Les pieds nus

Nous sommes la nuit du 15 Shawwal. C’est la pleine lune de ce mois hégirien. Mais chose particulière, cette année, il tombe au moment de l’équinoxe de printemps. Ce qui fait qu’il se superpose avec le mois de Nissan du calendrier hébraïque. Celui où se célèbre Pessa’h. Mais ce qui est encore plus troublant, est que dans cette même nuit, les chrétiens, par un système de placement basé sur les jours de la semaine et non ceux du calendrier lunaire, ont fixé le moment le plus important de leur calendrier: le Vendredi Saint. Il y a 2000 ans, cette coïncidence des dates entre le 15 du mois lunaire de printemps, ainsi que l’accomplissement de 40 années avant la destruction du Temple, permettent de fixer avec précision la date de la Passion. Pour des millions de chrétiens de par le monde, le drame qui va se dérouler à partir du lever du jour de ce vendredi est un point de bascule de l’histoire. Un semblant de procès  y a été convoqué. Mais le véritable procès, le jour du Jugement, il se produit au moment exact de la mort après une longue agonie sur la croix, quelques temps avant le coucher du soleil.

Le voile du Temple se déchire.

Dans un procès, il y a des accusés, des témoins, des acteurs du monde judiciaire et un jury chargé de trancher. Dans l’idéal, le jury aimerait avoir un dossier de preuves à charge et à décharge le plus étoffé qui soit afin de rendre un verdict juste. Mais dans les affaires les plus complexes, il y a toujours une part d’ombre. L’échéance de l’issue du procès est inéluctable. Il va donc falloir trancher malgré l’absence de preuves. C’est à ce moment précis que les avocats entrent réellement en scène. Ils ne font que proposer un imaginaire au jury, rien de plus. Un scénario destiné à combler les trous, à assembler des éléments disparates. Les deux plaidoiries viennent clore les débats et ainsi placées, elles sont donc décisives. La justice n’aime pas l’indécision. La société ne peut se permettre de ne pas statuer lorsque certains crimes ont été commis. Selon moi, le Messie a été tué deux fois. Le premier crime a été commis par un groupe restreint, dans une sorte d’urgence, dans l’incompréhension réelle de la portée de l’acte. Le deuxième a été commis par un groupe beaucoup plus vaste, et selon un scénario bien plus planifié et méthodique. Il m’a semblé que ce jour précis marqué par la première phase était le moment opportun pour tenter de prendre la parole et d’argumenter autour de ce crime. Des preuves historiques seront présentées, mais de nombreuses failles demeurent. Mais vous, le jury, allait devoir trancher.

Pour des questions en lien avec l’absolu, les noms des protagonistes vont être remplacés comme à l’habitude. A la différence que tous les acteurs de la Révélation ont quitté la scène, ils ne restent donc que les accusés.

Nous sommes 30 ans après ce Vendredi funeste. Le corpus néo-testamentaire nous livre une vision biaisée de la réalité. Trois groupes principaux de disciples s’opposent sur des questions fondamentales comme la Loi ou la divinité du Messie. Le livre des Actes est en deux parties. Dans la première, les Apôtres sont encore présents, principalement par la présence de Pierre. Si nous nous appuyons sur une certaine interprétation du Coran, le groupe des Apôtres, nommé Naqatallah va quitter la région pour se rendre à Pétra et s’endormir pour 300 ans. Le champ est libre pour celui qui se  présente comme l’apôtre des nations. Ce dernier devient le personnage central de la deuxième partie du livre des Actes. Quant à la secte johannique, nous ne savons pas grand chose d’elle.  La reine et son fils façonnent leur image de bienfaiteurs du peuple de Judée (tel que cela est rapporté dans la tradition rabbinique). Tout ce que nous pouvons déduire est que l’avorton en fit parti dans les premières années avant de se quereller avec la reine, de prendre son autonomie et de s’appuyer sur un réseau de la diaspora. La reine meurt vers la fin des années 50. L’apôtre auto-proclamé se retrouverait possiblement en position dominante par défaut. Nous le retrouvons dans le récit en fâcheuse posture: le voilà en procès après un séjour en prison à la suite d’une accusation portée contre lui par ceux que le texte nomme les juifs. Ce passage recouvre les chapitres 25 et 26 des Actes. Quant aux 26 et 27, qui viennent clore le livre, ils sont une simple chronique. Le naufrage s’inscrit dans une dimension épique mais pas dans un cadre théologique significatif. Le procès sert avant tout aux historiens, car il est possible de le dater très précisément car les noms des protagonistes donnés peuvent être recoupés par d’autres sources. De notre point de vue, nous pouvons constater une montée dans les arcanes du pouvoir. La capitale de Judée et les grandes cités de diaspora semblent être devenues étriquées, l’interprétation du christianisme porté se fraie un chemin vers Rome. Lorsque l’on considère les interprétations classiques chrétiennes, et même certaines interprétations alternatives dites « anticapitalistes », la main-mise de Rome en tant qu’entité impériale sur le christianisme serait tardive. La thèse que je défends pour ma part est toute différente. Je soutiens que l’empire est présent dès le départ. Mais l’empire est prudent, il sait avancé caché. Non pas qu’il se sente fragile, si l’on peut l’assimiler à une sorte d’entité vivante,  mais la base du pouvoir est de savoir contrôler sa dissidence de l’intérieur, voire même de la générer. Les ambitions de la dynastie d’Adiabène ont une dimension impériale dans leur essence. Mais l’histoire nous enseigne que ses capacités réelles étaient limitées. Elle avait pour elle d’avoir été acteur de la période messianique, et cela joue grandement en sa faveur. C’est ainsi que j’identifie le chroniqueur juif et romain cité en référence comme un disciple johannique. L’indice clef est l’annonce miraculeuse qu’il fait du fils préféré de la reine, auquel il attache le concept de monogène, que l’on retrouve central dans l’évangile johannique. Le chroniqueur serait resté fidèle à cette famille malgré tout, parce qu’elle permet d’établir une connexion directe entre la tradition scripturaire qu’il s’emploie à réécrire et  l’évangile qui est dans sa version plus ou moins finalisée. Il me semble avoir préparé la scène convenablement. Il est temps que les acteurs entrent:

Ac 25.12 Alors Fs, après avoir délibéré avec le conseil, répondit: Tu en as appelé à César; tu iras devant César.
25.13 Quelques jours après, le roi A2 et B (sa sœur) arrivèrent à Césarée, pour saluer Fs.
25.14  Comme ils passèrent là plusieurs jours, Fs exposa au roi l’affaire de P, et dit: Fx a laissé prisonnier un homme
25.15 contre lequel, lorsque j’étais à J, les principaux sacrificateurs et les anciens des Juifs ont porté plainte, en demandant sa condamnation.

Voici le moment exact de la rencontre entre le porteur de la prédication du christianisme paganisé et la noblesse de culture grecque, d’ascendance juive et de haut-réseaux romains. En langage populaire, le frère et la sœur cochent toutes les cases pour connecter le logos, la  tradition biblique par le sang et le pouvoir romain. Maintenant que les présentations sont faites, penchons-nous sur les origines familiales. « Le , l’empereur est assassiné par une conspiration de grande ampleur, impliquant notamment le commandant prétorien  ainsi que plusieurs sénateurs. Les conjurés entendent revenir à une république » nous raconte l’histoire officielle. Au centre de ce coup d’état, les spécialistes supposent que nous aurions le père de la fratrie hérodienne que nous nommerons A1. Pour conforter cette idée, le nouvel empereur, un proche de ce dernier, le récompense en lui donnant notamment la Judée et la Samarie. L’homme récupère donc la couronne sur tout Israël. Dans la même année, sa fille, B, qui nous intéresse plus précisément, alors dans son adolescence, est mariée avec un ami du père (Ses ancêtres et leur famille avaient des liens sociaux et des relations avec le Grand prêtre d’Israël, les Hasmonéens, la dynastie hérodienne ainsi que les Julio-Claudiens à Rome. Lui et son frère reçoivent une éducation approfondie dans les cultures égyptienne, juive, grecque et romaine, particulièrement dans le Judaisme, l’étude du Tanakh et de la philosophie grecque.) L’année 44 voit la mort prématurée de cet homme, sans qu’il soit possible d’en savoir d’avantage. La jeune fille se retrouve alors veuve une première fois. Son père lui arrange un autre mariage stratégique. Mais celui-ci meurt dans des circonstances étranges la même année. Le récit officiel laisse penser qu’il aurait été empoisonné deux jours après une apparition publique. Il est mort après une agonie de 5 jours. Il laisse donc un  territoire conséquent en héritage et sa fortune. Si je mentionne cette mort, c’est parce qu’elle constitue un point de convergence quasi unique entre le corpus lucanien et le corpus joséphien. Voici les textes:

Ac 12.18 Quand il fit jour, les soldats furent dans une grande agitation, pour savoir ce que Pierre était devenu.
12.19 A1, s’étant mis à sa recherche et ne l’ayant pas trouvé, interrogea les gardes, et donna l’ordre de les mener au supplice. Ensuite il descendit de la Judée à Césarée, pour y séjourner.
12.20 A1 avait des dispositions hostiles à l’égard des Tyriens et des Sidoniens. Mais ils vinrent le trouver d’un commun accord; et, après avoir gagné  son chambellan, ils sollicitèrent la paix, parce que leur pays tirait sa subsistance de celui du roi.
12.21 A un jour fixé, A1, revêtu de ses habits royaux, et assis sur son trône, les harangua publiquement.
12.22 Le peuple s’écria: Voix d’un dieu, et non d’un homme!
12.23 Au même instant, un ange du Seigneur le frappa, parce qu’il n’avait pas donné gloire à Dieu. Et il expira, rongé des vers.
12.24 Cependant la parole de Dieu se répandait de plus en plus, et le nombre des disciples augmentait.
.

Ant.Jud. 19
[343] 2.  II y avait déjà trois ans accomplis qu’il régnait sur toute la Judée et il se trouvait à Césarée, ville appelée auparavant la Forteresse de Straton ; il y donnait des spectacles en l’honneur de l’empereur, sachant que ces jours de fête étaient institués pour le salut de celui-ci. Autour de lui il avait réuni en foule les dignitaires et les gens les plus en vue de la province. [344] Le second jour des spectacles, revêtu d’une robe toute faite d’argent et admirablement tissée, il entra au théâtre au lever du jour. Là, aux premiers feux des rayons du soleil, l’argent reluisait et resplendissait merveilleusement, étincelant d’une manière terrible et même effrayante pour les gens qui y fixaient leurs regards. [345] Aussitôt les flatteurs de pousser de tous côtés des acclamations, qui n’étaient même pas bonnes pour A1, en le qualifiant de dieu. « Puisses-tu nous être propice, ajoutaient-ils, bien que nous ne t’ayons révéré jusqu’ici que comme un homme ; désormais nous reconnaissons que tu es au-dessus de la nature humaine! » [346] Le roi ne réprima pas leurs propos et ne repoussa pas leurs flatteries impies. Mais peu après, levant la tête, il vit au dessus de lui un hibou perché sur un câble. Comprenant aussitôt qu’il lui annonçait des malheurs, comme il lui avait jadis annoncé le bonheur, il eut le cœur serré d’affliction. II fut saisi d’une subite douleur d’intestins qui, dès le début, fut extrêmement vive. [347] S’élançant donc vers ses amis : « Moi, votre dieu, dit-il, je suis déjà obligé de quitter la vie, car la destinée a immédiatement convaincu de mensonge les paroles que vous venez de prononcer à mon sujet ; et moi, que vous avez appelé immortel, je suis déjà entraîné vers la mort. Mais il convient d’accueillir la destinée comme Dieu l’a voulue. En effet, je n’ai jamais vécu d’une façon méprisable. mais dans une éclatante félicité. [348] »  Tout en disant cela, il était torturé par la violence du mal. Il se fit donc porter en hâte au palais et le bruit se répandit partout qu’il allait bientôt mourir. [349] Aussitôt la populace, les femmes, les enfants, vêtus de cilices selon la coutume nationale, se mirent à prier Dieu pour le roi ; tout était plein de gémissements et de lamentations. Le roi, couché sur une terrasse élevée, les voyait tous de là-haut prosternés la tête contre terre, et ne pouvait lui-même s’empêcher de pleurer. [350] Après avoir été éprouvé sans arrêt pendant cinq jours par ces douleurs abdominales, il quitta la vie à l’âge de cinquante trois ans passés et dans la septième année de son règne. [351] En effet, il avait régné quatre ans sous l’empereur C, car il avait possédé trois ans la tétrarchie de P et avait obtenu en outre la quatrième année celle d’H ; de plus, il avait encore ajouté à cela trois ans où, sous le principat de l’empereur C, il avait régné sur les régions indiquées plus haut, possédant en outre la Judée, Samarie et Césarée. [352] Il tirait de là les revenus les plus considérables, à savoir douze millions de drachmes, et cependant il dut emprunter beaucoup, car il était si généreux qu’il dépensait. plus largement que ne le comportaient ses revenus et il n’épargnait rien dans ses libéralités.

Notons la différence de traitement par l’auteur des Actes du père et du fils. Le premier est nommé selon le roi cruel de la lignée, tandis que son fils est nommé selon son nom de lignée secondaire pourtant commun aux deux. L’auteur des antiquités adopte la même position puisqu’il n’est pas très critique à l’égard des enfants (il omet certains détails biographiques pourtant centraux que nous allons voir plus loin). Selon certaines interprétation contemporaines dans un paradigme matérialiste d’historien, il est avancé, sans qu’il soit possible de trouver d’autres sources sur le sujet de cette mort,  que les premiers symptômes d’empoisonnement apparaitraient au bout de deux jours. Ce qui signifie que le chroniqueur déformerait aussi la réalité pour servir un propos analogue à celui des Actes de punition divine. Si le style est radicalement différent, c’est parce que le public est différent. Dans Actes, le récit est succinct et la mort brutale. Elle nous rappelle la mort subite du couple pour des questions d’argent au début du livre. Si déjà le châtiment du couple peut paraître quelque peu exagéré, voire hors de propos dans le corpus néo-testamentaire, cette condamnation aux allures bibliques semble peu crédible. Les récits bibliques eux-mêmes ne rapportent pas de mort brutale et immédiate pour blasphème pour un personnage en dehors d’un ministère d’un prophète reconnu. A moins que l’auteur des Actes ne considère que le souverain est directement concerné par la réception de la Parole ou acteur du récit. Il s’agirait alors non pas de rapporter une anecdote historique, mais de dénoncer un reniement de la Parole et la sanction qui en découle (selon le même schéma que le couple). La différence de traitement entre le père et ses enfants signifierait, entre les lignes, une différence dans l’attitude face à l’Évangile. Selon mon analyse, même si aucun indice ne le laisse supposer directement, et c’est d’ailleurs normal étant donné que les deux auteurs sont opposés radicalement, le chroniqueur connait les Actes. Il ne peut se défausser de la condamnation divine, par posture monothéiste, et se range donc derrière le rédacteur d’Actes. Mais il se trahit par le ton bien trop clément et la longueur du passage et des détails psychologiques qui sont clairement inventés. En langage moderne, il faudrait y voir ici une solidarité de classe. On peut discerner un schisme d’interprétation messianique. Mais qu’on ne s’y méprenne pas, la verticalité de la théologie des Actes n’admet pas elle non plus trop de liberté populaire réelle. En lecture moderne, on parlera de populisme, et nous avons vu précédemment de nombreux passages allant en ce sens dès le début des Actes.

Ac 12.1 Vers le même temps, le roi Hérode se mit à maltraiter quelques membres de l’Église,
12.2 et il fit mourir par l’épée Jacques, frère de Jean.
12.3 Voyant que cela était agréable aux Juifs, il fit encore arrêter Pierre. -C’était pendant les jours des pains sans levain. –
12.4 Après l’avoir saisi et jeté en prison, il le mit sous la garde de quatre escouades de quatre soldats chacune, avec l’intention de le faire comparaître devant le peuple après la Pâque.
12.5 Pierre donc était gardé dans la prison; et l’Église ne cessait d’adresser pour lui des prières à Dieu.
12.6 La nuit qui précéda le jour où Hérode allait le faire comparaître, Pierre, lié de deux chaînes, dormait entre deux soldats; et des sentinelles devant la porte gardaient la prison.
12.7 Et voici, un ange du Seigneur survint, et une lumière brilla dans la prison. L’ange réveilla Pierre, en le frappant au côté, et en disant: Lève-toi promptement! Les chaînes tombèrent de ses mains.
12.8 Et l’ange lui dit: Mets ta ceinture et tes sandales. Et il fit ainsi. L’ange lui dit encore: Enveloppe-toi de ton manteau, et suis-moi.
12.9 Pierre sortit, et le suivit, ne sachant pas que ce qui se faisait par l’ange fût réel, et s’imaginant avoir une vision.
12.10 Lorsqu’ils eurent passé la première garde, puis la seconde, ils arrivèrent à la porte de fer qui mène à la ville, et qui s’ouvrit d’elle-même devant eux; ils sortirent, et s’avancèrent dans une rue. Aussitôt l’ange quitta Pierre.
12.11 Revenu à lui-même, Pierre dit: Je vois maintenant d’une manière certaine que le Seigneur a envoyé son ange, et qu’il m’a délivré de la main d’Hérode et de tout ce que le peuple juif attendait.

Dans le contexte, on voit bien que l’auteur d’Actes relie directement la mort et la persécution.  On peut aussi se demander si cette réaction du public, censé être juif, ne serait pas une conséquence de la connexion entre Pierre et le souverain. Cette histoire d’ange ressemble d’avantage à un récit embelli d’une simple complicité interne à la prison. Pour parvenir à cela, il convient que la personne décrite comme un ange soit importante et non un simple exécutant. Je propose alors un tout autre scénario. Se sentant menacé par des factions violentes qui lui demandent des comptes et dont il connait la nocivité, et se sentant menacé lui-même,  le roi sauve les apparences du pouvoir en organisant une mise en prison de l’Apôtre. Mais ce n’est pas  le roi lui-même qui vient le délivrer, en lui faisant promettre de ne rien dévoiler, mais sa fille, alors âgée de 16 ans (mais qui a alors déjà été mariée en +41). La voir comme un ange au milieu de la nuit pourrait assez bien rendre l’impression vécue par Pierre face à une jeune princesse d’une grande beauté. Pour parfaire son effet, et afin que les gardes obéissent sans réfléchir, elle décide alors de mettre pieds-nus. Elle inaugure alors un geste de dimension biblique.  Il ne reste alors plus au père, continuant à gérer la situation politiquement, qu’à faire courir le bruit de sanctions à l’égard des gardes pour conforter ceux qui demandent la tête de l’Apôtre. Le récit miraculeux qui se diffuse alors peut alors les impressionner et les contenir un bon moment à l’inaction. Mais le stratagème est pourtant rapidement découvert et le roi finit par être empoisonné. L’auteur des Actes n’a-t-il pas compris ou est-il maintenu dans l’ignorance ou bien a t-il fermement rejeté la main-mise de la couronne sur son maitre quelques années plus tard et donc noircit son image? Dans ce scénario, le chroniqueur quant à  lui, serait au courant et cela expliquerait son récit très contradictoire en lui-même. La conséquence de ce scénario est qu’en 44, les Apôtres eux-mêmes auraient déjà établi  un lien avec les arcanes du pouvoir.

Dans cette  nouvelle perspective, la phrase suivante qui conclut la rencontre entre l’apôtre des nations et la fratrie royale lors du procès de +60, prend alors une toute autre tournure, et peut-être aux dépens de l’auteur lui-même:

Ac 26.27 Crois-tu aux prophètes, roi A2?… Je sais que tu y crois.
26.28 Et A2 dit à P: Tu vas bientôt me persuader de devenir chrétien!

Si je dis « aux dépens », c’est parce que cela ne signifie pas une réelle adhésion ou une proximité dans la foi entre la famille royale et l’apôtre, mais une affirmation de rapport de hiérarchie: la famille doit se soumettre et non l’inverse. Seulement voilà, le camp romain ne se limite pas à ce duo royal. En arrière-plan, nous avons le chroniqueur, qui lui est clairement attesté comme proche de cette famille et surtout de celui qui prononce cette phrase. Sa théologie ne se soumet pas à celle de l’auteur d’Actes, au contraire, elle la surplombe. C’est en ce sens qu’il faut prendre la version de la mort d’A1.  Les indices de son rapport théologique avec la foi dans le Messie, il ne va les donner que bien des années plus tard, dans un passage très connu des antiquités et qui a toujours suscité des polémiques:

Antiquités XVIII, 63–64
[63] 3. Vers le même temps vint Jésus, homme sage, si toutefois il faut l’appeler un homme. Car il était un faiseur de miracles et le maître des hommes qui reçoivent avec joie la vérité. Et il attira à lui beaucoup de Juifs et beaucoup de Grecs. [64] C’était le Christ. Et lorsque sur la dénonciation de nos premiers citoyens, Pilate l’eut condamné à la crucifixion, ceux qui l’avaient d’abord chéri ne cessèrent pas de le faire, car il leur apparut trois jours après ressuscité, alors que les prophètes divins avaient annoncé cela et mille autres merveilles à son sujet. Et le groupe appelé d’après lui celui des Chrétiens n’a pas encore disparu.

Les chrétiens, si prompt à citer cet auteur car considéré par eux comme extérieur au christianisme, rejettent pourtant les éléments dogmatiques de ce passage avec vigueur. Et on comprend aisément pourquoi. Surtout lorsque l’on considère la façon dont il présente la mort du roi dans AJ 19-350. Plus subtil que l’auteur d’Actes, il n’en demeure pas moins que faisant intervenir le signe du hibou, qui est sûrement une extrapolation de l’auteur, et qui d’ailleurs s’apparente à une vision empreinte de paganisme, il introduit une dimension de punition divine dans le texte. Aussi lorsque l’on met en face-à-face ces deux passages, son point de vue sur Jésus dérange d’autant plus. Des études comparatives montrent des divergences importantes entre les antiquités et la biographie de l’auteur qu’il a rédigé des années plus tard. Sa situation politique a évolué entre temps et il avait besoin de réécrire son passé. Si l’auteur n’a pas pu ou pas voulu modifier le premier manuscrit sur des passages le concernant, il avait encore moins de raison de le faire sur d’autres. On peut donc considérer que le récit de la mort du roi et son avis sur le Messie sont authentiques. Et si les chrétiens les trouvent contradictoires, c’est tout simplement parce qu’ils partent du postulat que l’auteur est non-chrétien. Or, si l’on se rend dans la tradition rabbinique, il est évident que celui-ci est fermement rejeté et considéré comme un traître. La seule et unique conclusion qui s’impose, et que, si l’homme n’a pas adhéré à une foi polythéiste de manière ouverte, qu’il n’a pas renié les prophètes, et qu’il parle ainsi du Messie, alors il est un de ses disciples. Un tel livre n’est pas  une discussion, il s’adresse à un public. Et celui de ce livre est averti. Ce que l’on nomme le Testimonium flavonium peut être considéré comme une attestation de foi. Parmi les arguments avancés pour l’injection de tout ou parti de ce passage, il est dit que ce credo serait hors contexte. Je ne citerai qu’un auteur, reconnu comme étant le Créateur pour des millions de gens, au travers d’un seul verset:

Qu 5.3 Vous sont interdits la bête trouvée morte, le sang, la chair de porc, ce sur quoi on a invoqué un autre nom que celui d’Allah, la bête étouffée, la bête assommée ou morte d’une chute ou morte d’un coup de corne, et celle qu’une bête féroce a dévorée -sauf celle que vous égorgez avant qu’elle ne soit morte -. (Vous sont interdits aussi la bête) qu’on a immolée sur les pierres dressées, ainsi que de procéder au partage par tirage au sort au moyen de flèches. Car cela est perversité.

 

Aujourd’hui, les mécréants désespèrent (de vous détourner) de votre religion: ne les craignez donc pas et craignez-Moi. Aujourd’hui, J’ai parachevé pour vous votre religion, et accompli sur vous Mon bienfait. Et J’agrée l’Islam comme religion pour vous.

 

Si quelqu’un est contraint par la faim, sans inclination vers le péché… alors, Allah est Pardonneur et Miséricordieux.

Arrivé à ce point de lecture, on peut se poser la question si ce récit de procès n’est pas le cadre narratif pour légitimer le passage de l’apôtre persécuté à une prédication romaine plus stable et surtout impériale. Il est souvent argumenté dans les débats entourant l’authenticité des épitres, que les écrits les plus tardifs pourraient être attribués à des auteurs différents car le style général serait différent. A l’image d’un acteur célèbre américain dans l’actualité récente, dont le public a pensé qu’un autre homme avait pris sa place tant il paraissait changé, il est tout à fait envisageable que l’apôtre s’est apaisé. Entré dans une nouvelle phase, le livre des Actes s’éteint tranquillement comme pour ne pas faire de vague. On peut aussi suggérer que les querelles dynastiques au sein du pouvoir romain aient provoqué un tournant bien concret pour le rédacteur qui doit se sortir du jeu sous peine d’en subir les conséquences.  L’interrogation soulevée par cette fin et les spéculations autour d’une mort martyr commandée par l’empereur alors en exercice peuvent cacher une réalité toute autre. Selon mes hypothèses, une partie de la théologie aurait pu séduire les zélotes, et alimenter la révolte qui commence quelques années après ce procès. Son arrivée à Rome aurait pu se faire sous la surveillance de zélotes. Il aurait alors donné les gages de sa trahison ultime et aurait donc été exécuté tout comme le fut le pseudo-prophète du livre des Nombres (celui avec l’âne).
voir https://www.stephanpain.com/2024/03/30/de-sang-et-deau/

Ceci étant dit, à présent tournons-nous vers la femme. Si les femmes pieuses doivent être honorées. Les femmes ennemies de Dieu et des croyants doivent être sanctionnées.  Un certain récit autour de cette femme nous la présente en pieuse héritière de la tradition biblique. Elle est dépeinte, pieds nus, et c’est là la raison du titre de cet article, implorant le procurateur romain de Judée.

Guerre des juifs livre II chapitre XV

309 A ce moment, le roi A2 était parti pour Alexandrie, où il allait féliciter A [181], que N (empereur 54-69), l’honorant de sa confiance, avait envoyé gouverner l’Égypte. Sa sœur B, qui se trouvait à Jérusalem, voyait avec une vive douleur les excès féroces des soldats : à plusieurs reprises elle envoya les commandants de sa cavalerie et ses gardes du corps à, F pour le prier d’arrêter le carnage. Celui-ci, ne considérant ni le nombre des morts ni la haute naissance de la suppliante, mais seulement les profits qu’il tirait du pillage, resta sourd aux instances de la reine. Bien plus, la rage des soldats se déchaîna même contre elle : non seulement ils outragèrent et tuèrent sous ses yeux leurs captifs, mais ils l’auraient immolée elle-même si elle ne s’était hâtée de se réfugier dans le palais royal [182]; elle y passa la nuit, entourée de gardes, craignant quelque agression des soldats. Elle était venue à Jérusalem pour accomplir un vœu fait à Dieu : car c’est une coutume pour ceux qui souffrent d’une maladie ou de quelque autre affliction de faire vœu de s’abstenir de vin et de se raser la tête pendant les trente jours précédant celui où ils doivent offrir des sacrifices [183]. B accomplissait alors ces rites, et de plus, se tenant nu-pieds devant le tribunal, elle suppliait F, sans obtenir de lui aucun égard, et même au péril de sa vie.

Nous sommes alors en +66. L’empereur au pouvoir est  celui qui est considéré par un certain narratif chrétien comme l’antéchrist, accusé de persécution contre les chrétiens après l’incendie de Rome. Cet empereur va mandater son futur successeur, le premier membre de la lignée à regner, comme stratège pour mater la rébellion juive. Ce dernier va nommer son propre fils, et futur empereur aussi, à la tête de l’armée romaine. C’est cette même armée qui va entrer dans la capitale judéenne et accomplir la prophétie de sa destruction. On peut d’ailleurs trouver un arc de triomphe désigné par son nom à Rome qui comporte des éléments graphiques dépeignant la campagne. On peut notamment y voir le candélabre du Temple comme trophée de guerre. Tout le monde prend ce monument comme référence pour affirmer que l’Arche d’Alliance était absente à cette époque là.

Des esprits taquins pourraient faire remarquer que si la reine est pieds-nus, c’est certainement parce qu’elle n’a pas pris la peine de se rechausser en sortant du lit du militaire romain. Nous n’allons pas nous épancher sur des considérations morales. Mais il est clair que le récit biblique passe plutôt mal en la matière. Elle aurait été sa maîtresse au plus fort de la persécution car, par recoupement, la date officielle retenue par les historiens de cette liaison controversée est +68. Il est tout à fait envisageable que la date réelle soit un peu plus ancienne. Néanmoins, on ne peut s’empêcher de constater qu’elle est très proche de +60, date de la rencontre de la reine avec l’apôtre, dont le parcours se dirige vers Rome dans les années suivantes. La suite de l’histoire qui se déroule à Rome est absente du livre du chroniqueur. Il faut donc se tourner vers un chroniqueur plus tardif, qui lui ne mentionne pas les détails judéens, notamment le récit des pieds nus.

Vie des Douze Césars -empereur 79-81
VII. Outre sa cruauté, on accusait son intempérance ; car il prolongeait jusqu’au milieu de la nuit ses débauches de table avec les plus dissolus de ses familiers. On craignait jusqu’à son penchant au plaisir, à cause des troupeaux d’eunuques et de débauchés qui l’entouraient, et de sa passion bien connue pour la reine B, à qui, disait on, il avait même promis de l’épouser. Enfin on l’accusait de rapacité ; car on savait que, dans les causes portées devant le tribunal de son père, il vendait à prix d’argent la justice. En un mot, l’on pensait, l’on disait ouvertement que ce serait un autre N (54-69). Mais cette réputation tourna enfin à son avantage, et devint l’occasion des plus grands éloges, quand on le vit renoncer à tous ses vices et pratiquer toutes les vertus. Il rendit ses repas fameux plutôt par l’agrément que par la profusion ; il choisit pour amis des hommes que les princes ses successeurs approchèrent de leur personne, et employèrent comme les meilleurs soutiens de leur puissance et de l’État ; il renvoya sur-le-champ B, malgré lui, malgré elle ; il cessa de traiter aussi libéralement et même de voir en public ceux de sa suite qui ne se distinguaient que par des talents frivoles, quoiqu’il y en eût parmi eux plusieurs qu’il aimait beaucoup, et qui dansaient avec une perfection dont la scène profita bientôt. Il ne fit de tort à qui que ce fût, respecta toujours le bien d’autrui, et ne reçut même pas les présents d’usage.

Autres chroniqueurs:

Histoires – Livre II  [année 69 après J.-C.]
[2,2] (1) Dans ce combat de crainte et d’espérance, l’espérance l’emporta. (2) Plusieurs attribuèrent son retour en Orient à un désir extrême de revoir B. Il est certain que son jeune coeur n’était pas insensible aux attraits de cette reine  ; mais sa passion ne le détournait pas de soins plus importants. (3) Il permit à sa jeunesse les amusements de la volupté, plus retenu pendant sous son règne que sous celui de son père.

HISTOIRE ROMAINE. TOME NEUVIÈME : LIVRE LXVI
15. Sous le sixième consulat de V (69-79) et le quatrième de T (79-81), le temple de la Paix fut dédié ; (…) B était en grande considération, aussi vint-elle à Rome avec son frère A2. A2 fut décoré des ornements de la préture, B habita le palais et devint la maîtresse de T. Elle s’attendait même à l’épouser et faisait tout déjà comme si elle eût été sa femme, au point que T, voyant les Romains réprouver cette conduite, la renvoya. D’ailleurs on répandait beaucoup de bruits désavantageux,
18. Depuis que T posséda seul la souveraine puissance, il ne commit aucun meurtre et ne se laissa point vaincre par l’amour; il fut bon, bien qu’on ait attenté à sa vie, et continent, bien que B fût revenue à Rome. Il changea peut-être de mœurs (certaines gens, en effet, ne se conduisent pas de la même façon lorsqu’ils exercent l’autorité auprès d’un autre, et lorsqu’ils sont maîtres absolus …)

Ces chroniqueurs romains, centrés avant tout sur le pouvoir, et non sur les considérations religieuses judéennes, n’ont aucun intérêt à dévaloriser la reine judéenne pour servir leur propos. Si la liaison peut être condamnée sur des questions morales ou en lien avec l’exercice du pouvoir, le statut de piété de la reine n’entre pas en ligne de compte.

A présent, nous allons emprunter à un autre imaginaire. Selon ma compréhension, et j’endosse une responsabilité en faisant cela, je vais nommer cette personne: Racine. Si d’aventure, je changeais d’avis, je corrigerai. Racine, donc, est un personnage complexe, qui témoigne d’une foi particulière, tout en évoluant au sein de la cour la plus corrompue de l’histoire de France. Le roi qu’il sert, nous ne le nommerons pas. C’est le genre de personnage qui fait étonnamment penser au Pharaon de l’Exode.  Je pense que Racine a réussi l’audacieux pari de prétendre écrire une pièce où le roi pense qu’il le flatte alors qu’il le critique de la plus terrible des manières. Non seulement cela, mais je pense également que l’auteur émet une critique à l’égard de la religion catholique et de son rapport au pouvoir. Si la pièce qui prend le nom de la reine maitresse de l’empereur, est considérée comme un chef d’œuvre, on peut également lui donner une dimension théologique intemporelle qui dépasse largement son auteur. Il aurait accepté que le sens réel de son œuvre ne soit compris que bien longtemps après sa mort. C’est cela que l’on nomme la transcendance. Le roi et sa concubine se voient flattés d’être ainsi dépeints dans la même situation que la reine antique et l’empereur.  Seulement voilà, Racine, et c’est bien là ce que je pourrais lui reprocher, est un paulinien radical. Le personnage principal de sa pièce n’est ni la reine ni l’empereur, mais Antiochus (que je cite car c’est un personnage fictif). Au moment où j’ai vu ce nom apparaitre, j’ai immédiatement compris qu’il s’agissait de l’apôtre. Est-ce que Racine sait des choses parce qu’il est initié? Est-ce qu’il a compris de lui-même? Toujours est-il que sa vision n’est pas absolue: il reste fidèle à ce christianisme altéré. Néanmoins, Antiochus, l’amant éconduit nous projette dans un imaginaire fascinant. La jeune femme de 32 ans aurait subjugué l’apôtre prétendu. La reine d’Adiabène était belle, mais cependant âgée. Son souvenir, même si ils s’étaient violemment affrontés preuve d’un attachement réciproque, ne pouvait rivaliser avec la beauté et le potentiel de la jeune femme. L’apôtre venait lui apporter les clefs d’un royaume. Elle s’est servi et s’est détourné de lui. Pour se faire écarter à son tour. Voilà pour une interprétation plus ou moins littérale de la pièce de Racine. On peut aussi en donner une interprétation plus spirituelle/théologique et voire dans Antiochus l’incarnation du christianisme paulinien. L’empire de la raison grecque vient lui ravir les charmes de son récit biblique pour ensuite le rejeter avec vigueur. La raison finit donc grande gagnante de cette confrontation triangulaire. Racine fait le même constat: la raison des loges s’est emparé de la couronne de France. Sa chute est donc inéluctable.  Où est la vérité là-dedans? Peut-être s’agit-il d’un savant mélange de tout cela. Les amours déraisonnées , la théologie, et la foi mystique se côtoient parfois de drôles de manières. Le destin du monde peut se jouer sur des attitudes bien humaines ou ces attitudes peuvent être le reflet de ce qui se joue spirituellement.

Les trois récits

Notre enquête nous a amené à remettre en lumière ce fameux passages polémique des Antiquités. Avant de poursuivre plus avant sur cette piste, citons un autre chroniqueur de cette époque.

Vie des Douze Césars – chap IV

Il accompagna N. dans son voyage en Achaïe ; et comme il lui arriva souvent de sortir du théâtre ou de s’y endormir quand l’empereur chantait, il encourut la plus dure des disgrâces : il fut non seulement exclu de son commerce intime, mais condamné à ne plus paraître devant lui. Il se retira donc dans une petite ville à peu près ignorée, et c’est dans cette retraite qu’au moment même où il craignait le plus pour sa vie, on vint lui offrir un gouvernement et une armée. C’était une antique et ferme croyance répandue dans tout l’Orient, que l’empire du monde appartiendrait vers ce temps à un homme parti de la Judée. Cet oracle, qui regardait un général romain, comme le prouva l’événement, les Juifs se l’appliquèrent à eux-mêmes : ils se révoltèrent, et, après avoir tué leur gouverneur, ils mirent en fuite le lieutenant consulaire de Syrie qui venait à son secours, et auquel ils prirent une aigle. Pour comprimer ce mouvement, il fallait une armée considérable et un chef courageux, à qui pourtant l’on pût confier sans crainte une entreprise de cette importance. N choisit, entre tous, V, qui, avec des talents dont il pouvait tout espérer, avait une origine et un nom dont il pensait n’avoir rien à craindre. L’armée fut donc renforcée de deux légions, de huit escadrons et de dix cohortes ; et V partit, emmenant avec lui, parmi ses lieutenants, l’aîné de ses fils. Il sut, dès son arrivée, se concilier l’estime de sa province et même des provinces voisines, en rétablissant la discipline militaire, en combattant partout à la tête de ses troupes et avec tant d’ardeur, qu’au siège d’un petit fort il fut blessé au genou d’un coup de pierre, et reçut plusieurs flèches dans son bouclier.

Remarque: l’ainé des fils est ici l’amant de la reine judéenne, et futur héritier de Rome.
Les deux phrase en gras illustrent parfaitement la confrontation de plusieurs visions messianistes en vigueur à l’époque mais aussi de toutes les époques. L’une voit Israël comme centre spirituel du monde, avec un roi, et les nations avec des rois subalternes/un empereur vizir. Une autre voit Israël comme souverain, avec une autorité temporelle centrale sur le monde. Une autre voit Israël souverain temporellement, mais avec une autorité spirituelle sur les nations, tandis que ces dernières seraient administrés temporellement de manière indépendante. Visiblement, le point de vue du chroniqueur est de présenter une situation opposant une des deux premières avec la troisième. Mais constatons que tout cela est un peu flou, et que cela traduit bien le chaos ambiant. Seule la prise en compte effective de la venue du Messie et de son annonce au travers du Psaume 22 de la soumission des rois du monde au Créateur unique, peut justifier une telle situation. Ce qui est présenté ici à posteriori comme une unique et ferme croyance ancienne n’est qu’une interprétation opportune de son temps.  Les juifs dont les chroniqueurs parlent peuvent être les zélotes. Mais zélotes est un terme générique. Cela peut tout aussi bien décrire les disciples armés d’une dynastie qui revendique le pouvoir.

Ceci étant dit, revenons donc au texte des Antiquités. Au passage concernant le Messie et ses disciples sont accolés deux autres récits qui interpellent par leur sujet: la tromperie spirituelle.

AJ  XVIII [65] 4. Vers le même temps un autre trouble grave agita les Juifs et il se passa à Rome, au sujet du temple de _sis, des faits qui n’étaient pas dénués de scandale. Je mentionnerai d’abord l’acte audacieux des sectateurs de _sis et je passerai ensuite au récit de ce qui concerne les Juifs. [66] Il y avait à Rome une certaine Paulina, déjà noble par ses ancêtres et qui, par son zèle personnel pour la vertu, avait encore ajouté à leur renom ; elle avait la puissance que donne la richesse, était d’une grande beauté et, dans l’âge où les femmes s’adonnent le plus à la coquetterie, menait une vie vertueuse. Elle était mariée à Saturninus, qui rivalisait avec elle par ses qualités. [67]  Decius Mundus, chevalier du plus haut mérite, en devint amoureux. Comme il la savait de trop haut rang pour se laisser séduire par des cadeaux – car elle avait dédaigné ceux qu’il lui avait envoyés en masse – il s’enflamma de plus en plus, au point de lui offrir deux cent milles drachmes attiques pour une seule nuit. [68] Comme elle ne cédait pas même à ce prix, le chevalier, ne pouvant supporter une passion si malheureuse, trouva bon de se condamner à mourir de faim pour mettre un terme à la souffrance qui l’accablait. [69] Il était bien décidé à mourir ainsi et s’y préparait. Mais il y avait une affranchie de son père, nommée Idé qui était experte en toutes sortes de crimes. Comme elle regrettait vivement que le jeune homme eût décidé de mourir – car on voyait bien qu’il touchait à sa fin – elle vint à lui et l’excita par ses paroles, lui donnant l’assurance qu’il jouirait d’une liaison avec Paulina. [70] Voyant qu’il avait écouté avec faveur ses prières, elle dit qu’il lui faudrait seulement cinquante mille drachmes pour lui conquérir cette femme. Ayant ainsi relevé l’espoir du jeune homme et reçu l’argent demandé, elle prit une autre voie que les entremetteurs précédents, parce qu’elle voyait bien que Paulina ne pouvait être séduite par de l’argent. Sachant qu’elle s’adonnait avec beaucoup d’ardeur au culte d’Isis, Idé s’avisa du stratagème suivant. [71] Après avoir négocié avec quelques-uns des prêtres et leur avoir fait de grands serments, et surtout après avoir offert de l’argent, vingt mille drachmes comptant et autant une fois l’affaire faite, elle leur dévoile l’amour du jeune homme et les invite à l’aider de tout leur zèle à s’emparer de cette femme. [72] Eux, séduits par l’importance de la somme, le promettent ; le plus âgé d’entre eux, se précipitant chez Paulina, obtint audience, demanda à lui parler sans témoins. Quand cela lui eut été accordé, il dit qu’il venait de la part d’_nubis, car le dieu, vaincu par l’amour qu’il avait pour elle, l’invitait à aller vers lui. [73] Elle accueillit ces paroles avec joie, se vanta à ses amies du choix d’_nubis et dit à son mari qu’on lui annonçait le repas et la couche. Son mari y consentit, parce qu’il avait éprouvé la vertu de sa femme. [74] Elle va donc vers le temple et, après le repas, quand vint le moment de dormir, une fois les portes fermées par le prêtre à l’intérieur du temple et les lumières enlevées, Mundus, qui s’était caché là auparavant, ne manqua pas de s’unir à elle et elle se donna à lui pendant toute la nuit, croyant, que c’était le dieu. [75] Il partit avant que les prêtres qui étaient au courant de son entreprise eussent commencé leur remue-ménage, et, Paulina, revenue le matin chez son mari, raconta l’apparition d’_nubis et s’enorgueillit même à son sujet après de ses amies. [76] Les uns refusaient d’y croire, considérant la nature du fait : les autres regardaient la chose comme un miracle; n’ayant aucune raison de la juger incroyable eu égard à la vertu et à la réputation de cette femme. [77] Or, le troisième jour après l’événement, Mundus, la rencontrant, lui dit : « Paulina, tu m’as épargné deux cents mille drachmes que tu aurais pu ajouter à ta fortune, et tu n’as pourtant pas manqué de m’accorder ce que je te demandais. Peu m’importe que tu te sois efforcée d’injurier Mundus ; me souciant non pas des noms, mais de la réalité du plaisir, je me suis donné le nom d’_nubis. » [78] lI la quitta après avoir ainsi parlé. Elle, pensant pour la première fois au crime, déchire sa robe et, dénonçant à son mari la grandeur de l’attentat, lui demande de ne rien négliger pour la venger. Celui-ci alla dénoncer le fait à l’empereur. [79] Quand T (l’empereur) eut de toute l’affaire une connaissance exacte par une enquête auprès des prêtres, il les fait crucifier ainsi qu’ldé, cause de l’attentat et organisatrice des violences faites à cette femme; il fit raser le temple et ordonna de jeter dans le Tibre la statue d’_sis. [80] Quant à Mundus, il le condamna à l’exil, jugeant qu’il ne pouvait lui infliger un châtiment plus grave parce que c’était l’amour qui lui avait fait commettre sa faute. Voilà les actes honteux par lesquels les prêtres d’_sis déshonorèrent leur temple. Je reviens maintenant à l’exposé de ce qui arriva vers ce temps-là aux Juifs vivant à Rome, ainsi que je l’ai déjà annoncé plus haut.

Ainsi accolé, ce récit prend une autre dimension. Il suffit d’identifier les personnages. Mundus serait l’apôtre des nations. Paulina serait la reine d’Adiabène. Les prêtres seraient non pas le Sanhédrin, dont la reine serait ennemie jurée, mais le groupe des Apôtres. Ce qui est convoité par Mundus serait l’autorité sur l’Église au détriment de la reine.  Rappelons-nous le conflit ouvert entre les partisans des galiléens et les hellénistes au début des Actes. Le point central est le service eucharistique. Si les épitres ne s’étendent pas sur le sujet, l’avis théologique est de se ranger derrière les apôtres. Alors que l’évangile gnostique, rappelons-le, établit le rite du lavage des pieds. Cette nuit d’amour d’usurpation de l’identité d’une divinité funéraire égyptienne, me fait penser au voyage nocturne de l’apôtre. C’est le moment de bascule, où de disciple de la reine, il aspire à une prétention prophétique (analogue à une tradition d’ascension céleste pseudo-prophétique ancienne dans la Bible dont nous avons déjà parlé ici). Ceci étant dit, abordons le dernier récit:

[81] 5. Il y avait un Juif qui avait fui son pays parce qu’il était accusé d’avoir transgressé certaines lois et craignait d’être châtié pour cette raison. Il était de tous points vicieux. Établi alors à Rome, il feignait d’expliquer la sagesse des lois de Moïse. [82] S’adjoignant trois individus absolument semblables à lui, il se mit à fréquenter Fulvia, une femme de la noblesse, qui s’était convertie aux lois du judaïsme, et ils lui persuadèrent d’envoyer au temple de J de la pourpre et de l’or. Après les avoir reçus, ils les dépensèrent pour leurs besoins personnels, car c’était dans ce dessein qu’ils les avaient demandés dès le début. [83] T (l’empereur), à qui les dénonça son ami Saturninus, mari de Fulvia (31), à l’instigation de sa femme, ordonna d’expulser de Rome toute la population juive. [84] Les consuls, ayant prélevé là-dessus quatre mille hommes, les envoyèrent servir dans l’île de Sardaigne ; ils en livrèrent au supplice un plus grand nombre qui refusaient le service militaire par fidélité à la loi de leurs ancêtres. Et c’est ainsi qu’à cause de la perversité de quatre hommes les Juifs furent chassés de la ville.

Ce récit est une caricature inversée du livre d’Esther. Il s’agit bien de déconstruire le personnage de la reine judéenne qui est le centre de cet article. Dans les deux récits précédents, l’introduction décrit un même temps de narration. Ici, la situation temporaire est escamotée. Nous comprenons que le juif en exil est celui situé juste quelques lignes au-dessus. Fulvia n’est présentée ni en bien ni en mal, mais elle collabore avec les disciples du juif. Nous comprenons que le moment décrit correspond au moment situé juste après la mort de l’apôtre. Ses disciples les plus proches prolongent son action de connexion de la prophétie avec Rome au travers de la reine judéenne qui accède au lit du futur empereur. La fortune détournée symbolise l’attachement à la Torah et à Israël: l’universalisation de la doctrine paulinienne.

Nous pouvons alors éclairer pleinement le nom romain du chroniqueur. Son nom juif est une évocation de l’héritage du prophète Joseph, paix sur lui. Son échec, sa capture par l’armée romaine dans la grotte correspondent à la mise en prison du prophète. Mais il annonce au chef militaire son accession au trône: c’est une parole prophétique.  Le retour en grâce et sa place à la cour romaine évoque la nomination en tant que vizir du Pharaon. L’empereur vient prendre la place de ce dernier dans le schéma. Le rapport avec l’administration des nations est apaisée. Ce qui signifie que le chroniqueur, considéré longtemps par le haut-clergé catholique comme l’auteur du 5ème évangile, serait le réel souverain spirituel éclairé de la caste, mais qui reste dans l’ombre et n’assume officiellement pas la dimension temporelle du pouvoir. Position idéale d’une dynastie établie reconnue par les initiés seulement, puisqu’en cas d’échec à l’établissement d’un Khalifa, rien ne s’est passé. En cas de réussite, affirmation de la légitimité. Cette forme de flou d’imposition d’une autorité centralisée couplée à une attente eschatologique justifie toujours une forme de tyrannie religieuse, telle qu’on peut l’observer dans le régime iranien ou romain.

Les antiquités judaïques est une sorte d’encyclopédie en 20 volumes. Cette appellation, volontairement anachronique, vient illustrer une idée. Tout d’abord, rédiger un tel ouvrage demande un investissement personnel conséquent. Nul besoin d’énumérer plusieurs possibilités: il apparait clair qu’il s’agit d’un travail commandé par l’empereur ou ceux qui l’entourent. On peut également inventer plein de scénarios autour d’une période trouble. Le fait est que réécrire l’histoire d’Israël depuis les origines est un travail classique qui s’impose comme une nécessité pour tout régime qui veut s’imposer dans l’histoire, qu’on le considère autoritaire ou non. Ensuite, on peut nous raconter que cet homme serait un rabbin ou un prêtre du judaïsme qui voudrait redorer la perception de son peuple auprès de Rome. Cette idée ne tient pas debout. Israël n’est pas une nation comme les autres. Celui qui écrit pour Israël, écrit dans Israël, sinon il en est extérieur. Son public est romain. Sa langue est romaine (le grec est dominant à Rome à  cette époque). J’irais même jusqu’à dire son esprit est romain. Les rabbins l’ont rejeté. Ils le maudissent et le considèrent comme un traitre. Seul un prophète peut écrire en faveur d’Israël et s’en faire rejeter. Et en parlant de rejet, cet auteur rejette le polythéisme romain. Il n’a aucun compromis à ce sujet. Le monothéisme qu’il déploie pendant des années au travers  de tous ses livres rejette frontalement le polythéisme supposé de ses lecteurs. Alors oui, la formulation du Testimonium n’est pas analogue au credo de Nicée. Mais l’homme qui écrit ses lignes, pose les bases de la civilisation qui va s’imposer officiellement à ce moment là.

Contre A (grammairien alexandrin)

Un livre moins connu du chroniqueur révèle un aspect de sa vision de la religion non exposé ailleurs. Le titre « Contre A » est typique des ouvrages chrétiens des premiers siècles. Si certains furent écrits contre la doctrine rabbinique, la plupart le furent pour démontrer l’erreur païenne et les hérésies des courants non trinitaires. Il faut bien comprendre que l’image que nous avons de la littérature d’opposition est modelée par le filtre de la branche dominante après la chute de l’empire en tant qu’entité politique.  J’ai relevé ce passage.

XXXI Admirable attachement des Juifs à leurs lois.
220 S’il ne s’était trouvé que notre peuple fût connu de tous les hommes, que notre obéissance volontaire aux lois fût visible, 221 et si un auteur, ayant composé lui-même une histoire, en donnait lecture aux Grecs, ou leur disait avoir rencontré quelque part, en dehors du monde connu, des hommes qui se font de Dieu une idée si sainte et, pendant de longs siècles, sont restés fidèlement attachés à de telles lois, ce serait, je pense, un étonnement général de leur part à cause de leurs continuels changements 222 Certainement nous voyons ceux qui ont tenté de rédiger une constitution et des lois analogues, accusés par les Grecs d’avoir imaginé un Etat chimérique, fondé, d’après eux, sur des bases impossibles. Je laisse de côté les autres philosophes qui se sont occupés de questions semblables dans leurs ouvrages. 223 Mais P (le philosophe de l’amour aplati), admiré en Grèce pour avoir excellé par la dignité de sa vie et pour avoir surpassé tous les autres philosophes par la puissance de son talent et par son éloquence persuasive, P ne cesse cependant d’être bafoué et tourné en ridicule, ou peu s’en faut, par ceux qui se donnent pour de grands politiques. 224 Cependant si l’on examinait attentivement ses lois, on trouverait qu’elles sont plus faciles que les nôtres et qu’elles se rapprochent davantage des coutumes du plus grand nombre. P lui-même avoue qu’il serait imprudent d’introduire la vérité sur Dieu parmi les foules déraisonnables.

Nous voyons comment l’auteur arrive à concilier la foi dans la Loi révélée et une certaine vision de la philosophie épurée de son folklore mythologique. Cette position était, et est toujours marginale pour un enseignant dans la Torah. Il assume pleinement une posture élitiste face aux croyances de la plèbe. Mais surtout il fait du philosophe principal le détenteur de la vérité sur Dieu, donc l’Unicité. Cette théologie, mêlant tradition biblique et logos grec est l’essence même de l’évangile johannique. S’il n’en est pas le rédacteur, force est de constater que la temporalité,  la proximité doctrinale, et surtout sa capacité scripturaire,  ne l’en éloigne pas vraiment.

Plus loin, il écrit:

XXXIV Grossièreté des dieux grecs. 
242 C’est à juste titre que les esprits les plus distingués ne ménagent point leurs critiques à ces histoires ; et ils trouvent ridicule aussi d’être obligé de croire que parmi les dieux ceux-ci sont des jouvenceaux imberbes, ceux-là des vieillards barbus; que les uns sont préposés aux arts, que celui-ci travaille le fer, que celle-là tisse la toile, qu’un troisième fait la guerre et se bat avec les homme, que d’autres encore jouent de la cithare ou se plaisent à lancer des flèches ; 243 puis d’admettre qu’ils se révoltent les uns contre les autres, et se querellent au sujet des hommes au point non seulement d’en venir aux mains entre eux, mais encore de se lamenter, et de souffrir, blessés par les mortels. 244 Et, pour comble de grossièreté, n’est-il pas inconvenant d’attribuer des unions et des amours sans frein presque à tous les dieux des deux sexes.

Sa théologie est sans appel: il sépare strictement l’essence de la philosophie et la mythologie qui lui est attachée dont la fonction serait de distraire les masses avides de récits épiques.  La traduction, sûrement chrétienne, de cette phrase interpelle:

 245 Ensuite, le plus noble d’entre eux et le premier, le père lui-même, après avoir …

Impossible de conclure avec un tel élément. Plus loin:

XXXVI Analogies entre les lois de Platon et celles des Juifs.
255  A M était parmi les esprits insensés et aveugles ; mais ceux des philosophes grecs qui ont parlé selon la vérité, ont bien vu tout ce que je viens de dire, et ils n’ont point ignoré les froids prétextes des allégories. C’est pourquoi ils les méprisèrent justement, et leur conception de Dieu, vraie et convenable, fut conforme à la nôtre. 256 En partant de cette croyance, P déclare qu’il ne faut recevoir dans la République aucun poète, et il en exclut H (le mythologue fondateur) en termes bienveillants après l’avoir couronné, et aspergé de parfum, pour l’empêcher d’obscurcir par ses fables la vraie conception de Dieu. 257 Mais P suit surtout l’exemple de notre législateur (il faut comprendre ici Moïse, paix sur lui)  en ce que sa prescription la plus impérieuse pour l’éducation des citoyens est l’étude exacte et approfondie de la loi, obligatoire pour tous ; par les mesures aussi qu’il a prises pour empêcher que des étrangers ne se mêlassent au hasard à la nation et pour conserver dans sa pureté l’Etat, composé de citoyens fidèles aux lois.

Expulsion des juifs de Rome

Ces trois récits se terminent sur  un décret d’expulsion des juifs. Les informations à ce sujet sont lacunaires et contradictoires. Voilà un sujet polémique qui ne passionne ni les historiens antiques ni les modernes. Nous allons reprendre les trois chroniqueurs précédents et tenter de recouper les informations à ce sujet avec d’autres sources. Pour ce qui est du dernier traité, nous supposons que le récit est une sorte de métaphore et donc que la datation suggérée (empereur 14-37) ne correspond pas à la réalité. C’est d’ailleurs cette indice historique qui aurait été introduit par l’auteur afin de guider vers le sens réel de ses propos. Sur un site, on peut trouver une référence à un historien du Vᵉ siècle qui se fonde sur ce récit pour situer cet édit la 9ᵉ année de empereur (41-54), c’est-à-dire en 49-50. En demandant la source, certaines IA inventent tout simplement une source, ce qui est clairement problématique pour travailler sérieusement (alors qu’elles se permettent de critiquer mes spéculations pourtant clairement énoncées comme telles). L’ironie est que le site chrétien hérite de la  crédibilité historique de cet ecclésiastique qui est déjà lui-même sujet à controverse puisque accusé de déformer l’histoire pour servir sa théologie. Histoires contre les païens (Historiae Adversus Paganos) livre VII, chapitre 6, paragraphes 15-16 ne ferait que reformuler sans le  citer un chroniqueur romain: Vie des douze Césars, évoque dans les pages traitant de la vie de l’empereur  (41-54) cet édit sans en mentionner l’année. Le passage en question dit : « Il chassa de Rome les juifs qui se soulevaient continuellement à l’instigation de Chrestus (impulsore Chresto) ». Plusieurs historiens supposent qu’il a mal orthographié le nom de Christ.

La logique du contexte, et surtout le recul de la connaissance sur le couple, nous invite à penser que les troubles sont causés par les chrétiens. Si ce trouble était limité aux synagogues, nul besoin d’un décret. On peut donc supposer que des chrétiens causent des troubles dès +49 au pouvoir romain et que le problème est résolu par l’expulsion de ce groupe qui va se lier fermement à l’apôtre.

18.1 Après cela, _aul partit d’Athènes, et se rendit à Corinthe.
18.2 Il y trouva un Juif nommé A, originaire du Pont, récemment arrivé d’Italie avec sa femme P, parce que C (41-54) avait ordonné à tous les Juifs de sortir de Rome. Il se lia avec eux;
18.3 et, comme il avait le même métier, il demeura chez eux et y travailla: ils étaient faiseurs de tentes

L’édit de C est lui aussi attesté  au IIᵉ siècle (Histoire romaine 60,6,6). Il atténue le terme d’expulsion et parle plutôt de répression et d’interdit de réunion. Le Livre des Actes est le seul à parler d’une expulsion de « tous les juifs » de Rome ; l’auteur du site évalue leur nombre à 50.000, et en déduit qu’un bannissement limité aux judéo-chrétiens comme fauteurs de troubles est plus vraisemblable.

Sachant qu’à la lecture des Actes, les chrétiens disent « Parole du Seigneur », on pourrait légitimement s’attendre à la vérité. Sinon pourquoi ne pas en faire de même avec les récits d’autres chroniqueurs? Qu’est-ce qui distingue celui-ci de tous les autres sinon qu’il serait censé rapporter une histoire investie de l’Esprit? Ce n’est pas un sujet à prendre à la légère. Les mots ont un sens. En recoupant toutes ces informations, un constat s’impose: le récit des Actes déforment la réalité. Et si c’est le cas, c’est pour servir un narratif. Dans la mesure où le chroniqueur officiel de la cour romaine nous rapporte un récit dont les noms ne renvoient pas à des personnages connus ou polémiques, sa responsabilité est moindre. D’ailleurs, en prenant en compte le principe de métaphore, on serait enclin à considérer qu’il est plus fiable sur le sujet. Il s’agit juste d’opérer un glissement temporel et de reconnaitre les personnages. Voyons un autre chroniqueur romain rapportant un épisode situé en +19:

Mesures prises contre le dévergondage des femmes et contre les superstitions égyptiennes et judaïques (Annales 2,85)

(1) La même année le sénat rendit, contre les dissolutions des femmes, plusieurs décrets sévères. La profession de courtisane fut interdite à celles qui auraient pour aïeul, pour père ou pour mari, un chevalier romain. (2) Vistilia, née d’une famille prétorienne, venait en effet de déclarer sa prostitution chez les édiles, d’après un usage de nos ancêtres, qui croyaient la femme impudique assez punie par l’aveu public de sa honte. (3) Titidius Labeo, mari de Vistilia, fut recherché pour n’avoir pas appelé, sur une épouse manifestement coupable, la vengeance de la loi. Il répondit que les soixante jours accordés pour se consulter n’étaient pas révolus; et le sénat crut faire assez en envoyant Vistilia cacher son ignominie dans l’île de Sériphos. (4) On s’occupa aussi de bannir les superstitions égyptiennes et judaïques. Un sénatus-consulte ordonna le transport en Sardaigne de quatre mille hommes, de la classe des affranchis, infectés de ces erreurs et en âge de porter les armes. Ils devaient y réprimer le brigandage; et, s’ils succombaient à l’insalubrité du climat, la perte serait peu regrettable. Il fut enjoint aux autres de quitter l’Italie, si, dans un temps fixé, ils n’avaient pas abjuré leur culte profane.

Le rapport de causalité entre le comportement cultuel jugé amoral d’une romaine (dont le nom diffère de celui des antiquités) et celui de tout un groupe n’est pas très clair. Le critère d’expulsion n’est pas uniquement celui de la religion, mais d’un assemblage entre politique et religion. Nous pouvons voir la religion comme un marqueur identitaire. Cet exemple montre qu’il faut relativiser la réalité d’un décret d’expulsion de Rome à toute une population et que religion et politique sont toujours étroitement liées dans la vision romaine.

Muni de tous ces éléments, tentons une reconstitution du récit. Le couple de fabricants de tente installé à Corinthe, et hébergeant et travaillant avec l’apôtre, lui serait donc fidèle antérieurement à la rencontre relaté par les Actes. Il se serait rendu une première fois à Rome pour y diffuser sa prédication. Ce couple y aurait été réceptif et aurait été au centre d’une communauté active à Rome avant tout pour se rapprocher du pouvoir. C’est ainsi qu’il serait entré en contact avec la jeune femme qui nous préoccupe. Elle était alors dans sa vingtaine (née en 28). Armée de sa richesse, de sa beauté, de la couronne de Judée-Samarie, et de la volonté  de venger la mort et de prolonger la soif de pouvoir de son père, elle aura pu être réceptive à la dimension politique du message porté et de l’emprise populaire du nouveau réseau à la fois dans la diaspora et dans la capitale judéenne. Cette histoire de tente me semble bien loin de l’image d’un pauvre artisan qui fabrique des tentes pour des bédouins. On a plus à faire à des négociants de produits destinés à des gens fortunés. Ces tentes pourraient être des espaces privatifs aménagés dans des lieux de culte et richement décorés selon les motifs des familles (comme on a vu dans le Temple pour les Ashérah mais pour des raisons de séparation de genre). Autrefois dans les églises se trouvaient des chaises privées placées idéalement et richement décorées. Le couple, accusé de conspirer contre l’empereur avec ses partisans, est épargné de sanctions physiques du fait de son statut, mais est contraint à l’exil, et finit donc par s’installer dans une cité où il pourra trouver une clientèle équivalente et accessoirement des appuis politiques. La rencontre avec l’apôtre n’a donc rien de fortuit et le chroniqueur chrétien s’arrange avec la vérité en les faisant apparaitre en victime selon un narratif classique. Si FJ utilise la métaphore pour les confondre, c’est surement parce que le souvenir de la conspiration liée à cette femme qui a vu la mort de l’empereur en 41 est encore présent, et que les querelles dynastiques sont au coeur du pouvoir à Rome.

1 Pr 2.13 Soyez soumis, à cause du Seigneur, à toute autorité établie parmi les hommes, soit au roi comme souverain,
2.14 soit aux gouverneurs comme envoyés par lui pour punir les malfaiteurs et pour approuver les gens de bien.
2.15 Car c’est la volonté de Dieu qu’en pratiquant le bien vous réduisiez au silence les hommes ignorants et insensés,
2.16 étant libres, sans faire de la liberté un voile qui couvre la méchanceté, mais agissant comme des serviteurs de Dieu.
2.17 Honorez tout le monde; aimez les frères; craignez Dieu; honorez le roi.

Dans cette épitre néo-testamentaire, attribuée à Pierre, le roi (basileus) est explicitement compris comme étant l’empereur. Le schéma politique des gouverneurs est typique de l’administration de l’empire. C’est une position clairement opposée aux zélotes menant une action armée contre Rome. Adoptant la même position, le chroniqueur nous rapporte divers récits d’insurrections armées réprimées. Mais, voilà qu’au milieu se nichent deux personnages en rupture avec ce schéma:

Guerre des juifs – livre II
159 Il se forma encore une autre troupe de scélérats, dont les bras étaient plus purs, mais les sentiments plus impies, et qui contribuèrent autant que les assassins à ruiner la prospérité de la ville. Des individus vagabonds et fourbes, qui ne cherchaient que changements et révolutions sous le masque de l’inspiration divine, poussaient la multitude à un délire furieux et l’entraînaient au désert, où Dieu, disaient-ils, devait leur montrer les signes de la liberté prochaine
[160]. Comme on pouvait voir là les premiers germes d’une révolte. Félix envoya contre ces égarés des cavaliers et des fantassins pesamment armés et en tailla en pièces un très grand nombre.

En dehors du repère temporel, cette description nous fait clairement penser à Jean le Baptiste, paix sur lui. Voyons la suite immédiate qui nous fait penser au Messie:

[161].  Plus funeste encore aux Juifs fut le faux prophète égyptien. Il parut, sous ce nom, dans le pays, un charlatan qui s’attribuait l’autorité d’un prophète et qui sut rassembler autour de lui trente mille dupes[162]. Il les amena du désert, par un circuit, jusqu’à la montagne dite des Oliviers ; de là, il était capable de marcher sur Jérusalem et de s’en emparer de force, après avoir vaincu la garnison romaine, puis d’y régner en tyran sur le peuple avec l’appui des satellites qui l’accompagnaient dans son invasion. Cependant, Félix devança l’attaque en marchant à sa rencontre avec la grosse infanterie romaine ; tout le peuple prit part à la défense. Dans le combat qui s’engagea, l’Égyptien prit la fuite avec quelques compagnons ; beaucoup d’autres furent tués ou faits prisonniers ; le reste de la foule se dispersa et chacun alla se cacher chez soi.

D’un autre coté, il fait un portrait flatteur de la dynastie Adiabènienne pourtant engagée comme combattante contre Rome.

Livre 2
[
517] Quand les Juifs virent la guerre aux portes de la capitale, ils interrompirent la fête et coururent aux armes : pleins de confiance dans leur nombre, ils s’élancèrent au combat, sans ordre, en poussant des cris, sans même tenir compte du repos du Septième jour, car on était précisément au jour du sabbat, qu’ils observent avec tant de scrupule. Cette même fureur qui éclipsait leur piété leur assura l’avantage dans le combat : ils tombèrent sur les Romains avec une telle impétuosité qu’ils enfoncèrent leurs unités et pénétrèrent au cœur même de l’armée en semant le carnage. Si la cavalerie, faisant un circuit, n’était venue soutenir les parties du corps de bataille qui faiblissaient, avec l’aide des troupes d’infanterie encore intactes, toute l’armée de C eût couru le plus grand danger. Les Romains perdirent cinq cent quinze hommes, dont quatre cents fantassins et le reste cavaliers : la perte des Juifs ne s’éleva qu’à vingt-deux morts. Ceux qui dans leurs rangs montrèrent le plus de bravoure furent Monobazos et Kénédéos, parents de Monobazos roi d’Adiabène [262], puis Niger de la Pérée et Silas le Babylonien[263], transfuge de l’armée du roi A1. Les Juifs, repoussés de front, se replièrent vers la ville mais sur les derrières de l’armée, Simon, fils de Gioras, tomba sur l’arrière-garde romaine qui montait encore vers Béthoron, en dispersa une bonne partie et enleva nombre de bêtes de somme qu’il emmena à J. Pendant que C s’arrêtait trois jours dans ses cantonnements, les Juifs occupèrent les hauteurs et gardèrent les défilés ; il n’était pas douteux qu’ils reviendraient à la charge dès que les Romains se remettraient en route.

Livre 6: instant décisif de la mise à feu de la ville. La prophétie énoncée par le Messie 40 ans plus tôt s’accomplit. Constatons quels sont les noms que le chroniqueur choisit de laisser apparaitre au milieu du chaos:

[351] A ce discours les factieux répondirent qu’ils ne pouvaient pas prendre la main de T, ayant juré de ne jamais le faire, mais qu’ils demandaient de sortir du mur d’enceinte avec leurs femmes et leurs enfants, s’engageant à se retirer au désert et à lui abandonner la ville. Alors T, irrité que des gens dans la condition de captifs lui fissent des propositions comme s’ils étaient vainqueurs, ordonna de leur interdire, par la voix du héraut, soit de déserter, soit d’espérer un accommodement, car il n’épargnera personne. Qu’ils luttent de toutes leurs forces et se sauvent s’ils le peuvent, sa propre conduite se réglera désormais sur la loi de la guerre. Puis il autorisa ses troupes à incendier et à piller la ville. Les soldats se tinrent en repos ce jour-là, mais le lendemain ils mirent le feu aux archives, à l’Akra, à la salle du Conseil, au quartier d’Ophlas ; les flammes s’étendirent jusqu’au palais de la reine d’Adiabène, qui se trouvait au milieu de l’Akra. Ruelles et maisons, pleines de cadavres de ceux qui étaient morts de faim, furent la proie de l’incendie.

356] Ce jour-là, les fils et les frères du roi _zatès (fils de la reine d’Adiabène), auxquels s’étaient joints un grand nombre de citoyens distingués, supplièrent César d’accepter leur soumission. Le prince, malgré son irritation contre tous les survivants, obéit à ses sentiments naturels et accueillit ces hommes. Il les fit tous mettre sous bonne garde ; plus tard, il fit aussi enchaîner les fils et les parents du roi et les conduisit à Rome pour servir d’otages.

Lorsque l’on met en perspective la guerre des juifs avec les antiquités, et que l’on juxtapose ces récits avec le point de vue rabbinique qui nous a été transmis, ainsi que la tradition chrétienne, nous pouvons discerner les biais d’écriture. Il se trouve que la condamnation des factions violentes est unanime. Mais certains points de vue écrivent derrière une armée constituée. On pourra toujours leur opposer qu’il est facile d’appeler à la paix quand on se soumet à ceux qui l’imposent. A l’inverse, aussi bien le corpus joséphien que rabbinique s’accorde à vanter la mémoire de la reine d’Adiabène. Si l’on prend en compte mon hypothèse que la reine est présentée sous le surnom de la magdaléenne dans les évangiles, alors nous pouvons voir trois groupes apparemment distincts converger vers la même figure. Cela signifie que le schisme entre factions s’est produit postérieurement à son « intervention » messianique. En se penchant plus spécifiquement sur les chroniques, nous avons deux périodes de rédaction. La première est vers la fin des années 70. Le chroniqueur nous rapporte des récits mentionnant des personnages en lien avec la couronne d’Adiabène qui sont situés durant la guerre, mais rien entre +0 et +40. Ainsi que le récit des pieds nus situé lui vers +66. L’absence de mention explicite des événements messianiques, pourtant contemporain de la reine d’Adiabène est un choix délibéré. De même la liaison entre le fils de l’empereur et la reine judéenne est passée sous silence. On peut supposer que la raison première est qu’elle est alors en cours au moment de la rédaction. 20 ans plus tard, le fils est monté sur le trône et il est mort. Si la reine avait des prétentions impériales, elles sont tombées dans l’oubli. Cette fois le chroniqueur mentionne des éléments précis de la période messianique et des éléments biographiques de la couronne d’Adiabène. Et comme on vient de le voir, formule une description qui s’apparente à un credo de foi. On peut ainsi déduire cette séquence: le chroniqueur adhère à la venue du Messie selon le point de vue des disciples de la reine et en rejetant la ligne des Apôtres (selon le rapport de force qui a conduit à la mort d’Etienne). La Loi sert de toile de fond à cette foi qui s’exalte au travers du cantique des cantiques rédigés par la reine pour dévoiler son rôle aux initiés. Il pourrait faire parti de ceux qui sont prêts à mourir pour faire triompher la dynastie porteuse de la Révélation (en utilisant un argument chrétien typique pour justifier du dogme de la résurrection du Messie). Pourtant l’axe principal de son livre sur la guerre, s’il plonge dans l’histoire, semble ôter toute dimension messianique spirituelle à son action.  L’échec militaire constitue pour lui un choc traumatique qu’il gère en s’inventant un messianisme. Il devient alors acteur lui-même du récit, digne héritier du prophète Joseph, paix sur lui, dont il reproduit le schéma. Il prophétise alors la montée sur le trône du futur empereur et propulse la Révélation au sein même de la cour impériale. Dans la même période, la reine vient inscrire son propre destin biblique en se mettant en scène face au procurateur romain. Le chroniqueur peut alors voir la reine de cette autre lignée comme dans le prolongement de la reine d’Adiabène. Ils accèdent donc à Rome chacun à leur manière, dans des rôles complémentaires d’hommes et de femmes bibliques. Mais la reine a été sensible à la prédication de l’apôtre des nations qu’elle a rencontré quelques 10 ans plus tôt. Elle pourrait faire partie des disciples de la secte concurrente. L’association tourne court. La reine est écartée de la couronne impériale et le chroniqueur pourrait avoir été l’un des instigateurs principaux de cette mise à l’écart.  Une nouvelle fois, le chroniqueur aux aspirations prophétiques, tel un caméléon, doit réinventer sa vision messianiste. La reine passe au plan secondaire de son nouveau corpus, tandis qu’il ancre le récit évangélique déployé par ailleurs et donc qu’il n’a pas besoin de paraphraser, et auquel il pourrait collaborer, par des balises au sein de la vision biblique qu’il déploie totalement. D’ailleurs, il ne fait rien d’autre que d’avoir la même démarche qu’Etienne face à ses acusateurs (même schéma pour les disciples d’Emmaüs)

Motif et bouche-cousue

Au cours de mes recherches un motif récurrent est apparu sous la forme d’un nom composé. La dynastie régnante à Rome entre 69 et 96 est fondée au moins premier siècle. Tous ses membres ont trois noms, les deux premiers sont identiques. Le fondateur est TFP, suivi de TFS (dont le nom est repris par les aînés suivant), puis enfin TFV, le premier empereur. Seul le dernier est spécifique. Ainsi, celui qui est nommé selon le deuxième nom, TFV, l’amant de la femme aux pieds nus, ne devrait pas être nommé ainsi, mais selon son réel troisième nom (comme le sont son père dont il partage le nom complet et son frère). Là où cela interpelle, c’est lorsque l’on découvre que le nom de « conversion » (le terme est volontairement provoquant) à la citoyenneté romaine du chroniqueur dont nous venons de parler obéit aux mêmes règles de construction: les deux mêmes noms, suivis d’un nom spécifique, TFJ, en l’occurrence ici celui emprunté à la Bible dont l’auteur se réclame dans sa foi. Pourtant le premier nom n’est jamais mentionné. Cet escamotage révèle l’intention des historiens: séparer totalement le chroniqueur et l’empereur.  Mais ce n’est pas fini bien sur. Des « complotistes » ont émis l’hypothèse que celui qui est considéré comme le 4 ème pape serait un personnage connu comme consul en 95. L’acronyme de son nom est TFC.  On peut lire la réaction: «  Aujourd’hui, cette identification « relevant de la pure fantaisie » est totalement rejetée, dans la mesure où « le silence unanime des meilleures sources sur ce point serait par trop étonnant : si le pape (4) avait été consul, s’il était un _lavien et le propre cousin de l’empereur, comment ne l’aurait-on pas retenu et redit ? »  » Oui, comment? C’est le genre d’argumentation, qui en pareil contexte, vient conforter les soupçons éveillés par un autre biais. Toujours est-il que nous retrouvons un autre personnage, sous le même acronyme de TFC, quelques décennies plus tard, qui n’est pas consul romain, mais théologien chrétien. Il est présenté plus couramment par son origine: d’Alexandrie. Il est favorable à la gnose mais tout de même considéré par les autres théologiens de son époque comme une référence. Je laisse chacun lire à son sujet. C’est très instructif et très loin du narratif catholique. Néanmoins, l’un des points pertinents à relever est son avis sur la question du martyr: il se désavoue de l’attitude employée par certains pour entrer dans la lumière en venant des plus basse couches du peuple. Ceux qui lui ont succédé, ont pu se ranger derrière son avis, mais auraient toutefois bien compris qu’englober la ferveur était bien plus efficace que de vouloir la détruire ou la déconstruire.

Maintenant, venons-en à un contre-motif. Si vous faites une recherche sur le prénom Marie, paix sur elle, vous ne le trouverez pas dans les épitres. Dans Actes, elle n’est mentionnée que rapidement dans le premier chapitre. Elle n’est mentionnée nul part ailleurs dans le corpus. Dans le 4ème évangile, le prénom apparait, mais il est employé pour la magdaléenne. L’auteur a cru bon opérer une substitution. Mais alors qu’en est-il de l’Annonciation et de la naissance virginale? Eh bien, en dehors de l’évangile de Lc, il n’en est jamais fait mention. Celui de Mt est très curieux, puisque l’Annonciation est faite à posteriori au mari de Marie, paix sur elle. Le texte, pourtant court, parvient à réaliser l’exploit d’introduire la fausse interprétation d’Ésaïe 7.14. Le chapitre suivant, vous le connaissez, nul besoin d’en parler, puisque l’on navigue en plein paganisme. Cela n’empêche pas ce récit d’être très populaire, y compris chez les athées. Faut-il y voir une sorte de logique? Revenons donc au seul récit officiel: les spécialistes s’accordent pour dire que l’introduction de cet évangile est un dans un style linguistique et aborde des thèmes selon un cadre bien plus sémitique que le reste du livre. Marie, paix sur elle, et les récits de l’enfance sont indissociables. Je rappelle le début du credo catholique:

Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre ;
et en Jésus-Christ, son Fils unique, notre Seigneur,
qui a été conçu du Saint-Esprit, 
est né de la Vierge Marie,
a souffert sous …

Constatons qu’avant de dérouler sur le récit de la Passion, le Messie est avant tout présenté comme conçu de l’Esprit et né d’une femme vierge. La place accordée à Marie, paix sur elle, par les membres de l’église catholique, atteste de la vénération qui lui est portée et plus fidèle à  la place qui lui est accordée dans le Coran.

Qu 21 : 91 – Et celle [la vierge Marie] qui avait préservé sa chasteté! Nous insufflâmes en elle  de notre Esprit (Rouhina) et fîmes d’elle ainsi que de son fils, un signe [miracle] pour l’univers.

Récemment, nous avons vu les débats autour de son statut de co-rédemptrice, dans lesquels nous ne rentrerons pas. La théologie autour des récits de l’enfance du Messie sont absents du corpus en dehors de l’introduction de l’évangile de Lc. Voici comment l’apôtre des nations, que nous avons une raison supplémentaire de ne pas nommer (nous le prenons à son propre jeu et à celui de ses semblables) parle de Marie, paix sur elle:

Ga 4.3  Nous aussi, de la même manière, lorsque nous étions enfants, nous étions sous l’esclavage des rudiments du monde;
4.4 mais, lorsque les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme, né sous la loi,

« Né d’une femme ». Il n’emploie même pas le mot mère comme l’évangéliste daigne le faire dans les noces de Cana. Juste une femme. Qu’on ne vienne pas argumenter que ce prétendu apôtre ne nous expose pas sa « pensée » religieuse dans les moindres détails, y compris insignifiants et circonstanciés. Mais ne soyons pas sévère avec lui. En réalité, il semblerait que l’homme ignorait tout simplement les récits de l’enfance. Dans les Actes sont rapportés des querelles avec des juifs sous la Loi.

Ac 18.6 Les Juifs faisant alors de l’opposition et se livrant à des injures, _aul secoua ses vêtements, et leur dit: Que votre sang retombe sur votre tête! J’en suis pur. Dès maintenant, j’irai vers les païens.

On pourrait suggérer qu’au lieu d’argumenter sur la question de la résurrection, il pourrait commencer par introduire les récits de l’enfance. Argumenter sur la vie parait plus pertinent que la mort. Au cours de cet article, nous avons vu une réelle tension entre le prétendu apôtre et le chroniqueur romain.  Cependant, une chose les unit: ils sont tous les deux des disciples initiaux de la reine qui a attesté de la résurrection. Dans un précédent article, nous avons vu que le cantique des cantiques relate de manière codée la rencontre de cette femme avec le Messie au moment où Marie, paix sur elle, le met au monde. Elle ignore donc tout ce qui précède puisque Marie, paix sur elle, est maintenue dans le silence par un jeûne de la parole. La résurrection surpasse donc tous les autres miracles puisque la Nativité est absente de leur narration messianique.

Qu 3.59 Pour Allah, ‘Isa (Jésus) est comme Adam qu’Il créa de poussière, puis Il lui dit: « Sois »: et il fut.

Koun fayakoun, nous dit le Coran à propos du Messie. Les usurpateurs ne peuvent reproduire l’acte de création, alors ils le singent en simulant le retour à la vie.  Et si nous nous remémorons le Testimonium vu plus haut, il est fait mention des miracles opérés par le Messie. La naissance  brille par son absence. Si ce passage était un ajout postérieur, comme le prétendent nombres de chrétiens, pourquoi donc ne pas avoir mentionné la Nativité? Elle est attestée dans la littérature chrétienne au cours du 2ème siècle. On peut difficilement envisager un rajout dans l’intervalle de seulement 30 ans par des milieux chrétiens. C’est un document impérial avant tout. Les spécialistes font remonter les discussions autour de la naissance à la fin du premier siècle. Une idée m’est venue: y aurait-il un lien entre la mort violente du 3ème empereur de cette dynastie suspectée d’être chrétienne et l’émergence de l’évangile de l’enfance? C’est tout à fait envisageable. Il n’y a pas que Dieu qui déteste les usurpateurs.

Un indice fort de l’insertion vers la fin du premier siècle des premiers chapitres lucaniens est le fait que la théologie de l’hérétique notable du deuxième siècle, partisan notamment du dualisme et du rejet de la Bible, est présentée comme basée sur un évangile lucanien amputé de ces récits ainsi que d’une partie des épitres pauliniennes. Sa théologie est postérieure à cette émergence. On pourrait émettre l’idée que le point de départ de son schisme d’avec le courant dominant ne serait non pas sa conception dualiste, mais la découverte de preuves de l’ajout tardif des récits de l’enfance. Il les aurait tout simplement rejetés ainsi que l’autorité de ceux qui les défendaient. Nous n’avons pas de notice explicative à ce sujet. Devons-nous suspecter de la censure? Mais l’exclusion de ces récits de son corpus est fermement commentée dans la littérature chrétienne de la fin du deuxième siècle. Ou bien, autre solution, il n’a eu accès qu’à l’évangile d’origine qui ne comportait pas ces récits. Leur ajout est postérieur à sa prédication. Le support principal de diffusion est le texte de l’évangile de Jacques. Il s’agit certainement d’une mise par écrit d’une tradition orale transmise au sein de la population, à laquelle ont été ajoutés des récits inventés par un auteur anonyme. Il est fort possible que cette information était détenue par une poignée de personnes. Possiblement le groupe des diacres. Ils auraient fait vœu de silence jusqu’au jour où Dieu aurait envoyé un Signe afin de libérer ce récit et de porter un coup fatal  aux usurpateurs de la Parole. Ou bien, scénario plus en résonance avec le thème principal: les chantres, qui au travers de cantiques transmis par Marie, paix sur elle, aurait diffusé ces récits. On peut alors imaginer qu’il aura fallu assembler des éléments entre eux, ou comprendre une métaphore aidé en cela par l’Esprit au moment opportun. Ce moment serait l’émission du livre du dévoilement que la secte johannique écrit pour régler son cas au prétendu apôtre et donc prendre définitivement l’autorité sur les écritures et clore le corpus.

Épilogue

Alors bien sûr, tout cela n’est qu’une querelle d’imaginaires. Et si j’en suis venu à trancher si rapidement sur la question de cette reine qui n’a pas froid aux pieds, c’est parce qu’en tapant son nom je suis tombé sur une chanson d’Oldelaf. Souvenez-vous de Nathalie et de « Ne dis pas non au Messie/oh mais si! ».
voir https://www.stephanpain.com/2013/03/17/la-cour-carree-17-janvier-2012/
Il a écrit une chanson qui porte le nom de la reine. Elle est centrée sur le moment où elle apparaît pieds nus au narrateur. A ce sujet, lors de mes recherches, j’ai appris que lors de leur procès canonique, les sorcières étaient pieds nus afin de contrer leur magie. Je n’en dis pas plus, et je vous laisse découvrir par vous-mêmes les paroles en dessous. Mais je vous conseille, si vous le pouvez, de chercher et de regarder la vidéo: l’effet n’en sera que meilleur (la version en direct de la radio en présence de l’actrice portant le même prénom et de son collègue).

Paix sur les âmes investies de l’Esprit.

 

Paroles:

B
Vous êtes la fleur
De toutes les filles du 8ème
Fleur de lys
Gente humeur
Vous êtes le raffinement même
Quand vous fendez l’air
Le matin dans l’avenue Kléber
Dans un pull marine
Au volant d’une Aston-Martin
B
Depuis deux ans
Je ne pense plus qu’à vous
Et je tisse
Si souvent
Le fol espoir d’un rendez-vous
Quand je vous attend
Tout au bout de l’avenue des Champs
J’envie les caresses
Du vent sur votre carré Hermès
B, B
Quel est donc ce maléfice
B, B
Qui m’étreint tel un supplice
Mon être se hérisse
B
Vous acceptâtes
De me prendre pour époux
Dieu bénisse
Cette date
Où nous allons voir le loup
Lors je fais glisser
Vos bas contre vos jambes longue>
Je dénude vos pieds …
… vous … vous ne vous coupez pas les ongles ?
B …
Waouh
J’me sens pas bien, excusez-moi,
Quel supplice
Non mais c’est vrai
On dirait des pattes de panda
Et quand vous marchez
Ca doit faire clic-clic sur le sol
Et vous d’vez chausser
Du 48 ou bien mettre des Scholl
B, B
Quel est donc ce maléfice
B, B
Ca m’étreint tel un supplice
Mon être se hérisse
B, B
Oubliez mes doux serments
B, B
Rhabillez-vous prestement
Et mettez des tennis
Pont :
Et arrêtez de chialer
Mais faut quand-même avouer
Que même les femmes de Cro-magnon
N’avaient pas les ongles aussi longs…
B, B
Appelons nos avocats
B, B
Et puis vous, ne traînez-pas
Voyez un spécialiste
La la la la la
La honte !