La méthode d’utilisation des tableaux pour établir des correspondances a fait ses preuves sur ce site. (voir par exemple https://www.stephanpain.com/prefiguration-par-joseph/) Elle permet à la fois de valider une approche théologique existante, mais aussi d’explorer de nouvelles voies inenvisagées. La préfiguration de la séquence de la Passion par le Pessa’h originel fait parti des fondements théologiques du christianisme. Constatant des divergences d’avec les pères de l’Église, nous allons donc employer la méthode de la mise en tableau pour relier plus étroitement les deux Passages. J’ai choisi de nommer cet article « Le Seuil », car en travaillant sur le sujet, c’est cette notion de seuil qui m’a parue centrale. Posons le tableau brut pour commencer. Des explications viendront expliciter certaines cases en dessous. L’article évoluera par la suite, comme d’habitude.
* désigne une interpolation issue du travail exposé dans un article précédent
** désigne une déduction à partir de ce tableau
Exode/Pessa’h/Établissement en Terre promise |
Passion/Établissement du royaume |
|
| Préparation du ministère de Moïse par Shuayb | Ministère de Jean le Baptiste, le précurseur | |
Le bâton et la main: matérialisation de la déclaration de fin de l’ordre ancien et d’autorité du prophète
|
Purification du Temple: matérialisation de la déclaration de fin de l’ordre ancien et d’autorité du prophète
|
|
| Plaies d’Égypte et dialogue avec Pharaon
Entrée de la séquence — Exode 7:14-17
Dernière confrontation — Exode 11:4-6
|
Confrontation avec le Sanhédrin: parabole des Vignerons en présence, puis diverses déclarations durant la semaine sainte
|
|
Passage de la mer Rouge, acte fondateur d’Israël
|
La Cène, acte fondateur de l’Église
|
|
| Pas de retour en arrière possible |
|
|
Engloutissement du Pharaon: fuite en avant de l’ancien ordre spirituel
|
Sacrifice païen du Messie: fuite en avant de l’ancien ordre religieux
Marc 15:37-39 |
|
|
|
|
| Les eaux amères de Mara | les eaux amères de M. de Magdala: l’onction au parfum, la crucifixion énoncée comme sacrifice expiatoire prétendument d’ordonnance divine | |
| La manne et les cailles: subsistance céleste | Eucharistie entre Apôtres le dimanche matin: le corps du Christ se réincarne dans l’Eglise * | |
| Veau d’or, coup d’état spirituel du Samiri | Nouveau veau d’or: Résurrection simulée par l’apparition démoniaque *
|
|
Le Samiri est condamné à dire: Lā misāsa (Ne me touchez pas)
|
L’apparition dit: Noli me tangere (Ne me touche pas)
|
|
Descente de la Torah
|
Descente de l’Esprit sur les Apôtres
|
|
Révolte de Coré
|
Coup d’état: désaveu de l’autorité apostolique ** | |
Envoi des éclaireurs
|
Proclamation des diacres
|
|
Refus d’entrer en terre promise
|
Condamnation, mort physique d’Étienne, puis mort spirituelle par réduction de son héritage dans la succession apostolique.
|
|
Condamnation à l’errance
|
Premiers siècles du christianisme | |
| Bénédictions sur Garizim, malédictions sur Ebal | Concile de Nicée qui mélange vérités et mensonges dans les dogmes (lier et délier les jougs: les clefs du royaume) | |
La révolte de Coré <=> Coup d’état: désaveu de l’autorité apostolique
A partir du verset Exode 12.38 a été déployé le concept rabbinique du erev rav, qui décrirait une assemblée de gens d’origines diverses étrangers à Israël. Ces gens seraient responsables de tous les maux d’Israël, de toutes les rebellions, notamment celle du veau d’or. Cette vision s’ancre dans la croyance en l’élection héréditaire. Deux passages prophétiques invalident cette vision:
Luc (3, 7-9) Matthieu (3, 7-9). C’est le cœur de la prédication de Jean-Baptiste, paix sur lui, qui s’adresse à ceux qui croient que leur appartenance généalogique les dispense de la conversion :
« Produisez donc des fruits dignes du repentir, et ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes : « Nous avons Abraham pour père. » Car je vous déclare que de ces pierres, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham. »
La même référence à Abraham, paix sur lui, est faite dans le Coran 2.124:
Et [rappelle-toi], quand ton Seigneur eut éprouvé Abraham par certains commandements, et qu’il les eut accomplis, le Seigneur lui dit : « Je vais faire de toi un exemple à suivre pour les gens. » — « Et parmi ma descendance ? », demanda-t-il. — « Mon engagement, dit Allah, ne s’applique pas aux injustes. »
Juste après la Pentecôte, voici ce que l’auteur d’Actes fait dire à Pierre qui exposerait une doctrine basée sur une interprétation des écritures:
Mais c’est ici ce qui a été dit par le prophète Joël : « Dans les derniers jours, dit Dieu, je répandrai de mon Esprit sur toute chair ; vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions, et vos vieillards auront des songes. Oui, sur mes serviteurs et sur mes servantes, dans ces jours-là, je répandrai de mon Esprit ; et ils prophétiseront. » »
De même, nous avons:
1 Pi 2.9 Vous, au contraire, vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis, afin que vous annonciez les vertus de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière.
Antérieurement nous avons vu que la chronologie de l’Exode, notamment au travers des différentes montées au Sinaï, a été remaniée ultérieurement. Le livre des Actes est composite, regroupant des récits authentiques et des interprétations théologiques plus tardives. La mise en tableau se heurte donc à une difficulté. Le Coran ne permet pas de trancher. Si il résout la question des montées au Sinaï, il ne permet pas de placer Coré avant ou après l’envoi des éclaireurs.
Chronologie 1 — Coré après les éclaireurs, selon la séquence de Nombres telle qu’elle nous est parvenue. Dans ce cas, la citation de Joël dans les Actes est un déplacement rédactionnel — elle appartient à une séquence ultérieure et a été placée à la Pentecôte pour bénéficier de son aura.
Chronologie 2 — Coré au pied du Sinaï, juste après la descente de la Torah. Dans ce cas, le texte des Actes préserve une chronologie plus ancienne que Nombres, et l’interpolation se situe dans Nombres plutôt que dans les Actes.
Cependant, dans la sourate 28, essentiellement centrée sur le récit de l’Exode, le récit de Coré vient immédiatement après un passage apparemment hors chronologie qui établit des liens entre Exode et révélation coranique. Le début du passage est:
44 Tu n’étais pas sur le versant ouest (du Sinaï), quand Nous avons décrété les commandements à Musa (Moïse); tu n’étais pas parmi les témoins.
45 Mais Nous avons fait naître des générations dont l’âge s’est prolongé. Et tu n’étais pas [non plus] résident parmi les gens de Madyan leur récitant Nos versets; mais c’est Nous qui envoyons les Messagers.46 Et tu n’étais pas au flanc du mont Tur quand Nous avons appelé. Mais (tu es venu comme) une miséricorde de ton Seigneur, pour avertir un peuple à qui nul avertisseur avant toi n’est venu, afin qu’ils se souviennent.
47 Si un malheur les atteignait en rétribution de ce que leurs propres mains avaient préparé, ils diraient: « Seigneur, pourquoi ne nous as-Tu pas envoyé un Messager ? Nous aurions alors suivi Tes versets et nous aurions été croyants. »
48 Mais quand la vérité leur est venue de Notre part, ils ont dit: « Si seulement il avait reçu la même chose que Musa (Moïse) !: « Est-ce qu’ils n’ont pas nié ce qui auparavant fut apporté à Musa (Moïse) ? Ils dirent: « Deux magies se sont mutuellement soutenues ! » Et ils dirent: « Nous n’avons foi en aucune ».
Le verset 48 appartient à une autre temporalité. Nous en déduisons que cela décrit les factions disciples du Messie (le « il » qui reçoit la vérité). Ceux qui sont décrit ici sont des personnes qui reconnaissent l’autorité de Moïse, paix sur lui, de par son rang, et non de par son statut électif. Les miracles sont considérés comme de la magie et invalidés. Il ne reste alors qu’une adhésion à un coup d’état pharaonique issu d’un membre noble élevé à la cour. Ce rapport de causalité fait donc pencher pour la deuxième chronologie, où Coré mène son action juste après la descente de la Torah. La condamnation à l’errance pendant 40 ans vient donc conclure la séquence des rebellions à l’autorité et place le refus d’entrer comme ultime action néfaste.
A supposer que cette doctrine soit initiée par Pierre, elle va s’étoffer dans les épitres pauliniennes. Le passage qui l’expose pleinement est 1 Corinthiens 12. Voici quelques points déployés:
« Car, comme le corps est un et a plusieurs membres, et comme tous les membres du corps, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps, ainsi en est-il du Christ. » (12:12)
Baptême dans un seul corps
« Nous avons tous, en effet, été baptisés dans un seul Esprit pour former un seul corps, Juifs ou Grecs, esclaves ou libres… » (12:13)
Interdépendance des membres
« Le pied ne peut pas dire : je ne suis pas la main… » (12:15)
« L’œil ne peut pas dire à la main : je n’ai pas besoin de toi. » (12:21)
Solidarité interne
« Si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui ; si un membre est honoré, tous les membres se réjouissent avec lui. » (12:26)
« Vous êtes le corps du Christ, et vous êtes ses membres, chacun pour sa part. » (12:27)
L’auteur déplace la responsabilité à l’extérieur, tout en se plaçant comme autorité pour établir les critères:
Dieu a placé chacun des membres dans le corps comme il a voulu. » (1 Co 12:18)
Le chapitre se répète, mais nous comprenons une idée centrale: l’unité dans la diversité. Cela peut apparaitre comme juste. Mais en exposant cela, l’auteur se légitime lui-même dans sa position d’autorité et interdit de le contester à un autre membre de l’assemblée dont la fonction ne serait pas d’enseigner. Les critères d’appartenance à l’assemblée sainte seraient les fruits de l’Esprit. Mais par ailleurs, nous avons vu que le parler en langues, qui va abondamment être repris par le courant réformiste pour légitimer son dépôt de l’Esprit vis-à-vis du courant romain, est issu de sa théologie.
Muni de tout cela, nous pouvons en déduire que la révolte de Coré préfigure une révolte interne au christianisme dont l’origine se situerait entre la Pentecôte et la nomination des Diacres. Autrement dit entre le miracle de la descente de l’Esprit et la reconnaissance du dépôt de cet Esprit chez certains membres. Cette élection populaire attaque la légitimité héréditaire revendiquée par une faction qui s’oppose aux Apôtres. Mais, si le prétendu apôtre des gentils appartient alors aux disciples de cette faction et coordonne l’exécution d’Étienne, c’est aussi le point de départ de sa propre émancipation de ce groupe pour en fonder un nouveau, qui va essentiellement s’appuyer sur les responsables de diaspora.
Le moteur de la révolte est décrit ainsi dans le Coran:
78 Il dit: « C’est par une science que je possède que ceci m’est venu. » Ne savait-il pas qu’avant lui Allah avait fait périr des générations supérieures à lui en force et plus riches en biens ? Et les criminels ne seront pas interrogés sur leurs péchés !
79 Il sortit à son peuple dans tout son apparat. Ceux qui aimaient la vie présente dirent: « Si seulement nous avions comme ce qui a été donné à Qarun (Coré). Il a été doté, certes, d’une immense fortune. »
Aux miracles, Coré vient opposer la connaissance. C’est cette connaissance qui le distingue de l’ensemble du peuple considéré comme saint dans son ensemble, dont lui-même bien évidemment.
Depuis les bien-aimés
Au travers de l’étude du Cantique des cantiques, nous avions déployé le concept des pseudo-Dodim. Tout se joue ici dans la définition du groupe des Dodim. Dans la Bible, le terme Dodim désigne des élus dont le ministère est légitimé par des miracles. Comprenons bien que le statut de Dodim n’est pas héréditaire comme nous venons de le voir. En effet, l’acte fondateur d’Israël est de s’émanciper de la matrice égyptienne où les lignées royales sont composées d’élus des divinités. Ainsi un grand nombre de noms de pharaons comportaient le terme Mery accolé à la divinité tutélaire. Nous avons vu que c’est le Cantique qui opère la bascule entre véritable élus et groupe dynastique. Traduit en grec, nous retrouvons ce terme dans de nombreux écrits du Nouveau Testament sous la forme de bien-aimé. Le plus connu étant celui de l’évangile johannique. La définition du groupe désigné par le terme n’est pas évidente. On pourrait penser que les épitres usent du terme bien-aimé pour désigner tous les membres de l’assemblée, mais ce serait minorer que ces lettres sont avant tout adressées aux responsables qui vont servir d’intermédiaires. Tout ce que l’on peut constater est que le terme n’a pas dépassé les premières générations. Lorsque l’on prend connaissance des enseignements des églises réformistes, qui sont donc dans une démarche de relecture des sources afin de s’affranchir de la tradition catholique, sur le sujet des bien-aimés, cela est propice à de grandes envolées spirituelles qui sauront charmer le lecteur. Mais si les enseignants réformistes adoptent une stratégie de séduction avec leur lectorat, il ne leur viendrait pas à l’idée de les nommer bien-aimé. Cela démontre bien que le terme est inapproprié. Invoquer la désuétude pour un concept si présent dans les écritures parait hors de propos. Selon toute vraisemblance, le terme bien-aimé n’a pas disparu totalement, il est resté dans le cadre d’un groupe limité tel que le définit le Cantique. N’allez donc pas demander à une IA de confirmation à ce sujet. C’est peine perdue. Les données ne sont pas accessibles. Puisque le terme ne pouvait pas être utilisé en public, il a fallu trouver une ruse pour exprimer son appartenance au groupe des Dodim. Les siècles ont passés. Voici ce qu’on peut lire sur l’encyclopédie en ligne habituelle:
Avant Louis VII, à la suite des souverains carolingiens, les premiers rois capétiens imitaient la robe talaire bleue semée d’astres et de constellations du grand prêtre d’Israël. Le ciel cosmique a été changé en ciel des élus, ciel spirituel, et le manteau royal est devenu bleu semé de fleurs de lys d’or, composition assurée pour l’ordo de 1200 environ. Ce changement se serait fait sous l’influence des idées que B de C a exprimé dans ses Sermons sur le Cantique des cantiques, pour qui dans le monde spirituel, les Élus sont assimilables à des lys; le lys n’est pas en lui-même un symbole marial mais un signe de ressemblance avec le Christ. dans cette optique, le Cosmos du vêtement du roi ne doit plus être celui du monde matériel des astres, mais le monde spirituel des saints ; dès lors, une bannière semée de lys peut concrétiser la parole de la Sagesse selon laquelle tout l’Univers (spirituel) combat avec le juste.
Le terme a donc muté en symbole afin d’être exposé au grand jour. Pas besoin de s’étendre sur les motivations: la fleur de Lys désigne les héritiers des lignées pharaoniques et non les rois d’Israël bien-guidés. Cela le signifie pas que tous les rois sont injustes, mais que le concept est injuste.
Il n’a échappé à personne que le symbole ne ressemble pas à une fleur. En effet, le symbole est réservé aux initiés. Il s’agit d’une pointe de lance, une lance spirituelle. Alors il ne faut absolument pas voir la dimension populaire de l’arme mais plutôt le concept de base: l’atteinte à distance. C »est la mise à distance du profane. L’initié, le bien-aimé, est protégé par le groupe plus conséquent du peuple des croyants, et atteint ses ennemis à distance grâce à la lance. Le terme fleur serait donc une métaphore d’une arme et le Lys est bien celui du Cantique.
2.1 Je suis un narcisse de Saron, Un lis des vallées. –
2.2 Comme un lis au milieu des épines, Telle est mon amie parmi les jeunes filles.
Le narrateur se définit comme un lis, ainsi que l’autre bien-aimé. Ai-je réellement besoin d’expliquer le sens du verset 2? La dimension de l’initiation et du mystère est exprimée clairement.
Ironiquement, tous ceux qui imaginent défendre le Christ en usant du symbole de la fleur de Lys ne font qu’œuvrer pour l’adversaire.
Paix sur les âmes investies de l’Esprit