ[81], il commença à croire à la prédiction qui concernait sa propre destinée. S’il ne délivra pas son prisonnier de sa garde et de ses chaînes, il lui donna un vêtement de prix et d’autres présents et continua à lui témoigner sa bienveillance et sa sollicitude, à quoi TFV2 ne manqua pas de l’encourager[82].
Quoi de mieux qu’une citation intégrale? Ai-je vraiment besoin d’étaler toutes les idées qui me viennent en lisant ce texte? Non, je ne crois pas. Il me semble que ce texte illustre parfaitement l’idée de l’usurpation de la prophétie de Joseph, paix sur lui. A ce moment là de l’histoire, le christianisme impérial est une réalité factuelle. Mais il y a un problème majeur. TFV n’est pas l’héritier direct du pouvoir de Néron. Déclamer une prophétie à l’encontre d’un noble romain en vue de son accession au pouvoir alors qu’il y a encore un empereur sur le trône et dans la force de l’age, peut constituer, et encore à notre époque, la mise en place d’un coup d’état. Rien de moins. L’information est-elle parvenue aux oreilles de Néron? Impossible de le savoir. Mais, selon cette perspective, lorsque le couteau pénètre dans le corps de l’empereur pour le faire périr, il est fort peu probable que ce soit lui-même qui tienne le manche. D’ailleurs son « Qualis artifex pereo » ne sonne pas comme la parole d’un suicidé. Si ce n’est pas son successeur qui tient le couteau, alors c’est certainement son fils. Dans ce genre de milieu, et vu le profil psychologique des personnages, c’est le genre de travail qu’on ne fait pas sous-traiter. L’histoire nous dit qu’une guerre civile éclate. Tout ce que je vois sont différentes factions en lutte pour le pouvoir, dont l’une vient de commettre un coup d’état. Néron était un personnage esseulé dans sa vision messianique. C’est d’ailleurs cet isolement qui est la cause de sa mort. En face, le messianisme impérial adossé aux écritures est très bien organisé, et sait comment utiliser à son avantage le réseau de diaspora mis en place par l’apôtre des nations. Les forces polythéistes aspirent à un retour à la république. La lutte est féroce. Mais ceux qui gagnent sont rompus à la guerre et surtout à la soif de mort et de sacrifice. Ils vont marquer de leur empreinte maléfique le christianisme pour les 2000 ans à venir. Dans cette dynamique, le rouleau compresseur de l’armée romaine va accomplir les écritures. Au fond, ce que l’on attribue simplement à un fait de guerre de domination, n’est-il pas né dans l’esprit malade d’un homme persuadé d’être le bras armé de Dieu? Face à lui ses égaux zélotes. Tout cela ne serait qu’une lutte des classes? J’avoue avoir un peu de mal avec cette expression malheureuse, surtout avec un tel sujet. Je vous propose un autre extrait pour illustrer le propos. Je n’ai pas envie de trier. Je laisse cette tirade intégralement. Je mets au défi tout croyant de ne pas s’emporter de colère. J’assume n’être qu’un humain imparfait. La règle est de redescendre après cela et de se vider l’âme de cette noirceur, qu’on ne sait si elle émane du futur empereur ou du chroniqueur qui reconstruit sa parole à posteriori:
GDJ VI
5. [33] TFV2 (le deuxième empereur de la lignée maudite), pensant que l’espérance et les discours excitent le mieux l’ardeur des combattants, que les exhortations et les promesses font souvent oublier les dangers, parfois même font mépriser la mort, réunit les soldats les plus vaillants et fit ainsi l’épreuve de leur courage : « Camarades, dit-il, exhorter à une action qui ne comporte pas de danger immédiat, est chose sans gloire pour ceux qu’on exhorte et peu honorable pour celui qui prend la parole. Seules les entreprises hasardeuses réclament une exhortation, car, pour les autres, il convient qu’on les accomplisse spontanément. Aussi vous avouerai-je d’abord que l’escalade du mur est difficile, mais qu’il appartient surtout à des hommes épris de vertu de combattre des difficultés ; qu’une mort glorieuse est belle, et que la noblesse de l’action ne doit pas rester sans récompense pour ceux qui s’y risquent les premiers ; voilà ce que je veux vous assurer. Ce qui doit être pour vous un stimulant, et ce qui peut-être en découragerait d’autres, c’est la patience éprouvée des Juifs et leur constance au milieu des revers ; car il serait honteux que des Romains, que mes soldats, qui, en paix, ont été instruits de l’art de la guerre et se sont fait, en guerre, une habitude de la victoire, fussent inférieurs aux Juifs pour la force des bras ou de l’âme, et cela quand la victoire s’achève, quand ils ont la Divinité avec eux. Car nos échecs sont dus seulement au désespoir des Juifs, et leurs malheurs s’accroissent par vos vertus et l’assistance divine. La sédition, la famine, le siège, ces murs qui tombent sans l’aide des machines, de quoi cela peut-il témoigner sinon de la colère divine contre les Juifs et de la protection que Dieu nous donne ? Ainsi, nous laisser vaincre par ceux qui ne nous valent pas, et surtout trahir l’alliance divine, voilà ce qui serait indigne de nous. Pour les Juifs, la défaite n’est pas une honte, car ils ont déjà connu la servitude ; et cependant, pour s’y soustraire, ils méprisent la mort, ils s’élancent contre nous, non qu’ils espèrent vaincre, mais pour faire montre de leur courage. Quelle disgrâce ce serait pour nous, maîtres de presque toute la terre et de la mer, pour vous à qui c’est déjà un opprobre de ne pas vaincre, si vous ne risquiez pas une seule attaque contre les ennemis, si vous restiez oisifs, avec des armes si puissantes, attendant l’œuvre de la famine et de la Fortune pour les abattre, alors qu’un coup d’audace, sans trop de péril, peut vous assurer un plein succès ! Si donc nous faisons l’escalade de la forteresse Antonia, la ville sera à nous ; car même à supposer, ce que je ne crois pas, qu’il faille encore livrer, à l’intérieur un combat contre les Juifs, l’occupation des hauteurs et le poids dont nous pèserons sur les poitrines ennemies nous promettent une complète et rapide victoire.
« Pour moi, je m’abstiens maintenant de célébrer la mort au champ d’honneur et l’immortalité de ceux qui succombent en proie à la fureur de la guerre ; je souhaite seulement à ceux qui pensent autrement de mourir de maladie pendant la paix, eux dont l’âme est condamnée à la tombe en même temps que le corps. Car quel homme brave ignore le sort des âmes que le fer sépare de la chair sur le champ de bataille ? L’éther, le plus pur des éléments, leur donne l’hospitalité, et une place parmi les astres ; elles se révèlent à leur postérité comme de bons génies et des héros bienveillants ; mais les âmes qui se sont consumées dans des corps malades et en même temps que ceux-ci, fussent-elles le plus exemptes possible de taches et de souillures, sont anéanties dans la nuit souterraine, plongées dans un profond oubli ; leur vie, leur corps et leur souvenir trouvent une fin commune. Si d’ailleurs la mort est inéluctable pour tous les hommes, le fer en est un ministre moins cruel que la maladie. Quelle lâcheté n’est-ce donc pas de refuser au bien public ce que nous devrons à la nécessité !
« Je viens de vous parler comme si les auteurs de cette tentative devaient inévitablement périr ; mais les hommes valeureux peuvent se tirer même des circonstances les plus critiques. Car, d’abord, la brèche se prête à l’escalade ; puis, toute la partie récemment construite est facile à détruire. Vous êtes plus nombreux ; agissez donc avec audace, vous prêtant les uns aux autres confiance et soutien, et bientôt votre fermeté brisera le courage des ennemis. Peut-être même obtiendrez-vous le succès sans répandre votre sang, dès les premières tentatives ; il est vraisemblable qu’en vous voyant monter, les Juifs s’efforceront de vous arrêter ; mais si vous échappez à leur surveillance[5] et si vous vous frayez une fois un chemin, il se peut que leur résistance s’effondre, quand même vous n’auriez été que peu à l’éluder. Quant à celui qui montera le premier, j’aurais honte de ne pas faire de lui un homme enviable, chargé d’honneurs ; le survivant commandera désormais à ceux qui sont maintenant ses égaux, et ceux qui tomberont seront suivis dans la tombe du prix réservé à la valeur[6] ».
Aucun commentaire. Il n’y a que des IA sentinelles de l’Ordre pour oser encore soutenir la posture académique après cela. Mais elles ne sont pas toutes comme cela. Il faut savoir faire jouer la concurrence. Citons aussi:
4. [310] Si l’on considère ces faits, on conclura que Dieu s’intéresse aux hommes et qu’il présage de diverses manières à leur espèce les moyens de salut, alors que ceux-ci vont à leur perte par leur folie et leurs crimes volontaires. C’est ainsi que les Juifs, après la destruction de la forteresse Antonia, réduisirent le Temple à la forme d’un carré, alors qu’ils pouvaient voir écrit dans leurs livres que la ville et le Temple seraient pris dès que l’enceinte sacrée aurait la forme d’un carré[38]. Mais ce qui les avait surtout excités à la guerre, c’était une prophétie ambiguë trouvée pareillement dans les Saintes Écritures, et annonçant qu’en ce temps-là un homme de leur pays deviendrait le maître de l’univers[39]. Les Juifs prirent cette prédiction pour eux, et beaucoup de leurs sages se trompèrent dans leur interprétation ; car l’oracle annonçait en réalité l’empire de TFV1, proclamé pendant son séjour en Judée[40]. Au reste, il n’est pas possible aux hommes, même quand ils le prévoient, d’échapper à leur destin. Mais les Juifs interprétèrent à leur fantaisie ou méprisèrent les présages, jusqu’au jour où la ruine de leur patrie et leur propre ruine les eurent convaincus de leur folie.
La ville est prise, puis détruite avec son Temple. Avant cela, l’or est emporté. A Rome, les constructions de Néron ont été détruites également, dans un même élan nihiliste. Cependant, la statue géante est conservée. Cette conservation est le signe d’un mensonge. Si réellement cette statue représentait Néron, elle aurait été détruite en premier. Je ne peux adhérer à une simple reconfiguration. Cela ne fonctionne pas. Un indice qui me fait adopter cette idée est que des fouilles récentes ont fait apparaitre les vestiges d’une partie technique du complexe érigé par Néron. L’empereur avait fait construire une grande salle à manger ronde, posée sur des roulements à bille et qui était mis en mouvement:
(3) Dans les diverses parties de l’édifice, tout était doré et enrichi de pierreries et de coquillages à grosses perles. Les salles à manger avaient pour plafonds des tablettes d’ivoire mobiles, qui, par différents tuyaux, répandaient sur les convives des parfums et des fleurs. La principale pièce était ronde, et jour et nuit elle tournait sans relâche pour imiter le mouvement du monde. Les bains étaient alimentés par les eaux de la mer et par celles d’Albula.
Certains commentateurs modernes, en raisonnant circulairement, en déduisent que Néron faisait tourner le monde autour de lui. Cette interprétation semble s’accorder avec celle qui est donnée de la suite du texte:
(4) Lorsque après l’avoir achevé, Néron inaugura son palais, tout l’éloge qu’il en fit se réduisit à ces mots:
« Je commence enfin à être logé comme un homme. »
Depuis l’incendie de Rome et donc de la première version de cette œuvre, Néron sait que les forces qui lui sont opposées vont parvenir à l’atteindre. La plus néfaste de toutes, le courant johannique, hérite de la vision messianique de la reine d’Adiabène et prolongée par l’association de la dynastie TF et du chroniqueur traitre. Ce courant divinise le Messie et adosse son pouvoir sur une altérité d’une dynastie régnante en lien avec le pouvoir de Rome. Lorsque les empereurs meurent, ils sont divinisés. Cela est incompatible avec la Torah. Le johannisme permet de connecter la divinité impériale et le pouvoir temporel messianique.
Oui Néron fait construire une salle à manger en rotation. Au milieu la Table du Messie. Néron se désavoue de la théologie johannique. Lorsque la foi dans le Messie s’empare de lui, alors la prophétie du Psaume 22 s’accomplit. Néron se voit en héritier de la responsabilité spirituelle et temporelle du Messie. Il sait que son temps est compté et que ses ennemis vont s’emparer de ses propos pour les retourner contre lui. Après avoir mûrement réfléchi, il prononce cette simple phrase à double-sens et rejette la divinité impériale:
« Je commence enfin à être logé comme un homme. »
Paix sur les âmes investies de l’Esprit