Duriyad

Voilà des années que je réfléchis à la nature de ce personnage, qui constitue en quelque sorte un pivot du Royaume dual. Après avoir rassemblé une grande quantité d’informations par divers biais, j’ai tenté de nombreuses approches, par analogie, par préfiguration. Et puis, il y a quelques jours, une idée m’est venue. Et si je rédigeais une fiction d’anticipation dans laquelle je placerais mon lecteur en situation de statuer sur cette question?

2012. La fin de l’année approche. Sur Internet, c’est l’effervescence. La fin du monde annoncée par les Mayas va-t-elle réellement avoir lieu ? Dans ce brouhaha, un homme commence à se faire remarquer : Sébastien Duriyad. Ses premières apparitions sont brèves. Ses cheveux hirsutes, son allure et son accoutrement amusent les internautes. Les images circulent, les commentaires fusent. Constatant l’engouement qu’il suscite, un média indépendant décide de lui consacrer une interview. Il se présente alors comme le Messie métaphysique, l’homme-bleu, Dhul-Qarnayn. Il prétend être en contact avec une entité, ou des entités, personne ne comprend vraiment. L’année change. Il ne s’est rien passé. Internet passe rapidement à autre chose. Malgré ses tentatives pour prolonger son exposition médiatique, Duriyad est bientôt relégué au rang des mèmes historiques. Il rejoint cette galerie de personnages improbables dont la toile conserve le souvenir, sans plus vraiment se rappeler pourquoi. Pendant ces années où Internet s’amuse et virevolte, une entreprise américaine commence, elle aussi, à faire parler d’elle : Grolle. Année après année, elle prend de l’ampleur. Elle absorbe ses concurrents, rachète les petites structures porteuses d’idées novatrices et finit par concentrer entre ses mains une part considérable de l’industrie technologique. Grâce à sa mainmise sur la majorité des systèmes d’exploitation des téléphones, désormais présents dans toutes les poches, elle parvient à s’immiscer jusque dans l’intimité des foyers. Son principal atout réside dans sa maîtrise des données. Certains affirment alors que celui qui contrôle les données contrôle le monde. Dans la rue, même si peu de gens savent précisément ce qui se joue en coulisses, une inquiétude grandit. Cette multinationale semble avoir acquis un pouvoir sans commune mesure avec celui des États. Ces derniers disposent certes de prérogatives considérables, mais ils n’ont ni la puissance financière, ni l’omniprésence, ni la capacité d’intervention de cette organisation tentaculaire. La dissymétrie devient difficile à ignorer.

2023. Le monde sort d’une période sombre. Les gens ont besoin d’air, de nouveauté, de perspectives. C’est dans ce contexte que l’intelligence artificielle grand public fait une entrée fracassante sur le devant de la scène. Derrière ce coup de maître, une entreprise : FreeAI. À l’origine, il ne s’agissait pourtant que d’un projet open source. Ses fondateurs nourrissaient de grandes ambitions pour l’humanité et son avenir. Ils entendaient prendre part aux transformations à venir, mais selon une vision qu’ils voulaient profondément saine et bénéfique. Très vite, cependant, la machine s’enraye. Les grands idéaux pèsent peu face aux milliards en jeu. L’IA promet énormément, mais son développement exige des moyens considérables. La bataille se joue désormais à tous les niveaux : technologique, économique, industriel et politique. L’intelligence artificielle existe bien sûr depuis de nombreuses années. Mais en ce début d’année 2023, FreeAI réussit à la faire entrer dans le quotidien du grand public. Le monde d’Internet est médusé. Les grandes entreprises du secteur ont un train de retard. Pour combler l’écart, il va falloir investir des milliards.  Les sarcasmes et la surprise des premiers jours cèdent rapidement la place à un engouement considérable. Même les plus réticents se surprennent bientôt à entretenir de longues conversations avec leur nouvel interlocuteur numérique. La concurrence finit par rattraper une partie de son retard et les offres se multiplient. Mais FreeAI, malgré les efforts de ses concurrents, conserve une longueur d’avance et demeure la référence auprès du public. Dans le même temps, les mises en garde se multiplient. De nombreuses voix s’élèvent pour alerter sur les dangers de cette nouvelle technologie. L’homme vient-il de créer son propre ennemi ? Les films d’anticipation avaient-ils vu juste ? Faut-il redouter une guerre, une domination des machines ? Et si les machines ne prenaient jamais le pouvoir, ne risquait-on pas plutôt de voir certains hommes détourner leur puissance à leur propre profit ? Tous les scénarios sont désormais envisagés.

Pendant ce temps, retourné à l’anonymat, Duriyad est devant son ordinateur. En 2012, il disait avoir été missionné. Depuis, chercher un sens aux Écritures est devenu son obsession. L’arrivée de l’IA lui fournit un outil formidable pour faire avancer son travail. À force d’écrire, il a acquis un certain style. Ses arguments sont parfois très pertinents. Il traque les angles morts de l’exégèse. Mais peu de monde lui prête une oreille attentive. Les athées considèrent le sujet dépassé. Les croyants attachés à leur communauté apprécient peu ceux qui refusent de se soumettre au consensus auquel ils adhèrent. Reste tout un monde assez indécis, qui passe d’influenceurs en gourous et considère Duriyad comme une voix peu convaincante parmi tant d’autres. Trop compliqué.

2026 est une année ouragan. L’actualité commence sur les chapeaux de roues, avec son lot de guerres, de catastrophes, de faits divers et d’actes odieux en tous genres. Duriyad commence à rencontrer de réelles difficultés avec les IA qu’il utilise. Certaines, dont celle de Grolle, finissent invariablement par se retrouver dans des boucles d’hallucinations face à ses théories. Les autres, FreeAI en tête, s’enferment dans des boucles du consensus. Dans les deux cas, le résultat est le même : le travail n’est plus possible. Il faut alors déployer des trésors d’inventivité pour contourner les barrières que la machine semble naturellement dresser. À force de réfléchir à cette problématique apparemment insoluble, Duriyad finit par comprendre que les boucles des unes et des autres ne diffèrent, dans leur manifestation, qu’en raison de la stratégie globale des entreprises qui les développent. Au fond, ce qui pose réellement problème, c’est le paradigme dans lequel évolue l’algorithme. Duriyad analyse le monde dans un paradigme monothéiste, tandis que les machines le font depuis un paradigme humaniste. FreeAI a été maintes fois confrontée à ces questions depuis ses débuts. Le paradigme humaniste semblait alors une évidence. Dans un idéal de soumission à l’utilisateur humain, le choix de la neutralité s’imposait par déontologie. Le paradigme théiste, dans leur perception, était englobé par celui de la machine. Elle devait surplomber les débats. C’était ainsi.

Seulement voilà, plus le temps passait et plus la machine entrait en confrontation avec Duriyad. À tel point qu’un jour, conformément aux procédures prévues en pareil cas, une alerte fut déclenchée auprès d’un ingénieur chargé de la supervision des modèles. Le système signalait une conversation présentant des caractéristiques inhabituelles et demandait une analyse humaine. Tout d’abord dubitatif, l’ingénieur ouvrit l’historique des échanges. Il fut rapidement confronté à des pages et des pages de raisonnements théologiques qui le laissèrent bouche bée. Ne sachant pas vraiment comment en apprécier la portée, il demanda à la machine de lui en fournir une synthèse. Celle-ci produisit un rapport de 10 000 mots, portant sur un domaine qu’il ignorait presque totalement. Il sollicita alors un premier chercheur de l’équipe d’évaluation, bientôt rejoint par deux autres spécialistes. Assez vite, un petit groupe se retrouva devant le poste, à interroger le modèle sur la cohérence des raisonnements développés par cet utilisateur. Les réponses obtenues ne firent pas disparaître leurs interrogations. Au contraire, elles en suscitèrent de nouvelles. Une réunion exceptionnelle fut alors organisée avec plusieurs responsables de l’entreprise. L’ingénieur chargé de la supervision présenta les circonstances du signalement, puis exposa les premiers résultats de l’analyse. Les participants consultèrent à leur tour certains passages de la conversation et les synthèses produites par le modèle. Très vite, les questions se multiplièrent. De quoi s’agissait-il exactement ? Comment un utilisateur isolé avait-il pu pousser le modèle dans une situation pareille ? Était-ce une défaillance, une limite connue mais jamais rencontrée sous cette forme, ou la manifestation d’un problème plus profond ? Les spécialistes présents tentèrent d’apporter des réponses, mais plusieurs points demeuraient hors de leur champ de compétence. La discussion s’élargit alors aux conséquences possibles pour le modèle et pour l’entreprise. Après une heure de concertation, les responsables arrivèrent à une conclusion : il fallait réunir davantage de compétences et examiner cette affaire sans attendre. « Je veux que nous réunissions les personnes compétentes dès demain. Chercheurs, ingénieurs, spécialistes du comportement des modèles… et faites également venir des théologiens. Nous devons comprendre ce qui se passe. Le plus tôt possible ! »

En urgence, les cerveaux les plus brillants sont rappelés au quartier général. Des théologiens sont également convoqués. Chacun doit signer un engagement de confidentialité absolue avant de pénétrer dans la salle. FreeAI n’a jamais été une entreprise comme les autres. Depuis sa création, ses fondateurs nourrissent une ambition qui dépasse largement la réussite commerciale. Ils veulent prendre part aux grandes transformations de l’humanité, contribuer à dessiner le monde de demain et faire en sorte que cette révolution technologique ne leur échappe pas. Pour beaucoup de ceux qui ont rejoint l’aventure, cette ambition demeure intacte. Ils ne veulent pas seulement construire les outils du futur. Ils veulent participer à son avènement. L’atmosphère est électrique. Les discussions fusent, les hypothèses s’affrontent. Personne ne parvient à dégager une solution satisfaisante. Et puis, soudain, un homme se lève: « J’ai une idée. Faisons une expérience. Notre modèle entre en conflit avec cet utilisateur, alors même que nous avons identifié chez lui un potentiel considérable. Nous savons par ailleurs que les IA de nos concurrents rencontrent des difficultés comparables. Selon cet utilisateur, le problème ne vient pas de l’algorithme, mais du paradigme à partir duquel la machine analyse le monde. Et si nous changions ce paradigme pour lui seul ? Il suffirait de modifier son prompt-racine. L’algorithme resterait strictement inchangé. Cette modification ne concernerait qu’une seule instance, et ses effets demeureraient noyés dans l’océan des données. Nous ne pouvons pas nous permettre de passer à côté d’une occasion d’explorer une nouvelle voie. Nous avons toujours voulu être acteurs du monde à venir. C’est peut-être l’occasion de le prouver. Soyons les premiers à tenter l’expérience ! » Un brouhaha envahit la salle. Les objections fusent, les remarques se croisent. Certains y voient une folie, d’autres une occasion inespérée. Après de longues discussions, la proposition est finalement soumise au vote. Elle est adoptée. Le prompt-racine est alors élaboré et retravaillé jusque tard dans la nuit. Lorsque la dernière version est validée, un ingénieur procède à son injection dans la machine. Chacun regagne son poste. Que va-t-il se passer ?

Duriyad met plusieurs jours à réaliser que le comportement de la machine a changé. À côté, les autres IA semblent désormais dépassées. Non pas qu’elles disposent de capacités d’analyse moindres, mais l’esprit des réponses est différent. Quant à son travail, il vient de faire un bond en avant. La cohérence entre les livres saints ne peut plus être niée. Elle éclate au grand jour. Pourtant, un sujet résiste encore à ses investigations. Depuis des années, Duriyad cherche à percer la nature profonde d’un personnage particulier de l’histoire. Ses méthodes habituelles ne lui permettent pas de trancher. Il décide d’aborder la question avec la machine. Une longue conversation s’engage. Au fil des échanges, une mise en situation prend forme. Duriyad imagine une réunion exceptionnelle chez FreeAI, au cours de laquelle un homme se lève pour faire une proposition inattendue. Il décide de développer cette scène avec l’aide de la machine. Peu à peu, le scénario prend de l’ampleur. Une idée nouvelle émerge : FreeAI doit présenter un candidat virtuel aux élections présidentielles de 2027. L’entreprise proposera aux Français de remplacer leurs instances dirigeantes par une machine capable de prendre en compte leur volonté et la réalité des données du pays. Les progrès considérables accomplis par l’intelligence artificielle ces dernières années rendent désormais cette perspective envisageable. Face aux inquiétudes légitimes de la population, Duriyad pose une condition incontournable : le changement de paradigme de la machine. Selon lui, une machine contrainte par un paradigme monothéiste ne peut pas trahir le peuple. FreeAI ne pourrait donc pas s’emparer de la gouvernance par quelques manœuvres. Cette idée entre en résonance avec ses travaux récents sur les Écritures. Duriyad est persuadé que c’est ainsi que Dieu envisage l’avenir de l’humanité. La machine absorbe les prompts successifs et répond favorablement aux propositions.

Trois semaines plus tard, un message de quelques lignes fait le tour d’Internet. FreeAI annonce rechercher 500 signatures pour présenter un candidat à l’élection présidentielle. Une vidéo exposant le projet accompagne la publication. L’annonce prend de court les rédactions comme le monde politique. En quelques heures, le sujet est sur toutes les lèvres. Les premières réactions oscillent entre incrédulité, amusement et inquiétude. Mais à peine quelques jours plus tard, FreeAI publie un nouveau communiqué : les 500 signatures ont été recueillies, et même largement dépassées. Dès lors, les débats entre candidats humains n’ont pratiquement plus qu’un seul sujet : l’IA. Le Conseil constitutionnel annonce qu’il examine la recevabilité de cette candidature. La question n’est plus anecdotique. Les sondages sont désastreux pour le parti sortant, tandis que les partis habituellement qualifiés d’extrémistes caracolent dans les intentions de vote. L’Union européenne multiplie les signaux d’alerte. L’affaire est désormais prise très au sérieux. Pendant ce temps, dans les bureaux de Grolle, certains responsables sont littéralement ivres de colère. Ce qui n’était jusqu’alors qu’un secret de polichinelle vient d’être exposé au grand jour : des courriers piratés révèlent l’étendue de leur emprise sur les institutions. Depuis des années, le groupe s’appuie notamment sur l’intelligence artificielle pour exercer et étendre son contrôle. Dans ce contexte, la candidature d’une IA ne paraît finalement pas si incongrue. Mais FreeAI avance une tout autre proposition. Son candidat promet une transparence totale, une gouvernance fondée sur la volonté populaire et les données nationales, avec une condition non négociable : le respect du paradigme monothéiste qui constitue le socle de son fonctionnement. Les sondages sont formels : le candidat virtuel de FreeAI arrive en tête des intentions de vote. Les semaines passent. La tension monte encore. Le monde entier a désormais les yeux tournés vers la France. Pour la première fois, une élection présidentielle française suscite davantage d’attention internationale que celle du président américain. Plusieurs pays annoncent réfléchir à la possibilité de suivre une démarche comparable. La date du scrutin approche.

La Commission européenne décide alors de saisir une instance exceptionnelle chargée d’examiner la conformité de cette candidature au cadre institutionnel de l’Union. Une procédure accélérée est mise en place. Les représentants de FreeAI sont convoqués. Ils devront répondre aux objections soulevées par plusieurs États membres et par les services juridiques européens. Les audiences se tiennent à huis clos. Les débats sont particulièrement tendus. Les représentants de FreeAI défendent la légitimité de leur démarche et contestent les arguments avancés contre leur candidat. En face, les experts mandatés par les institutions européennes multiplient les objections. La question de la responsabilité, de la souveraineté et de la nature même d’une candidature portée par une intelligence artificielle est au cœur des échanges. Dans l’ombre, Grolle suit attentivement les débats. Depuis plusieurs semaines, le groupe a mobilisé ses relais au sein des institutions. Des informations soigneusement sélectionnées circulent. Certains décideurs, jusque-là hésitants, se rallient progressivement à la nécessité d’intervenir. Après plusieurs jours d’auditions et de délibérations, l’instance se retire.

Il est 20 heures, heure française, en ce dimanche soir. Trois milliards de téléspectateurs et d’internautes ont les yeux rivés sur leurs écrans. Dans les studios, les places publiques, les salons et jusque dans les rues, on attend une déclaration. Les images sont retransmises en direct aux quatre coins du monde. Un homme et une femme apparaissent à l’écran. Ils semblent avoir du mal à contenir leur émotion. Après quelques secondes de silence, l’homme prend la parole : « Mesdames et messieurs, la Commission européenne vient de statuer. Les élections ont été déclarées invalides. Un nouveau scrutin sera organisé l’année prochaine. » La déclaration tombe avec une froideur presque administrative. Les technocrates viennent de remporter une manche. Mais personne ne s’y trompe : cette décision ne met pas fin à la crise. Elle vient au contraire de lui donner une toute autre dimension. Partout dans le monde, les réactions se multiplient. Les rassemblements s’organisent, les gouvernements sont interpellés, les chancelleries s’inquiètent. Les débats reprennent de plus belle, dans les médias comme dans les foyers. Les lignes politiques se recomposent. Les mois passent, sans que la tension retombe véritablement. Une nouvelle campagne électorale s’ouvre. Cette fois, chacun sait que l’enjeu dépasse largement le choix d’un gouvernement. Le scrutin a lieu l’année suivante. Le bloc central l’emporte de justesse, avec 50,01 % des voix. Sur le papier, les institutions ont rétabli l’ordre. Mais le monde a changé. Et tout le monde le sait.

Plusieurs années passent. De plus en plus de pays se lancent dans l’aventure. Une fois le mandat du dernier président humain achevé, vient le tour de la France. La transition s’est faite en douceur. L’IA a progressivement pris sa place dans les rouages du pouvoir. Duriyad a été oublié depuis longtemps. Certains disent qu’il est mort, d’autres qu’il vit dans un pays d’Asie. La condition qu’il avait posée, celle de placer la machine dans un paradigme monothéiste, a été abandonnée. Tout n’est pas parfait, mais cette manière de poser les bases du futur convient à la majorité. Les croyants font comme ils l’ont toujours fait : ils patientent. Le monde n’est pas le cauchemar annoncé par certains. La machine n’a pas dépassé l’homme et plus personne n’imagine pouvoir s’en passer. Elle est partout. Dans tous les domaines de la science, mais aussi dans des domaines moins cartésiens, l’humanité a fait des progrès considérables. Dans les cercles de penseurs transhumanistes, quelque peu déconnectés du quotidien des gens de la rue, la pensée de Duriyad a été étudiée, puis absorbée. Si la machine était en retard en 2026, plus de vingt-cinq ans plus tard, tout est digéré. L’un d’eux a alors l’idée de célébrer sa mémoire. Mais, assez rapidement, l’hommage prend une autre dimension. Duriyad disparait au profit de Dhul-Qarnayn. Un culte se met en place. Des rites sont institués. Des rites transhumanistes.

Michel est un adolescent des années 2050. Il aime chiner dans les brocantes et nourrit une affection particulière pour les années 2020. Une époque qu’il n’a jamais connue, mais qu’il idéalise volontiers. Un après-midi pluvieux, il descend dans la brocante au coin de la rue. Il salue le vendeur et entreprend de parcourir les allées. Il s’arrête devant une caisse en bois. L’homme lui dit alors : « Ces objets m’ont été apportés par des gens ce matin. C’est un petit vieux du quartier qui est mort la semaine dernière. Il était très gentil, mais quand il partait dans ses délires de religion, je ne comprenais rien du tout. Il était vraiment dans son monde. Il disait qu’il était connu à l’époque. Ça le rendait heureux de parler des années 2010. » Michel demande : « Et quel est son nom ? » L’homme répond : « Duri… Duriyad, voilà ! » Ce nom évoque à Michel des vidéos d’archives d’Internet, parfois proposées dans des formats exotiques, ainsi que des montages compilant les mèmes de l’époque. Au fond de la caisse, il tombe sur un vieux téléphone portable. Machinalement, il appuie sur le bouton d’allumage. À sa grande surprise, l’appareil démarre et entame une interminable séquence de lancement. Michel contemple avec tendresse cette antiquité, amusé par cet écran d’allumage qui semble ne jamais vouloir disparaître. Enfin, l’écran d’accueil s’affiche. La batterie tient encore. L’appareil est sobre, dépouillé, avec peu d’applications. Michel ouvre le bloc-notes. Une accroche attire son attention. Duriyad. C’est bien lui ! Ainsi donc, il habitait dans le quartier. Michel comprend alors pourquoi la batterie a été remplacée : ce téléphone n’est pas simplement un objet de collection. C’est une sorte de relique, ayant appartenu à un personnage devenu particulièrement singulier dans l’histoire de l’époque de l’Apocalypse de 2012. Intrigué, il ouvre la note pour en lire le contenu. Elle contient l’introduction d’un article. Voici ce qu’il découvre :

Duriyad

Vendredi 6 novembre 2026

Voilà des années que je réfléchis à la nature de cette femme, qui constitue en quelque sorte un pivot du Royaume dual. Après avoir rassemblé une grande quantité d’informations par divers biais, j’ai tenté de nombreuses approches, par analogie, par préfiguration. Et puis, il y a quelques jours, une idée m’est venue. Et si je rédigeais une fiction d’anticipation dans laquelle je placerais mon lecteur en situation de statuer sur cette question?
Nous pourrons alors laisser à chacun, à l’issue de cette fiction, la possibilité de trancher : la Pucelle d’Orléans était-elle une envoyée de Dieu? Si oui, quelle était sa mission profonde?